I. Des vicissitudes politiques de la France, Paris, 18G
est limité par les antiques franchises ; aussi réclame-t-il la liberté municipale et provinciale ainsi que les États généraux. Enfin, et ceci dépasse de beaucoup la portée de son temps, il veut une Église indépendante, alliée et non pas sujette de l’État, Si le duc de Bourgogne eût vécu, s’il eût appliqué les conseils de son précepteur, qui peut dire si dès le commencement du dix-huitième siècle la France ne serait p»s entrée paisiblement dans les voies de la liberté?
Tandis que Louis XIY s’enivrait de sa puissance, l’Angleterre s’agitait au milieu des révolutions ; ces révolutions se faisaient sous l’empire d’idées toutes différentes des nôtres. La réforme religieuse entraînait une rénovation politique ; une fois encore un changement de religion amenait un changement dans l’État. C’est ce double élément spirituel et politique qu’il nous faut étudier.
La Réforme ouvre une ère nouvelle dans le monde ; c’est le retour du principe individuel, une protestation contre le pouvoir absolu, qu’il porte la tiare ou la couronne. Que Luther n’ait pas senti où sa doctrine le portait, qu’il ait cru simplement ramener l’Église à sa pureté originelle, qu’il ait vu dans la Bible un livre divin, qui, librement consulté, donnerait aux fidèles, éclairés par le Saint-Esprit , des réponses infaillibles et toujours les mêmes , cela se peut ; Luther n’est ni le premier, ni le seul qui ait été surpris par l’orage même qu’il avait déchaîné ; ce qui n’est pas moins certain, c’est que le moine de Wittemberg renversait du même coup le principe catholique et monarchique ; il rendait
l’état £T ses limites. 37
à l’individu le dernier ressort qui, jusque-là, appartenait à l’Église et à l’État. Volontairement ou non il brisait les cadres de l’ancienne société, et Leibnitz a pu lui adresser ce magnifique éloge :
Cui genus humanum sperasse recentibus annis Debet, et ingenio liberiore frui.
Ce qui se trouvait au fond de la Réforme, c’était, on ne l’a pas assez vu, la vieille indépendance germanique. A chacun le droit d’obéir à sa conscience, de choisir sa foi, de constituer son Église, voilà ce que réclamèrent bientôt les protestants. De là à discuter l’obéissance civile, à mettre dans l’État la liberté qui régnait dans l’Église, il n’y avait qu’un pas; ce pas fut aisément franchi. C’était si bien un réveil de l’esprit germanique, que la Réforme ne conquit que les peuples de race allemande ou gothique. Reçue sans obstacle dans les paya Scandinaves, triomphante en Angleterre, en Hollande, et dans le nord de l’Allcmangne, elle échoua en Pologne, aussi bien que chez les nations de langue latine. En Allemagne même elle ne put réussir le long du Rhin et du Danube, là où d’anciennes tribus celtiques , colonisées par les Romains, faisaient le fond de populations encore reconnaissables sous l’écorce germanique. Je ne pousse point à outrance l’influence de la race ; je ne prétends pas que le sang d’un peuple décide seul de la religion qu’il adopte; il y eut des protestants en France, en Italie, en Espagne ; ce que je soutiens , l’histûire à la main, c’est que là où le protestantisme trouva le vieux levain germanique, il fut maître des âmes et emporta tout.'
l’état et ses limites.
