I. E^rit des lois, livre I, chap. ni
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constitution britannique, séduits par le mécanisme ingénieux dont on leur expliquait la marche et le secret, surtout pressés d’agir, ils ont laissé à l’écart toutes ces libertés personnelles et locales qui sont le fond môme des institutions anglaises ; ils ont cru qu’il suffisait d’emprunter à l’Angleterre son organisation politique, pour lui emprunter son génie et répandre aussitôt la liberté sur le continent. Ce fut l’erreur des constituants les plus sages, ce fut l’illusion de l’auteur de la Charte, et plus tard du parti libéral. Tous se réclamaient de Montesquieu , et avec raison ; mais il fallait le suivre jusqu’au bout, et ne pas prendre une façade pour l’édifice tout entier.
A côté de l’école anglaise, dont Voltaire, Montesquieu et Delolme sont les représentants , il y eut une école française, qui assaillit par un autre côté le despotisme de l’État, c’est l’école des physiocrates. Ce n’est pas que Quesnay ni Turgot soient jaloux de l’autorité ; au contraire, c’est du prince qu’ils attendent la réforme des abus, et une meilleure direction de la société ; mais en un point considérable, ils attaquent l’omnipotence de l’État. Ils veulent la liberté de l’agriculture et du commerce avec la réforme de l’impôt. Leur devise, qu’on a souvent raillée (ce qui est plus aisé que de comprendre), est : laissez faire, laissez passer ; appliquée au travail national, cette devise est d’une grande justesse. Quesnay ne dispute à l’État ni la défense du pays au dehors, ni le maintien de l’ordre et de la sécurité au dedans. Il ne marchande pas à l’autorité ses prérogatives comme le fait l’école d’Adam Smith ; mais en ce qui
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touche l’industrie, il se défie de l’administration, et avec raison. Presque toujours elle gêne, et là môme où elle croit protéger, le plus souvent elle détruit. J’en donnerai un curieux exemple pour l’ancienne France. Tout le monde sait que, sous le règne de Louis XY! , Parmentier a popularisé la culture de la pomme de terre ; c’est à cet excellent homme, à ses efforts, à ses sacrifices que nous devons cette précieuse ressource contre la disette. Mais la pomme de terre avait été apportée en Europe à la fin du seizième siècle ; comment s’est-il écoulé deux cents ans avant qu’on s’aperçût de son utilité ? Pour la France, la réponse est aisée : à son arrivée, la pomme de terre donnait la lèpre, disaient les médecins du temps ; au dix-septième siècle, elle donnait la fièvre ; l’administration, toujours éclairée, avait suivi l’opinion des médecins; elle ne cessa de protéger la santé publique contre un danger chimérique qu’en 1771, après qu’un avis de la Faculté eut rassuré les esprits *. Nous nous croyons plus sages. Y a-t-il si longtemps qu’un illustre maréchal déclarait que, pour notre agriculture, l’entrée des Cosaques serait moins désastreuse qu’une invasion de moutons étrangers? Cependant,’malgré cette menace, une courte expérience a montré aux plus aveugles qu’il y avait tout au moins une liberté que la France pouvait supporter sans trouble et sans ruine : la liberté de la boucherie. I
Quel que fût leur amour de l’autorité, Quesnay et ses disciples n’en revendiquaient pas moins une liberté fé-
I. J’emprunte ces détails ù VlUoijc de Parmentier, par Cuvier,
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conde et qui tient à toutes les autres. Dès qu’on veut ménager le travail et la richesse, ne faut-il pas des garanties contre les dépenses excessives de l’État, contre les folies de la guerre ou de la paix? Qu’est-ce que ces garanties, sinon la liberté politique? Les réformes de ïurgot, les assemblées provinciales de Necker furent un premier essai d’émancipation que la révolution écrasa dans sa fleur, mais qu’il serait injuste d’oublier. Il faut lire les procès-verbaux de ces assemblées pour voir avec quelle ardeur le clergé, la noblesse et le tiers état s’occupèrent d’améliorations populaires : suppression de la corvée, extinction de la mendicité, routes, canaux, instruction publique, toutes ces questions sont résolues avec une admirable libéralité. On dit que la France ne sait pas user de sa liberté ; il est vrai que souvent elle est restée très-froide à l’endroit de ses privilèges électoraux, qui ne lui profitaient guère ; mais chaque lois qu’on a chargé la province, le département ou la commune du soin de leurs propres affaires, je ne vois pas que le pays se soit montré ni indifférent ni incapable. Turgot et Necker nous avaient bien jugés en mettant la liberté à la base de l’édifice ; c’est toujours là qu’il en faut revenir.
A la veille de 1789, il y avait donc en France des gens éclairés, qui, partis de points différents, élèves de Voltaire, de Montesquieu ou de Turgot, avaient ceci de commun qu’ils sentaient la nécessité de réduire le despotisme de l’État ; mais, par malheur, à côté de cette école libérale, grandissait un parti ardent qui conlondait le pouvoir du peuple avec la liberté, et qui était prêt à
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sacrifier tous les droits à la souveraiiiclé populaire ; ce parti, qui devait triompher, se rattachait à Rousseau.
Quand on lit à tête reposée le Contrat social, ou les rêveries de l’honnête Mably, rêveries qui sont de même origine que le Contrat social, on se demande comment des modernes se sont laissé prendre à ces pastiches de l’antiquité, à ces sophismes transparents ; cependant il est visible que la doctrine de Rousseau, si fausse qu’elle soit, n’a rien perdu de son influence. On la trouve au fond de toutes nos révolutions ; c’est toujours la théorie païenne : la liberté, c’est la souveraineté ; le droit, c’est la volonté de la natiwi.
Écoutons Rousseau. Pour lui, le problème de la politique, c’est de .« trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant. » Pour en arriver à cette solution, qui ne semble pas très-facile, Rousseau ne voit qu’un moyen, c’est l’aliénation totale de chaque associé, l’abandon de sa personne et de ses droits que chacun fait à la compaunauté. Cette aliénation, c’est une mort civile, c’est l’entrée du moine dans son couvent ; mais suivant Rousseau, elle est sans danger, par deux raisons : « f® Chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous ; nul n’a intérêt à la rendre onéreuse aux autres ; 2® chacun se donnant à tous ne se donne à personne, et comme il n’y a pas un seul associé sur lequel on n’acquière le même droit qu’on lui cède sur soi, on gagne l’équivalent de ce qu’on
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perd, et plus de force pour conserver ce qu’on a. » Céder à la communauté notre âme, notre liberté et nos biens, pour obtenir en échange que nos concitoyens en fassent £^utant, c’est à première vue un marché 'où personne ne gagne ; chacun se sacrifie au profit d’un être abstrait qu’on nomme le souverain ou l’Étal.
