‹ L'État et ses limitesChapitre 53 sur 59 · Lu Éuui-ÜMÛ eu 1861, p · texte numérisé non relu

Lu Éuui-ÜMÛ eu 1861, p

frances rendent clairvoyants. Soyons toujours prêts à offrir une médiation amicale, tâchons d’abrégei' par nos bons offices une guerre fratricide, c’est notre devoir ; mais, dans notre intérêt même, n’allons pas plus loin. Intervenir, c’est irriter les espérances et les colères de deux frères en furie ; c’est attiser une flatAtoe qui peut mettre en feu le monde entier.

Cette sage neutralité, que nos précédents nous imposent, déplaît à une école qui veut mettre la main de la France dans toutes les affaires , au risque de lasser et d’épuiser le pays. Ce sont ces gens inquiets et remuants qui nous proposent, non pas d’intervenir, mais de réconnaître le Sud. Cette reconnaissance nous procureràt-elle du coton? Non ; elle ne nous donnera pas le droit de forcer le blocus, et elle ne finira pas la guerre. Qu’y gagnerons-nous? Rien, que de perdre celte attitude de médiateurs et d’amis qui, à un mortient donné, nous permettrait de terminer le conflit. Reconnaître le Sud, c’est lui donner notre appui moral, c’est déclarer par avance que ses prétentions sont légitimes , c’est prehi dre parti et renoncer à être arbitres. A quoi nous servira cette mesure, qui blessera le Nord et compromettra l’avenir?

La reconnaissance, dit-on, ne nous engage pas à faire la guerre. C’est line erreur. J’imagine qüe ceux qui le disent ont trop d’esprit pour le croire. Un grand pays comme la France ne fait pas de démarche inutile. Quand il se prononce pour un peuple, il ne s’én tient pas longtemps à une stérile déclaration. Au bout de la reconnaissance du Sud est la guerre aveè nos anciens

alliés. Dans cette mesure décisive, le Nord verra une menace. Depuis longtemps déjà il s’inquiète de cet orage qu’on lui signale à l’horizon : « Toute nation « déchirée par la guerre civile, a dit M. Lincoln, doit « s’attendre à être traitée sans égards par l’étranger. » Ajoutons toutefois, qu’à tort ou à raison, c’est de l’Angleterre que le Nord craint une intervention ; il compte encore sur la vieille et constante amitié de la France.

Si le Nord ne cède pas à la première sommation de l’Angleterre et de la France, ira-t-on plus loin? A-t-on calculé ce que peut coûter la guerre la plus heureuse, faite à une pareille distance, dans un pays immense, chez un peuple brave, industrieux, et qui défendra ses foyers avec l’énergie du désespoir? Que seront les pertes et les souffrances de l'industrie du coton à côté des maux et des charges que peut amener une entreprise plus longue et plus difficile que l’expédition de Grimée? Pour soutenir la politique de l’esclavage, ajouterons-nous un nouveau milliard à notre dette publique, et ferons-nous tuer soixante mille hommes? Certes, si l’honneur de la France était en jeu, il ne faudrait pas hésiter; mais les Américains ne nous ont rien fait; ils ont toujours été nos amis. En ce moment même, c’est en nous qu’ils mettent leur espoir ; là neutralité de la France est leur salut. Dans de pareilles conditions, jamais la guerre ne sera populaire en France ; elle est en contradiction avec les intérêts, les idées et les sentiments du pays.

Supposons que le Nord cède à la première menace ; supposons que, par fatigue, il s’incline devant une médiation armée ; supposons qu’il ne livre pas le Sud à la

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guerre servile, et ne se venge point à tout jamais du parti qui appelle l’étranger; supposons qu’il nous laisse régler le démembrement de l’Amérique, toutes suppositions impossibles, quand on songe qu’il s’agit d’un peuple jeune, ardent, patriote, et qui depuis un an vit sous les armes : quand nous aurons réussi dans cette œuvre gigantesque, qu’aurons-nous fait? Nous aurons donné un démenti à toutes nos traditions politiques, affaibli la France et grandi l’Angleterre, en écrasant nos plus utiles et nos plus fidèles alliés.

Il y a là un intérêt politique plus grand que l’intérêt de nos fabriques; il semble qu’on l’oublie et qu’on le cache à plaisir.

Quand Louis XVI secourut les insurgents américains, quelle fut sa pensée, sinon de venger l’insulte que nous avions reçue au Canada, et d’élever sur les rivages de l’Atlantique un peuple qui quelque jour ferait concurrence à l’Angleterre et lui disputerait l’empire des mers? Qu’on lise la correspondance de M. de Yergennes; on verra qu’en France on ne se trompait pas sur les destinées de l’Amérique; on savait déjà en 1780 que ce n’était point quelques millions d’hommes qu’on émancipait; c’était un nouveau monde que la France appelait à la vie‘.

Quand le premier Consul vendit la Louisiane, qu’il eût mieux fait de garder, quand il se décida à céder la Nouvelle-Orléans, que les États-Unis réclamaient à tout prix comme la clef du Mississipi, comme une possession

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