La Réforme inquiéta les princes ; c’était une révolution semblable à celle que le christianisme était venu faire dans l’empire romain. L’organisation politique, fondée sur l’étroite alliance de l’Église et de l’État, craquait de toutes parts ; la conscience et la pensée échappaient au souverain. Ces esclaves révoltées revendiquaient non-seulement la liberté, mais l’empire. On ne voulut point céder à ce souffle terrible ; on essaya de noyer les nouveautés dans le sang des martyrs ; la persécution enfanta la révolte et la guerre. Ces guerres intérieures, ces luttes fratricides qui épuisèrent l’Europe, aboutirent à ce fait considérable, qu’après l’acharnement du combat, les deux communions, impuissantes k se réduire et à s’entamer l’une l’autre, furent obligées de se tolérer mutuellement. En France comme en Allemagne, il fallut souffrir que la minorité gardât sa religion ; en d’autres termes, l’État fut forcé d’abdiquer devant la conscience, le nombre fut obligé de respecter le droit. La liberté religieuse , c’est l’âme des sociétés modernes, c’est la racine de toutes les autres libertés. On ne coupe pas en deux l’esprit humain ; si l’individu a le droit de croire, il a le droit de penser, de parler et d’agir ; les sujets n’appartiennent plus au prince, l’État est fait pour eux , non pour lui. C’est ce que sentit Louis XIY ; son instinct despotique ne s’y trompa guère. Le protestantisme était la négation du droit divin, un démenti donné à la politique traditionnelle de la monarchie, En écrasant les réformés, on croyait assurer à jamais l’unité ; mais, derrière les protestants, on rencontra les jansénistes, et quand on eut rasé Port-Royal,
l’état et ses limites. 29
on se trouva eu face des pliilosophes. La pensée était libre, et se riait du grand roi.
En Angleterre, la Réforme prit deux faces diverses. Pour la noblesse et le clergé, ce ne fut qu’une rupture avec Rome, l’Église resta étroitement unie à l’État. Pour la bourgeoisie et le peuple, ce fut une émancipation politique autant que religieuse ; la foi populaire, c’était le calvinisme qui rompait avec l’Etat, et faisait de chaque communauté de fidèles une république qui se gouvernait elle-même, et dans laquelle chacun avait le droit de prophétiser, c’est-à-dire de parler sur toutes éhoses. Poursuivi par la royauté, le puritanisme triompha avec Cromwell. Ce triomphe politique fut de courte durée, mais le germe républicain resta dans la société anglaise, et ce qui en fut porté dans les plantations du nouveau monde enfanta les États-Unis.
Si la première révolution avait été calviniste et démocratique, la seconde, celle de 1688 , fut anglicane et conservatrice. Le changement politique se fit, comme la réforme religieuse, aux moindres frais possibles. On renversa le roi, mais non la royauté ; on reprit la tradition nationale, dédaignée par Charles II, attaquée par son frère ; c’était une tradition de liberté. Quand on lit l’histoire de Henri VIII ou de l’impérieuse Élisabeth, on ne voit pas que l’Angleterre fût moins assujettie que le continent ; les idées du siècle et la nécessité de résister à la monarchie espagnole, avaient concentré le pouvoir entre les mains d’un maître ; mais sous ce despotisme , accepté comme le rempart de l’indépendance et de la grandeur nationales, s’était conservé le
30 l’état et ses limites.
vieil esprit saxon. Les idées et les lois romaines n’avaient jamais pénétré en Angleterre ; la liberté y était éclipsée, mais non détruite. L’indépendance communale, le jury civil et criminel, le parlement, le vote de l’impôt, ne sont pas des conquêtes et n’ont pas de date chez les Anglais, c’est la comrnon law qui les établit, en d’autres termes, ce sont les coutumes que les Saxons ont apportées dans la Grande-Bretagne, coutumes dont le développement a été quelquefois retardé, mais qui n’ont jamais cessé de vivre. C’est ce qui explique comment, en 1688, l’Angleterre, reprenant possession d’ellemême, constitua, sans trop de secousses, ce libre gou-* vernement qui l’a mise à la tête de la civilisation.