Mais ce souverain, dit Rousseau, c’est tout le monde ; je le nie. 11 y a là une confusion d’idées et de mots. Quand on en vient à la pratique, quand on nomme des magistrats et des chefs, on s’aperçoit que le peuple qui exerce le pouvoir n’est pas le même peuple que celui sur lequel on l’exerce ; le gouvernement du Contrat social^ au lieu d’être le gouvernem,ent de chacun par soi-même, comme Rousseau le croh, est en théorie le gouvernement de chacun par tous les autres ; en fait, c’est le règne d’une majorité, le plus souvent même d’une minorité hardie et turbulente. La république est libre, les citoyens sont esclaves. Sur ce point, je renvoie à la Convention-
Que cette tyrannie soit menaçante dans son système, Rousseau l’a senti ; il n’y a vu qu’un remède, c’est que le souverain, c’est-à-dire le peuple, fût toujours occupé du soin des affaires publiques. Nous voilà revenus à Vagora et au forum. Mais pour qu’une société passe sa vie à écouter des orateurs, à faire des élections ou à rendre des jugements, il faut qu’il y ait des classes inférieures qui travaillent pour elle; l’esclavage est la première condition de la liberté politique ainsi entendue. Cette objection n’effraye pas Rousseau. «Quoi! la liberté ne se maintient qu’à l’appui de la servitude î Peut-être.
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Los deux excès se touchent. Tout ce qui ft’èSt pas dans la nature a ses inconvénients, et la société civile plus que tout le reste. Il y a telles positions malheureuses <)ù l’on ne peut conserver sa liberté qu’aux dépens de celle d’autrui, où le citoyen ne peut être parfaitement libre que l’esclave ne soit extrêmement esclave. Telle était la position de Sparte. Pour vous , peuples modernes, vous n’avez point d’esclaves, mais vous l’êtes; vous payez leur liberté de la vôtre. Vous avez beau vanter cette préférence, j’y trouve plus de lâcheté que d’humanité. »
Que Rousseau s’amusât à de pareils paradoxes, cela ne m’étonne pas ; mais que tout un siècle et un siècle éclairé l’ait pris au sérieux, voilà de quoi nous inspirer une grande modestie, et je comprends ce cri d’un homme d’esprit : « O bon sens, on t’adore au sortir des révolutions ! »
Admettons que le système du Contrat social soit possible. Tous les citoyens votent et s’occupent des affaires publiques, la majorité décide ; quelles sont les garanties des minorités et des individus? Il n’y en a point. Un nouveau paradoxe de Rousseau (celui-là a lait fortune) nous apprend que le souverain est infaillible, le peuple a toujours raison. « Le souverain, n’étant formé que des particuliers qui le composent, n’a ni ne peut avoir d’intérêt qui soit contraire au leur ; par conséquent, la puissance souveraine n’a nul besoin de garant envers les sujets, parce qu’il est impossible que le corps veuille nuire à tous ses membres... Le souverain, par cela seul qu’il est, est toujours ce qu’il doit être. » Néron et la
Convention n’ont jamais dit autre chose. Ils représentaient le peuple, et le peuple pouvait tout.
Mais ce qu’un empereur romain, c’est-à-dire un dieu mortel osait prétendre, une autorité chrétienne ne le peut pas faire. La religion n’appartient pas à César, la conscience est en dehors de l’État. Rousseau l’a compris; à l’imitation des Romains, il institue une religion politique, et fait du souverain le grand pontife de la société. « Il y a une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogme de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d’être bon citoyen ni sujet fidèle. Sans pouvoir obliger personne à les croire, le souverain peut bannir de l’État quiconque ne les croit pas; il peut le bannir non pas comme impie, mais comme insociable, comme incapable d’aimer sincèrement les lois, la justice, et d’immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu’un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu’il soit puni de mort ; il a commis le plus grand des crimes : il a menti devant les lois. » On voit où Robespierre a pris son Être suprême; en religion comme en politique, il ne connaît que le Contrat social; Saint-Just et lui sont deux apôtres fanatiques de Rousseau, tous deux prêchent, à l’aide de la guillotine, un évangile qui n’est pas celui de la liberté.
Il est triste de l’avouer : dans l’Assemblée constituante, composée d’hommes de talent, de cœurs généreux, ce fut l’influence de Rousseau qui l’emporta. On
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réduisit le pouvoir exécutif, on donna au peuple l’élection des administrateurs et des juges, on chercha sérieusement à organiser des institutions libres ; mais au travers de toutes ces mesures, bonnes ou mauvaises, il y eut un principe qui domina tout, ce fut l’omnipotence de l’assemblée. Comme organe du peuple, elle s’attribua le droit de tout faire, et réforma l’Église aussi bien que la monarchie. Pour les constituants comme pour Rousseau, la liberté c’est la souveraineté populaire; donnez un bulletin à chaque citoyen, que ses mandataires décident de toutes choses, l’œuvre est accomplie. Cette erreur de la Constituante fut celle des patriotes de l’an III et de bien d’autres. Si la liberté ne tenait qu’à une constitution, il y a longtemps que l’Europe jouirait en paix de ce bien qu’elle poursuit toujours et qui toujours lui échappe.
Le consulat fut une restauration, madame de Staël l’a justement remarqué. Bonaparte accepta la succession de la monarchie et reprit la tradition, hommes et choses. Il ne releva pas ce reste de privilèges dont la destruction eût souri à Richelieu, mais il acheva l’œuvre de nos rois en ramenant tout à une centralisation plus régulière et plus forte. Une administration énergique, une égalité complète et point de liberté, tel fut le régime que rétablit le premier consul. C’est Louis XIV avec plus de génie et moins de scrupules. Aussi jaloux de son pouvoir que le grand roi, il ressaisit l’Église catholique au moment où elle eût accepté la liberté avec reconnaissance; il reconstitua l’université, il rétablit la censure, il lui fallait l’âme aussi bien que le bras des Français.
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La Restauration fut le retour de la famille royale, mais non pas de l’ancienne royauté. La Charte se rattache aux idées de Montesquieu, et non pas aux principes de la vieille monarchie, quoi qu’en dise un préambule écrit pour sauver les apparences et populariser la légitimité. Louis XYIII se souvenait des opinions du comte de Provence, et l’exil lui avait servi. Par malheur, la Restauration, venue à la suite de l’étranger, et compromise parles rancunes de l’émigration, avait un passé qui l’écrasait. Pour la réconcilier avec la France il eût fallu un génie prudent et ferme, un nouvel Henri IV ; le sort nous donna Charles X, un de ces esprits honnêtes mais étroits qui semblent créés pour perdre les empires.
Sous la Restauration , néanmoins, la France prit goût à la liberté; mais ce fut toujours à la liberté politique. Il y eut des combats de tribune, on fit et on défit des lois électorales; mais l’administration ne faiblit pas; l’État, composé du roi et des chambres, fut toujours l’État absolu ; on ne donna point ces libertés particulières qui passent dans les mœurs et défient les révolutions.
Les événements de 1830 amenèrent au pouvoir ceux qui, sous le dernier règne, avaient lutté pour la liberté des élections, de la tribune, de la presse, et avec eux les écrivains patriotes qui avaient défendu la gloire de nos armes contre la haine et les injures de l’émigration. L’œuvre qui leur échut était difficile; mal vus par le clergé, attaqués par le parti légitimiste n’ayant pour eux que la faveur inconstante des classes moyennes, c’est au milieu des émeutes, et sous le feu de la presse, qu’il leur fallait fonder la liberté.
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Je ne veux pas juger ce règne de dix-huit années qui finit si tristement. Avec les vivants, la critique est difficile, et je n’ai pas de goût pour attaquer des vaincus. D’ailleurs, si je n’ai pas servi ce gouvernement, je l’ai aimé, j’en ai partagé les illusions avec toute la France ; je regrette les nobles institutions qui sont tombées avec lui. Mais il me sera permis de signaler l’erreur qui empêcha la liberté de prendre racine dans les ûmes, erreur qui ne fut pas celle d’un ministre, mais de la France entière. Ce qui nous a perdus, c’est toujours la fausse notion de l’État. Nous aussi nous avons confondu la souveraineté électorale et parlementaire avec la liberté.
Pour la première fois il y avait une tribune et une presse où l’on pouvait tout dire ; ce sont là des garanties admirables, mais encore faut-il que ces garanties gardent quelque chose, et que derrièt-e les remparts il y ait des soldats intéressés à les défendre. Avec la presse et la tribune, certes, un pays est libre; mais il ne s’ensuit pas que ce pays prenne goût à ses institutions. Pour attacher les citoyens à leurs privilèges politiques, il faut les habituer de bonne heure à la vie publique en les associant aux affaires de la commune, du département, de l’Église, de l’hospice, de l’école; il faut les faire jouir de ces libertés particulières qui, dans la société moderne, nous touchent plus qu’une part infinitésimale de la souveraineté. En ce point, par malheur, on ne fit pas tout ce qu’il fallait faire. On accorda quelques ' libertés municipales, mais en même temps on resserra ce réseau de centralisation qui gêne et fatigue la France.
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Le système protecteur, soutenu par l’influence des grands industriels, fut à peine entamé ; l’éducation fut largement répandue, mais toujours par la main de l’État, qui repoussa la liberté d’enseignement. En donnant à l’Église catholique l’indépendance dont elle jouit en Belgique, on l’eût occupée et désarmée, on garda une législation qu’on n’osait plus appliquer; on irrita' le clergé et on lui céda. Le droit d’association, le grand ressort de l’Angleterre, lut interdit; la presse chargée d’entraves, et par là même concentrée en un petit nombre de journaux, fut un danger, quand il eût été facile, en la disséminant, de la rendre inoffensive, sinon même de s’en faire un appui. En somme, on eut toujours l’administration impériale, animée, il est vrai, d’un esprit libéral et tempérée par la publicité; mais si le vice originel fut pallié, il ne fut pas guéri. C’est par une autre voie qu’on mène un peuple à la liberté.
L’opinion, dira-t-on, n’en réclamait pas davantage. A la tribune et dans la presse, on se disputait le pouvoir plus qu’on n’entendait le limiter. C’était un parti qui demandait la liberté d’enseignement, pour la confisquer à son profit. L’association n’eût servi qu’à des sectes violentes, qui menaçaient l’État, la famille et la propriété. Une presse sans cautionnement et sans timbre eût échappé à la répression. Ces raisons étaient spécieuses; je conçois qu’on y ait cédé; j’avoue aussi que des ministres, sans cesse menacés à la tribune, et ne vivant qu’au jour le jour, avaient grand’peine à préparer les réformes les plus nécessaires. Il n’en est pas moins vrai qu’en Belgique, au milieu des mêmes diffi-,
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cultés, et dans le même espace de temps, on sut organiser la liberté , tandis qu’en France tout se passa eu des luttes de tribunes, magnifiques mais stériles. C’était de l’éloquence, ce n’était point de la politique. On s’en aperçut, mais trop tard, quand on fut au bord de l’abîme. Le pays, dégoûté de ces querelles qui ne lui servaient de rien, resta indifférent à ses propres destinées; il suffit d’une émeute pour emporter un gouvernement qui avait sincèrement aimé la France, et lui avait donné dix-huit ans de bien-être et de sécurité.
La révolution de 1848 montra combien notre génération est étrangère aux idées libérales. Sous la Restauration, on avait défendu les vrais principes. Benjamin Constant, madame de Staël, J. -B. Say etson école avaient le sentiment de la liberté ; le régime impérial leur avait ouvert les yeux. En 1848, après trente-trois ans de gouvernement constitutionnel, on reculait jusqu’aux plus fatales erreurs de la première révolution. Des publicistes, soi-disant avancés, proclamaient que l’individu était fait pour la société, et non pas la société pour l’individu ; c’était retourner au Contrat social et à la tyrannie de la Convention ; des utopistes supprimaient la famille, et proposaient de caserner la France dans un atelier; des législateurs, imbus des préjugés et des jalousies de 1789, n’imaginaient rien de mieux pour fonder le règne de la démocratie que d’avilir le pouvoir exécutif, comme si une autorité énergique n’était pas la première garantie de la liberté.
L’issue de cette politique n’était pas douteuse; elle est écrite à toutes les pages de l’histoire. Le peuple se
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servit de sa souveraineté pour se débarrasser de l’anarchie. Après les émeutes, la guerre civile, les menaces et les fureurs de la presse, on avait horreur du nom même de la liberté, quoique la liberté n’ait rien de commun avec de pareils excès. La France, qui vit de son travail, était lasse de ces désordres, elle demanda le repos et la paix à tout prix.
L’histoire de la France en 1848 est celle de l’Allemagne, de l’Espagne, de l’Italie, de tous les pays où la liberté n’était pas entrée dans les mœurs. Tandis que l’Angleterre, la Hollande, la Belgique, Hères de leurs institutions, voyaient sans inquiétude l’orage qui grondait autour d’elles, partout ailleurs sur le continent on proclamait la souveraineté populaire, et on discutait des constitutions impossibles ; tout cela durait un jour. Les conquêtes de mars 1848, comme on les nomme en Allemagne, disparaissaient aussi vite qu’elles avaient été faites, sans que personne se levât pour les défendre. On revenait au point de départ, et même en deçà, mécontent de s’être trompé une fois de plus. Cependant tout n’était point chimérique dans ces désirs de régénération politique; il nev fallait pas une grande expérience pour prévoir qu’après dix ans de silence et d’oubli, les mêmes problèmes sortiraient de terre, et viendraient de nouveau agiter les esprits. 11 n’y a pas de mort pour les idées, la défaite les épure; quand ils aiment, les peuples, comme les hommes, s’attachent par leurs souiïranccs plus que par leurs succès.
On en est là dans toute l’Europe ; de nouveaux désirs, d’anciennes espérances se réveillent. C’est une
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nouvelle phase du mouvement d’idées qui depuis soixante-dix ans nous emporte vers un avenir inconnu ; c’est cette ^ase qu’il faut maintenant étudier.