La révolution de 1688 eut son politique ; c’est Locke, Quand on lit le Traité du gouvernement civil, il faut quelque effort pour se persuader que l’auteur de ce livre est contemporain de Bossuet. Locke pense et écrit comme les philosophes français de la seconde moitié du dix-huitième siècle ; il a de plus qu’eux le hon sens et la modération qui tiennent à l’expérience, deux qualités qui, en général, ont manqué à nos théoriciens. Pour Locke, la société civile est un contrat par lequel chaque homme abandonne une part de son indépen- , dance naturelle, afin de jouir en paix, comme citoyen, j do la liberté qu’il réserve. Par conséquent, l’État n’est I pas tout. Il est institué pour une certaine fin, qui est ^ la conservation des propriétés, c’est-à-dire de ce que chacun possède en propre ; la vie, la liberté, les biens. Ces choses-là ne sont pas des concessions de l’autorité ; elles nous appartiennent en notre qualité d’hommes ;
l’état £T ses limites.
ce son* des droits naturels auxquels on ne peut renoncer. Si le prince envahit ces libertés, il viole le contrat d’où il tire son pouvoir ; les sujets sont dégagés de leur obéissance, l’insurrection est Vultima ratio des peuples que la tyrannie dépouille de leurs droits. Ce n’est pas ici le lieu de discuter un système qui a plus d’une partie faible ; ce qu’on ne peut contester à Locke , c’est la mérite d’avoir nettement proclamé qu’il y a des bornes à la puissance publique, et que si l’État est souverain, il ne s’ensuit pas qu’il soit absolu.
L’influence des idées anglaises sur la France fut considérable au dernier siècle ; deux de nos plus grands publicistes, Voltaire et Montesquieu, ont emprunté à Locke, ou rapporté de la Grande-Bretagne, leurs vues les plus hardies. Le doute religieux et le doute politique nous venaient d’Angleterre en même temps ; or, c’est toujours par le doute que commencent les réformes ; le changement des affaires humaines n’est que la traduction matérielle du changement des idées.
Voltaire s’attacha à deux nobles causes ; la tolérance et l’humanité. Si les protestants sont rentrés dans la grande faroiHo, si la torture et les supplices ont été chassés de nos lois, on le doit au défenseur de Sirven, de La Barre et de Calas ; ce n’est pas son moindre titre devant la postérité. Mais ces réformes criminelles que Voltaire réclamait avec tant d’esprit et de passion, c’était une nouvelle conquête sur le droit absolu du prince, un nouvel effort pour faire rentrer l’autorité civile dans les limites qu’elle ne doit pas franchir. Luther avait enlevé à l’État la conscience humaine. Voltaire lui arra-
l’état et ses LIlUTES.
chait le corps du citoyen. Ce n^était pas une médiocre victoire. Les lois criminelles sont toujours en rapport avec la constitution. A Rome, sous la république, elles étaient douces et protectrices ; sous l’empire, elles devinrent féroces et sanguinaires. Dans un pays libre. Tac • cusé est un innocent jusqu’au jugement prononcé ; dans un pays despotique, l’accusé est un coupable dés que la main de la police l’a saisi ; les égards que mérite le malheur, les droits sacrés de la défense, tout disparait devant l’intérêt de l’État. Adoucir les lois criminelles, faire pénétrer le jour dans les procédures, intéresser le magistrat à la protection de l’accusé , c’est une des œuvres les plus saintes que puisse se proposer un ami de l’humanité. C’est au respect de la personne qu’on mesure la vraie grandeur de la civilisation.
Montesquieu passa deux années en Angleterre ; il en revint fortement touché de ce qu’il avait vu ; on sent qu’en écrivant des lois il a toujours la constitu-
tion anglaise sous les yeux. Pour un Français du dixhuitième siècle, en un temps où l’on ne s'occupait du gouvernement que pour le chansonner, c’était un spectacle étrange que celui d’un pays où un couvreur se faisait apporter la gazette sur les toits pour la lire *. Les pages où Montesquieu expose le jeu des pouvoirs publics en Angleterre sont des plus justes et des plus profondes ; aussi, un des meilleurs jurisconsultes de la Grande-Bretagne, Blackstone, ne fait-il que suivre Montesquieu quand il veut expliquer aux Anglais leur propre