L’expérience fait payer ses leçons, mais elle profite aux gens qui réfléchissent. Le lendemain de leur chute les partis peuvent s’imaginer qu’avec des précautions mieux prises, un bataillon ou une barricade de plus, on eût aisément triomphé ; ce sont là des illusions qui ne trompent pas les hommes de sens. Dès le mois de mars 1848 il était aisé de prévoir qu’on faisait fausse route, et qu’on n’établirait pas la république, en reprenant à la première révolution des institutions qui n’avaient pas vécu. Décréter le suffrage universel, introduire partout l’élection, concentrer le pouvoir dans une assemblée, c’était rentrer purement et simplement dans les traditions de la Constituante ; c’était encore une fois donner au pays une part de la souveraineté, mais non pas la liberté. Or, s’il est une chose que désirent les peuples modernes, s’il est un bien qui leur manque, aujourd’hui surtout qu’ils ont conquis l’égalité civile, ce n’est pas le pouvoir, c’est la liberté! De quoi souffre-t-on, de quoi se plaint-on sur le continent, sinon des entraves qui gênent l’industrie, le commerce, la pensée, la conscience? Ce qu’on accuse, ce n’est pas la forme du gouvernement, c’estle despotisme, qu’il vienne d’un homme ou d’une majorité; c’est la centralisation, ce sont les lois préventives, en deux mots, c’est tout ce qui gêne le
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libre et complet développement de l’individu. Le problème n’est plus d’imaginer une constitution nouvelle; on a eu trop de mécomptes pour croire que le bonheur d’un peuple tienne à la vertu magique d’un morceau de papier; le problème, c’est de tirer des gouvernements, tels qu’ils existent, toutes les libertés qu’un gouverne- . ment peut et doit donner ; c’est de faire la part de l’État et la part de l’individu; c’est de respecter et au besoin de fortifier les justes prérogatives du pouvoir, mais d’exiger en retour que l’administration reste sur son terrain et n’empiète pas sur le domaine du citoyen.
Il ne faut pas croire que ce soit seulement en France qu’on s’inquiète de cette grave question ; en toute l’Europe, elle est à l’ordre du jour; on s’en occupe en Angleterre aussi bien qu’en Allemagne, en Espagne comme en Italie. Aussi, est-ce à l’étrauger que je me propose de l’étudier. En France, dès qu’on parle de liberté, il y a des gens qui s’inquiètent et qui essayent de vous couvrir la voix. On suppose des intentions perfides, on crie à l’injustice, on accuse les partis; il est plus difficile d’en user de façon aussi cavalière avec des hommes qui écri- • vent dans une autre langue, et pour un autre pays. On peut dire qu’ils se trompent, mais encore faut-il les écouter; nous n’en voulons pas davantage; si l’erreur est de notre côté, qu’on nous la montre, et qu’on se donne la peine d'avoir raison.
Un des meilleurs livres qu’on ait écrits sur les véritables attributions de l’État, est celui de Guillaume de Ilumboldt. En France, il n’est personne qui n’ait entendu
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parler d’Alexandre de Humboldt, ce génie universel que la science a perdu récemment, mais ou connaît moins son frère aîné ; en Allemagne, on les met tous deux au même rang. Créateur de la philologie moderne, philosophe chrétien, homme d’État éminent, défenseur de la liberté constitutionnelle à une époque où le dédain de cette liberté menait à la fortune, Guillaume de Humboldt était un de ces esprits originaux qui cherchent toujours la raison des choses, et creusent tout ce qu’ils touchent. C’est en 1792, qu’à la prière du baron de Dalberg, coadjuteur de Mayence, et futur électeur de l’Empire, il rédigea son Essai sur les limites de Vaction de l’État; les guerres de la révolution empêchèrent sans doute Humboldt d’imprimer un livre qui n’aurait plus trouvé de lecteurs. Qui songeait alors à la liberté, sinon pour la maudire? L’essai fut mis dans un carton et oublié. C’est en 1851, seize ans après la mort de l’auteur, qu’on a eu l’heureuse pensée de l’imprimer; et, chose étrange! il s’est trouvé que ce livre, vieux de soixante ans, était une nouveauté.
Ceci s’explique aisément. Les idées que Humboldt défendait en 1792, c’étaient les idées de l’école constitutionnelle qui, en 1789, eut les premières faveurs de l’opinion ; Humboldt est un disciple de Necker et de Mirabeau. C’est au fiimeux discours sur l'Education publique, véritable testament politique de Mirabeau, qu’il a emprunté la devise et la pensée de son livre : « Le « difficile est de ne promulguer que des lois nécessai- « res, de rester à jamais fidèle à ce principe, vraiment
« constitutionnel de la société, de se mettre en garde
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<c contre 1:» fureur de gouverner, la plus fuueite mala- « die des gouvernements modernes. » Ces idées fécondes, lu Révolution les a étouffées, l’empire les a dédaignées, lu Restauration en a tenu peu de compte ; mais, comme elles sont vraies, elles reparaissent toujours; il y a des moments où elles entrent dans l’àiue, comme un glaive ; nous sommes dans un de ces moments.
Le mérite de Humboldt, c’est d’avoir donné une forme philosophique à ces idées, c’est d’avoir ramené la liberté à un principe moral, c’est d’avoir montré que cette liberté, méconnue par ceux qui la calomnient ou qui la craignent, n’est autre chose que la vie même des individus, la force môme de la société.
Suivant Humboldt, la fin suprême, la fin la plus élevée que l’homme puisse se proposer ici-bas, celle que lui prescrivent les règles immuables de la raison, c’est de développer l’ensemble de ses facidtés; s’améliorer, même au prix de la souffrance, voilàl’œuvre de l’homme, du chrétien, du citoyen. Pour que cette amélioration soit complète, pour que ce développement soit harmonieux, deux conditions sont nécessaires : liberté d’action, diversité de situation.
Celte dernière condition étonne, peut-être même ne la comprend-on pas tout d’abord. C’est cependant la partie originale de la théorie, c’est une des vues les plus profondes qu’un homme d’État ait jamais eues; en ce point Humboldt était d’un demi -siècle en avant de ses contemporains.
L’idéal du moyen âge, comme du siècle de Louis XIV, c’est l’unité, l’unité en toutes choses, en religion, en
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morale, dans les sciences, dans l’industrie. Cette unité, on cherche à l’obtenir par des moyens artificiels ; c’est l’État qui l’impose et qui la maintient. On a ainsi, non pas l’unité véritable qui tient à l’accord des esprits, mais runiformité, c’est-à-dire une règle extérieure, une formule vide qu’on fait accepter de vive force, en brisant toute opposition. Le peuple ne croit pas, mais il se tait ; c’est le règne du silence et de l’immobilité. Auiourd’hui il n’en est plus ainsi. Une conception plus exacte et plus vraie de l’âme humaine nous a donné une idée plus juste de l’unité. Dans l’homme comme dans la nature, nous admettons des variétés infinies; c’est l’ensemble, c’est l’harmonie de ces notes diverses qui produit l’unité vivante que nous cherchons.
Colbert croyait régénérer l’industrie en réglant par des lois la qualité, la largeur, la couleur d’une étoffe; nous savons aujourd’hui qu’il n’y a qu’à laisser faire ; l’intérêt personnel du fabricant suffit et au delà pour répondre à tous les besoins. Tolérer une poignée de protestants inoü'ensifs, c’était pour Louis XIV une politique aveugle qui ruinait la monarchie; nous nous sommes résignés à ne pas être plus sages que Dieu, nous souffrons ce qu’il permet, et Inexpérience nous apprend tous les jours que la liberté des Églises ne nuit pas à l’État et profite à la religion. Le catholicisme est plus vivant dans l’hérétique Angleterre que dans la fidèle Espagne. Dans les universités d’Allemagne, chacun peut devenir professeur et enseigner ce qu’il veut ; on n’impose à l’étudiant, ni maître, ni méthode; de quel côté du Rhin la science et les études sont-elles
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florissantes ? Partout , et dans toutes les branches de l’activité humaine, c’est la diversité qui fait le progrès et la vie.
Ces vues nouvelles ont ruiné l’ancienne politique. On a compris enfin, qu’imposer l’uniformité par le despotisme de la loi, c’est poursuivre une œuvre mauvaise et stérile. Pour qu’un pays soit riche, industrieux, moral, religieux, il faut que rien n’y gène l’expansion infinie des aptitudes humaines, en d’autres termes, il faut avant tout ménager et respecter la liberté des individus.
Quel est donc le rôle de l’État ? Ilumboldt le réduit à deux choses : au dehors, protéger l’indépendance nationale; au dedans, maintenir la paix. Voilà les limites du gouvernement. En d’autres termes, Ilumboldt attribue à l’État l’armée, la marine, la diplomatie, les finances, la police suprême, la justice, la tutelle des orphelins et des incapables; il lui retire la religion, l’éducation, la morale, le commerce et l’industrie ; et tout cela en vertu de ses deux principes: liberté d’action, diversité de situation. Cherchez, en eüèt, quelle est l’influence de l’État là même où la conscience ne résiste pas. Que peut faire l’administration, sinon d’établir par des règlements je ne sais quelle uniformité mécanique, calculée sur la moyenne la plus basse? Mais agir ainsi, n’est-ce pas affaiblir l’énergie individuelle, endormir la pensée, énerver le caractère, supprimer la responsabilité? Quand on a mutilé la société sur ce lit de Procruste, qu’y gagnet-on, sinon de charger l’État d’un fardeau qui l’écrase? Mêler le gouvernement à toutes choses, le rendre à la fois despotique, taquin et coûteux, est-ce le fortifier ou
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l’affaiblir? Et s’il en est ainsi quand il n’y a en jeu que des intérêts, qu’est-ce donc lorsque c’est l’âme humaine qui souffre et s’agite sous une oppression que rien ne justifie?
Est-ce à dire que Humboldt refuse à l’État un caractère moral, et réduise le pouvoir au métier d’un gendarme chargé de maintenir la police des rues? En aucune façon; comment une idée semblable serait-elle venue à l’auteur des charmantes Lettres à une amie, âme honnête et religieuse s’il en futjamais? Une société ne peut vivre sans religion, sans morale, sans éducation, sans industrie, sans commerce; mais elle vit trèsbien sans une Église établie, sans une morale officielle, sans une éducation nationale, sans castes industrielles, sans monopoles commerciaux. Qu’est-ce qu’un pays religieux et moral? est-ce celui où les citoyens sont pieux et sincères? est-ce celui où l’État décrète une règle de foi ou de conduite, et condamne les sujets à l’hypocrisie? Qu’est-ce qui produit la vertu, la vérité, la science? est-ce un ordre du prince, est-ce le libre travail de l’âme humaine? Toute la question est là. Humboldt ne détruit et n’affaiblit aucun des éléments de la société ; tout au contraire, il veut leur donner plus de ressort et plus d’action. Ce sont des forces comprimées auxquelles il rend l’élasticité; il veut que chaque citoyen vaille davantage, afin que l’énergie de tous accroisse la puissance de l’État.
Les idées de Humboldt ont visiblement inspiré le livre de M. Mill sur la Liberté. Économiste hardi, philosophe
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ingénieux, raisonneur subtil, M. John Stuart Mill a étendu le problème. Ce n’est pas seulement l’État, c’est la société qu’il veut renfermer en de justes limites; on sent aussi à la netteté de sa parole qu’il est Anglais et non pas Allemand, qu’il vit en un pays où chacun met sa pensée en pleine lumière ; mais ces différences ne sont qu’extérieures; si la forme n’est pas la même, le fond est identique; par un autre chemin, M. Mill en arrive aux conclusions mêmes de Humbôldt.
Le sujet que s’est proposé M. Mill, c’est, il le dit luimême, de rechercher la nature et les bornes du pouvoir que la société peut légitimement exercer sur l’individu, a C’est, ajoute-t-il, une question qu’on a rarement posée et qu’on n’a guère discutée en termes généraux; mais, par sa présence latente, cette question a une profonde influence sur les controverses politiques du jour, on y reconnaîtra bientôt la question vitale de l’avenir. Elle est si loin d’être nouvelle, qu’en un sens elle a divisé rhumanité depuis les âges les plus reculés ; mais dans la période de progrès où sont entrés les peuples civilisés, elle se présente en des conditions nouvelles et demande à être traitée de façon différente, et à fond. »
Quelle est donc la limite où la société doit s’arrêter, où l’opinion même doit reconnaître son incompétence? Suivant M, Mill, il est aisé de la déterminer. La seule raison qui puisse autoriser un homme, ou une collection d’hommes, à gêner la liberté d’autrui, c’est la nécessité de se défendre, la self protection. Dans une société civilisée, l’État ne peut Intervenir dans la vie d’un individu que pour l’empôéher de nuire à autrui. Ne pëutK>a
aller plus loin? népeut-ôn obliger le citoyen à agir, ou à s’abstenir, parce qu’il est de son intérêt de suivre telle ou telle direction, parce que son bonheur y est engagé, parce que l’opinion publique trouve qu’il est juste et sage d’obéir en ce point à l’autorité? Non, répond M. Mill, ces raisons particulières peuvent avoir leur mérite, mais il n’y a pas là un titre qui autorise l’action de l’État. La seule partie de notre conduite qui nous rende justiciables de la société , c’est celle qui concerne les autres; ce qui ne touche que nous ùe tombe sous aucune autre juridiction que la nôtre. L’individu est maître de lui-même, de son corps et de son âme; c’est là une souveraineté que nul étranger n’a le droit d’entamer.
Il y a donc pour chacun de nous un domaine réservé où la société ne peut entrer sans injustice ; c’est toute cette part de notre vie qui ne touche que nous-mêmes, ou qui ne touche les autres qu’indirectement. Voilà l’empire de la liberté. Rien ne doit donc entraver la conscience ni la pensée, qui sont choses personnelles; rien ne doit empêcher un homme d’exprimer ses opinions sur toute espèce de sujet; rien ne doit s’opposer à ce que chacun choisisse à son gré sa profession, et règle sa vie comme il l’entend ; rien non plus ne doit arrêter un citoyen qui veut s’associer à d’autres citoyens pour jouir en commun de ces libertés individuelles. Que certaines personnes, que la majorité même de la société trouve notre conduite sotte, perverse, dangereuse, il n’importe ; aussi longtemps que nous n’empiétons pas sur la liberté d’autrui, chacun a le droit de
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nous blâmer, mais nul n’a le droit de nous dire: lu feras ou tu ne feras point cela.
Quelle que soit la forme de son gouvernement, toute société qui ne respecte pas ces libertés n’est pas une société libre; aucune société n’est entièrement libre, si ces libertés n’y sont absolues et sans condition. Poursuivre notre propre bien par la voie qu’il nous plaît de choisir, et n’avoir rien à craindre tant que nous n’envahissons pas le domaine d’autrui, voilà la seule liberté qui mérite ce nom. Tout le reste est un vain simulacre, bon pour amuser ceux qui se payent de mots.
En théorie on ne conteste pas le principe, et cependant, comme le remarque M. Mill, il y a aujourd’hui chez tous les peuples civilisés un penchant à soumettre l’individu à la société par la force de l’opinion aussi bien que par celle des lois. En certains points il y a plus d’intolérance aux États-Unis que dans la vieille Europe. Quand la démocratie croit quelle a raison, elle devient aisément despotique, et ne supporte même pas une diversité de sentiment. Il y a là un germe de tyrannie que M. Mill signale; c’est contre cet envahissement social qu’il proteste avec toute l’énergie de son talent.
Avant tout il défend la liberté de pensée et de parole. En apparence, c’est une thèse philosophique; au fond, c’est la grande question du jour, la question pratique par excellence, car cette liberté comprend la liberté religieuse, la liberté d’enseignement, et la liberté de la presse, condition et garantie de tous les droits. M. Mill traite le problème avec autant de décision que de finesse. Pour lui, la liberté de pensée et de parole est
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un droit absolu. Quand toute l’humanité serait d’un côté, moins un seul homme, cet homme, on n’aurait pas le droit de lui imposer silence ; car, en parlant, il use de ses propres facultés, et n’empiète sur personne. M. Mill va plus loin; pour lui ce n’est pas seulement le droit individuel, c’est l’intérêt social qui est engagé en ce point. Pour démontrer cette vérité trop peu sentie, M. Mill examine trois hypothèses, afin de prouver qu’en aucun cas il n’est bon de faire taire celui qui veut professer publiquement son opinion.
D’abord, il est possible que cette opinion soit vraie; nier cette supposition, c’est nous attribuer l’infaillibilité. Il est inutile de faire de grandes phrases, d’invoquer la religion, la morale, l’intérêt de la société. Socrate a été mis à mort comme athée et corrupteur de la jeunesse, Jésus-Christ a été crucifié comme blasphémateur. Avons-nous plus d’espritque les Athéniens ? Sommes-nous plus religieux que les Juifs? Quel a été l’un des premiers persécuteurs? Saint Paul avant sa conversion. Qui a martyrisé les chrétiens comme des impies et des séditieux? Marc-Aurèle. Après de pareils exemples, que nous reste-t-il à faire, sinon d’être modestes, et de nous résigner à la libre discussion? Combien de vérités anciennes qui ne sont plus pour nous que de grossières absurdités! Dans vingt ans, combien d’opinions, aujourd’hui sages et indubitables, qui ne seront plus que de vieilles et dangereuses folies !
Supposons maintenant que l’opinion qu’on proscrit soit erronée; elle peut néanmoins contenir une part de vérité ; c’est l’histoire ordinaire des connaissances hu-
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tnaines; rerreuï* n’est, en général, qu’une vue incomplète des choses, un côté dé la vérité démesurément grossi. La science politique est encombrée de prétendus axiomes qui ne sont ni tout à fait faux ni tout à fait vrais ; ils nous trompent par ce mélange même de justesse et d’erreur; empêcher la discussion, c’est nous condamner à ne jamais sortir de la confusion.
Enfin, supposons que l’opinion reçue soit la vérité complète. Supposons, de plus (l’hypothèse est hardie), que nous en ayons l'entière certitude, il faudrait encore accepter la discussion. Poui-quoi? c’est que la vérité n’est pas une chose extérieure, une formule magique dont le seul nom fasse des miracles. Pour que la vérité agisse sur notre esprit, il faut qu’elle devienne une conviction, il faut que notre cœur s'en pénètre et en fasse une part de notre vie. Il n’y a que la contradiction qui nous rende ce service. L’histoire ne nous dit-elle pas qu’en tout pays où l’hérésie est proscrite, la foi s’affaiblit? ne voyons-nous pas que partout où la presse est muette, la corruption arrive et la décadence à la suite? Il n’y a pas plus de vérité sans erreur qu’il n’y a de lumière sans ombre; étouffer l’une, c’est les étouffer toutes deux.
En passant, M. Mill fait justice d’un sophisme qui, pour être à la mode, n’en est pas moins faux. La discussion est permise, dit-on, pourvu qu’elle soit modérée. Soit; mais qu’est-ce qui constitue la modération? Ne négliger aucun argument, ne supprimer aucun fait, ne point défigurer l’opinion contraire, ne point raisonner à faux, ce sont là d’excellentes conditions pour
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trouver la vérité; mais ou est obligé de recoouaitre qu’en toute polémique, on les oublie des deux côtés avec une égale bonne foi. Au moins, dira-t-on, respectez le caractère, point de sarcasmes, point d’injures. Très-bien, répond M. Mill, pourvu que les armes soient égales des deux parts, et qu’on n’appelle pas violence, excès, perfidie chez les uns, ce qu’on appelle zèle, ardeur pieuse, ou sainte indignation chez les autres. Qui ne voit qu’en tout ceci, il n’y a qu’un juge des convenances : ce n’est pas la loi, c’est le public.
De la liberté de pensée et de parole, M. Mill passe à la liberté d’action; c’est le même problème, ce sont les mêmes raisons de décider. S’il est utile qu’il y ait différentes opinions, il n’est pas moins nécessaire qu’il y ait des existences diverses, et que, le droit des tiers toujours réservé, on laisse pleine carrière à tous les caprices comme à tous les talents.
L’individualité, ou, sous un autre nom, l’originalité, c’est la condition, l’élément nécessaire de tout ce que nous nommons sciences, arts, éducation, civilisation. C’est ce que ne voient pas les socialistes, qui veulent je-: ter l’humanité dans un moule invariable ; c’est ce que ne comprennent pas les politiques, qui se croient toujours les seuls sages et les seuls raisonnables, et qui feraient volontiers de la société un régiment; c’est ce que ne sent pas la société elle-même, qui s’étonne de ce que les grandes routes ne plaisent pas à tout le monde, et qui a l’horreur des esprits originaux, quoiqu’elle n’avance que par eux.
La chose importante, dit M. Mill avec sa profondeur
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habituelle, ce n^est pas ce que font les hommes, mais ce qu’ils sont. De toutes les œuvres qui sortent de nos mains, la plus grande, c’est l’homme lui-même. Si demain on inventait des automates semantle grain, livrant des batailles, plaidant et jugeant des procès, bâtissant des églises et s’y mettant à genoux, ces automates, qui feraient tout ce que nous faisons, vaudraient-ils autant que le dernier des humains? Il y a donc dans l’homme autre chose que l’effet produit, il y a la force qui produit cet effet; cette force, c’est l’individualité, ou, sous un autre nom, la liberté. La nature humaine n’est pas une machine, invariable dans sa marche et dans son travail, c’est une chose vivante qui grandit et varie sans cesse; elle a besoin d’indépendance pour s’épanouir dans tous les sens.
Mais, disent les politiques, pourquoi l’État ne réglerait-il pas ce développement, lui qui dispose de toutes les lumières, de toutes les ressources de la société? Pourquoi? Parce qu’il ne sait pas et qu’il ne peut pas savoir où se jettera cette sève qui bouillonne dans l’arbre. Il n’en estjpas de l’humanité comme d’une machine. Dans une machine, on connaît le jeu de chaque organe, mais ce qui fermente dans l’esprit de l’homme, qui le sait? L’État vit du passé, il ne sait rien de l’avenir ; tout ce qu’il peut faire avec sa prétendue sagesse, c’est d’arrêter la société dans le sillon déjà creusé, et de la condamner à l’immobilité, ce qui, pour un être vivant, est la mort.
« Prenez garde à la Chine, ajoute M. Mill ; les Chinois sont un peuple de beaucoup de talent, et, à certains égards, de beaucoup de sagesse; ils ont eu la
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bonne fortune de recevoir dans les temps anciens de très-bonnes coutumes, œuvres d’hommes à qui l’on ne peut refuser le titre de philosophes. Les Chinois ont inventé un excellent système pour imprimer leur sagesse et leur science dans l’âme et dans l’esprit de chaque citoyen; ils ont assuré les places, l’honneur et le pouvoir à ceux qui possèdent le mieux cet antique savoir. Un peuple qui a fait cela a sans doute découvert la loi du progrès humain, il doit tenir la tête de la civilisation; pas du tout, il est stationnaire, il en est resté au même point depuis des milliers d’années ; si jamais il s’améliore, il le devra aux étrangers. Les Chinois ont réussi au delà de toute espérance à atteindre le but que les philanthropes anglais poursuivent avec tant de zèle, ils ont fait un peuple tout pareil ; les mêmes maximes, les mêmes usages règlent la pensée et la conduite de chacun des Chinois; on voit quel est le fruit de ce système. Eh bien ! qu’on ne s’y trompe pas. Le despotisme de l’opinion, c’est le régime chinois, moins l’organisation; si l’individualité ne secoue pas le joug, l’Europe, malgré son noble passé, quoiqu’elle se dise chrétienne, finira comme la Chine. »
On voit que M. Mill arrête la société aux limites que M. de Humboldt pose à l’État, et il a raison. Que je sois pieux, instruit, honnête, laborieux, cela, sans doute, est dans l’intérêt de tous ; mais cet intérêt donnet-il à mon voisin le droit de me dicter ma conduite et mes idées? De mou côté, ai-je le droit d’obliger personne à penser et à agir comme moi? Et si un individu n’a point cette autorité, comment appartiendrait-elle à
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la société, qui u’est qu’une agrégation d’individus, à l’État qui n’est que l’organe de la société? Y a-t-il dans la somme de ces unités indépendantes une vertu mystique, un droit, qu’aucune de ces unités ne possède? Relisez l’histoire. C’est au nom de l’intérêt social que l’État a pris en sa main la religion, la morale, l’industrie ; où en est-il arrivé ? Pour contraindre les gens à être religieux, il a fallu recourir aux bûchers, à l’exil, à l’inquisition; on a récolté l’incrédulité, la superstition et l’ignorance. Le soin des mœurs a amené la plus immorale de toutes les institutions, la police. Les nations éclairées sont sans doute celles où le gouvernement réprime les désordres de la presse et dispense seul la vérité? Demandez à l’Autriche et à la Russie? Cherchez enfin un pays où le travail national soit protégé par des prohibitions et des monopoles, y trouverez-vous des citoyens riches et actifs, ou, tout au contraire, un peuple indolent et misérable ? La raison de ces éternels mécomptes est visible ; on ne force pas la nature des choses ; la religion, la morale, la vérité, l’art, la science, ne sont pas des cocardes qu’on porte au chapeau par ordre supérieur, ce sont des sentiments, des idées, des volontés qui ont leur siège dans le cœur et dans l’esprit de l’individu. C’est la liberté seule qui les enfante et qui les nourrit. Contraindre les gens à croire, à sentir, à vouloir, c’est les forcer d’être libres. Rousseau, qui ne craignait pas le paradoxe, allait jusque-là dans son Contrat social, sans voir qu’il y a là une impossibilité logique aussi bien que matérielle, et qu’on ne peut concilier deux termes qui se contredisent et s’excluent. Ce sont
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des vérités évidentes ; mais en France, elles ont contre elles trois siècles d’habitudes et de préjugés.
Il est un dernier point qu’Humboldt a négligé, que M. Mill a touché avec une finesse admirable. Déterminer le domaine de l’Étal et celui de l’individu ne suffit pas ; il y a entre les deux un terrain neutre où depuis longtemps l’État s’est installé. M. Mill veüt eh écarter l’administration pour faire plus de place à la liberté. Voici les objections qu’il adresse à l’intervention de l’Étal, objections originales et qui méritent l’attention.
« En premier lien, dit-il, toutes les fois que la chose sera mieux faite par les particuliers que par l’État, et c’est l’ordinaire, confiez-vous à l’industrie privée. C’est là un problème économique qui a été cent fois débattu et que l’expérience a cent fois résolu contre l’administration ; il est inutile d’insister. »
La seconde objection tient de plus près à notre sujet. 11 y a dans la société une foule de choses que leà particuliers feront peut-être moins bien que des fonctionnaires publics; cependant il est désirable qu’on s’en remette aux citoyens. M. Mill cite pour exemple le jury civil, l’administration municipale, les hospices, les bureaux de bienfaisance, les caisses d’épargne. On pourrait y joindre certaines industries telles que les assurances, les banques, les grandes compagnies de chemins de fer ou de navigation. Ce ne sont pas là seulement des questions de liberté, ce sont des questions d’éducation et de développement. La commune et l’association, voilà les deux écoles où le citoyen doit s’instruire et s’habituer à la vie publique, voilà l’occupation qui le tire de
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son égoïsme ou du cercle étroit de la famille; c’est là qu’il apprend à agir par des motifs d’intérôt général; c’est là qu’il trouve et qu’il sent la patrie. Otez ces habitudes, une libre constitution ne peut ni marcher ni durer; en France nous en avons fait l’épreuve. Quand toute la vie politique est concentrée dans une tribune, le pays se coupe en deux, opposition et gouvernement; contre cette opposition, grossie de tous les mécontentements particuliers, de toutes les ambitions et de toutes les rancunes de clocher, le gouvernement se trouve réduit à une résistance aveugle, et tôt ou tard impuissante. Diviser le fleuve en mille canaux qui portent partout la fécondité, c’est le seul moyen d’empêcher qu’à un jour donné les flots accumulés n’emportent et ne ravagent tout.
Une dernière raison, et non pas la moins forte, pour réduire l’intervention de l’État, c’est qu’il est mauvais d’augmenter sans nécessité la puissance de l’administration. Toute fonction nouvelle attribuée au gouvernement ajoute à l’influence qu’il exerce, et appelle à lui toutes les ambitions et toutes les convoitises. « Si, dit M. Mill, si les routes, les chemins de fer, les banques, les assurances, les grandes compagnies par actions, les universités, les hospices devenaient des branches de gouvernement; si, en outre, les corporations municipales et les bureaux qui en dépendent devenaient autant de départements d’une administration centrale ; si les employés de toutes ces entreprises diverses étaient nommés et payés par l’État, si c’est de l’État seul qu’il leur fallait attendre l’avancement et la fortune, ni la
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liberté de la presse, ni la constitution populaire de notre législation n’empêcheraient que l’Angleterre ne fût libre que de nom. Plus la machine administrative serait ingénieuse et efficace, plus on y réunirait d’intelligence et d’énergie, et plus le mal serait grand.
« S’il était possible que tous les talents du pays fussent enrôlés au service du gouvernement, si toutes les affaires qui dans la société demandent un concours organisé, des vues larges et compréhensives étaient dans la main de l’État, si les emplois publics étaient remplis par les hommes les plus habiles, toute l’intelligence et toute la capacité du pays, hormis la pure spéculation, seraient concentrées en une nombreuse bureaucratie vers laquelle le pays tournerait sans cesse les yeux, la foule pour en recevoir l’ordre et la direction, les gens capables ou cupides pour en obtenir un avancement personnel. Entrer dans l’administration, et une fois entré, s’y ’élever, ce serait la seule ambition. Sous un pareil régime, non-seulement le public, à qui manque la pratique, est mal qualifié pour critiquer ou arrêter les bureaux; mais alors même que les circonstances amènent au pouvoir un chef ayant le goût des réformes, nulle réforme ne peut se faire si elle contrarie l’intérêt de la bureaucratie. Telle est la triste condition de l’empire russe ; le czar peut envoyer en Sibérie qui il veut, mais il ne peut gouverner ni sans les bureaux ni contre eux. Sur chacun des décrets impériaux, ils ont un mto tacite, il leur suffit de ne pas l’exécuter. En des pays plus avancés et moins patients, où le public est accoutumé à ce que tout se fasse par l’État, ou du moins est
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habitué à ne rien faire sans demander à l’État une permission et une direction, on tient naturellement le gouvernement pour responsable de tout le mal dont on souffre; quand ce mal est plus fort que la patience, on se soulève, on fait ce qui s’appelle une révolution; sur quoi une autre personne s’installe dans le siège royal., envoie des ordres aux bureaux, et tout marche comme devant, les bureaux ne changeant pas et personne n’étant capable de les remplacer.
« Un peuple habitué à faire ses propres affaires offre un spectacle tout différent. Laissez des Américains sans gouvernement, aussitôt ils en improvisent un, et mènent les affaires communes avec intelligence, ordre et décision. Voilà comme doit être un peuple libre, et tout peuple qui a cette capacité est certain d’être libre; Une se laissera jamais asservir par un homme ou par une corporation, parce qu’il saura toujours prendre et tenir les rênes de l’administration centrale. Mais en un pays où tout est conduit par les bureaux, on ne fera jamais rien contre leur opposition. Concentrer l’expérience et l’habileté de la nation en un corps qui gouverne le reste du pays, c’est une organisation fatale; plus le système est parfait, plus on réussit à dresser et à enrôler les hommes capables, et plus est grande la servitude de tous, y compris les fonctionnaires publics eux-mêmes. Les administrateurs sont aussi esclaves de leur machine que les administrés sont esclaves des administrateurs. Un mandarin chinois est l’instrument et la chose du despotisme tout autant que le plus humble paysan. Un jésuite est l’esclave de son ordre, quoi-
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que l’ordre lui-même existe pour la puissance et l’importance collective de tous les membres.
« Ce qui finit toujours par faire la valeur d’un État, c’est la valeur des individus qui le composent. Un État qui sacrifie l’élévation et l’élasticité intellectuelle des citoyens à un peu plus d’habileté administrative, ou à cette apparence d’habileté que donne toujours la pratique des détails, un État qui, même avec des vues bienfaisantes, rapetisse les individus pour en faire des instruments plus dociles, verra un jour qu’aVeC de petits hommes on ne fait pas de grandes choses ; la perfection mécanique à laquelle il Immole tout finira par ne lui servir de rien, faute de cet élément vital qu’il a chassé pour que la machine marchât plus aisément. «
Telle est la conclusion de M. Mill : c’est un démenti donné à la sagesse du jour; l’auteur se met en travers du courant, il résiste à une opinion toute-puissante sur le continent, et qui gagne du terrain même en Angleterre. Il n’aüra pas pour lui les politiques. On répétera sur tous les tons que les peuples sont incapables de se conduire, on criera au théoricien : tout cela est peu effrayant; une fois le mal signalé, une fois la vérité con- *
nue, le succès n’est plus qu’une question de temps; ces théoriciens que dédaignent des esprits courts et superbes, sont toujours ceux qui écrivent la pièce que jouera l’avenir.
Le seul reproche que je ferais à M. Mill, en lui laissant la responsabilité de quelques idées particulières, c’est que son livre ne montre qu’un côté de la question; on y voit la liberté, on n’y voit pas l’État. Le gouverne-
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ment y paraît comme un ennemi qu’il faut combattre, l’administration comme une plaie qu’il faut réduire. C’était l’opinion des économistes français au commencement du siècle; elle n’a pas réussi parce qu’elle va trop loin ; aujourd’hui on a tort de se jeter dans l’excès contraire, mais tout n’est pas erreur dans ce penchant.
C’est ce qu’a senti M. le baron Eœtvœs*, c’est ce qui lui a fait écrire le livre intitulé : De V influence des idées régnantes au dix-neuvième siècle sur l’État. M. Eœtvœs est peu connu en France ; c’est cependant un des hommes les plus remarquables et les plus célèbres de la Hongrie. Poète, romancier, écrivain politique, il a joué un assez grand rôle dans la dernière révolution, il a même été ministre de l’instruction publique. Aujourd’hui il est président de l’académie de Pesth ; il a été appelé au conseil de l’Empire, et sans doute sa vie politique est loin d’être achevée. Toutefois, si M. Eœtvœs est superstitieux, il doit avoir une ambition modérée. En effet, si l’on en croit une légende que Pulszky a mise en tête de la traduction anglaise du Notaire de village., le meilleur roman qu’ait écrit M. Eœtvœs, une devineresse française a tiré la bonne aventure du politique Hongrois en 1837, et lui a dit : « Vous êtes riche, vous serez pauvre ; vous épouserez une femme riche ; vous serez ministre, et vous mourrez sur l’échafaud. » La prédiction s’est accomplie, dit-on, sauf le dernier point, qui, il faut l’espérer, n’est qu’un mensonge. Mais quand on