L'UNIVERSITÉ DE PARIS, DE SON ORIGINE A CHARLES VII
Origines de l'Université de Paris. — Écoles parisiennes célèbres dès le xii* siècle» mais sans org^anisation j maîtres insuffisants ou dang^ereux. — Contrôle ecclésiastique : la licence d'enseigner; la juridiction du chancelier de Notre-Dame.
— Bulles d'Innocent III. — Caractère corporatif et religieux de l'Université de Paris ; ses luttes pour la défense de ses privilèges. — Ses démêlés avec les ordres religieux et avec Rome. — Les immunités accordées par la royauté aux étudiants. — La vie de 1' « escholier » au moyen âge. — Désordres qui lui sont imputés. — L'Université perd une partie de ses privilèges sous Charles VII.
— Concurrence de plus en plus active qui lui est faite. — l^co\es ecclésiastiques, « petites écoles », écoles et collèges monastiques.
Ce n'était point l'entrée en scène de l'Université de Paris qui allait modifier cette situation. La nouvelle venue, d'abord alliée, puis rivale de l'Eglise et longtemps favorite de la royauté, n'apportait dans le monde de l'enseignement d'autres tendances que celles de son époque : elle devait, pendant longtemps encore, se considérer avant tout comme une corporation fermée exerçant avec approbation de Rome.
On sait les humbles origines de cette institution célèbre. Bien que son savant et patient historien, du Boulay, en fasse remonter l'origine jusqu'à Charlemagne, il est permis de ne >oir qu'une légende officielle dans cette assertion de l'ancien chancelier de l'Université de Paris. C'est seulement au xii" siècle que la vieille Lutèce commence à devenir le séjour favori des étudiants. Guillaume de Champeaux vers iioo; Abélard, de 1102 à ii36; Pierre Longobard, de iiBg à n64, attirent à Paris, par l'éclat de leur enseignement, une multitude d' « escholiers » ; mais l'Université n'existe pas encore. Les écoles se multiplient sur les flancs de la mon-
3o LE PASSÉ
tagne Sainte-Geneviève et s'y disputent, à grands cris, la faveur des élèves : en face de l'école cathédrale de Notre- Dame, où l'on étudie surtout la théologie, s'élève l'école libre de Saint-Victor. A côté et au-dessous de ces deux rivales, une foule d'écoles secondaires, tenues par les disciples dégénérés d'Abélard, cherchent à attirer les étudiants par le fracas de leurs discussions scolastiques et de leurs dissertations sur Aristote plus que par la sohdité de leur enseignement grammatical et littéraire.
Entre tous ces foyers d'instruction, il ne s'était encore formé aucun lien, aucune association ; il n'existait dé garanties ni pour le choix des maîtres, ni pour la collation des grades, ni pour la direction à donner à l'enseignement. Professait qui voulait. Des maîtres imberbes, sans instruction sérieuse, sans autorité morale sur les élèves leurs contemporains, montaient en chaire et débitaient à foison des hérésies de toute sorte : hérésies littéraires, grammaticales et religieuses. Ces dernières, notamment celles que soutinrent Roscelin et Gilbert de la Porrée, motivèrent l'intervention des évêques qui, ne se trouvant pas suffisamment armés par leur droit de surveillance sur les écoles, réclamèrent une prérogative plus étendue : celle d'accorder ou de refuser préalablement l'autorisation de tenir école. La liberté illimitée d'enseignement fit place à la réglementation. Les professeurs, assimilés aux prédicateurs qui ne peuvent prêcher sans la permission de l'évêque, furent astreints d'obtenir du pouvoir ecclésiastique la « licence » d'enseigner. Cette licence était accordée soit par l'évêque, soit par son délégué, — chanoine, chancelier ou scolastique. Elle était donnée non pas après examen, mais après une enquête portant presque exclusivement sur la moralité et l'orthodoxie du postulant. Elle s'accordait, en fait, avec assez de facilité et toujours gratuitement (i). Enfin, elle n'était requise, en fait,
(i) « Que le scolastique, — disaient les Pères du Concile de Latran, — n'exige aucun prix pour la licence d'enseigner, et qu'il ne lève aucune contribution sur ceux qui enseignent, sous prétexte de quelque coutume que ce soit, et
l'université de paris, de son origine a CHARLES VII 3l
que pour l'enseignement de la théologie, pour lequel pareille exigence était évidemment justifiée. Sur les autres branches d'enseignement, l'Eglise conservait son ancien droit de cotitrôle et sa juridiction répressive ; mais, loin de mettre obstacle à la diffusion de l'instruction, elle prit, au contraire, les mesures les plus efficaces pour en favoriser le développement. Ainsi, ce même concile de Latran, dont on vient de rapporter les décisions concernant la « licence d'enseigner», prescrit aux évêques d'entretenir, sur les fonds de leurs cathédrales et de leurs monastères, des écoles publiques gratuites. Enfin, le pape Alexandre III ordonnait « expressément que tous les hommes qui, étant instruits et capables, voudraient enseigner les lettres, puissent le faire sans vexalion, ni exaction d'aucune sorte (ï). »
Rien, comme on le voit, n'était donc épargné pour atténuer les inconvénients de ce système restrictif: mais ce n'en était pas moins le régime de l'autorisation préalable et, sous une forme ou sous une autre, il allait, en changeant de mains, se perpétuer pendant des siècles.
A Paris, ce fut le chancelier du chapitre de Notre-Dame qui fut, dès 1178, chargé de délivrer, pour l'évêque, les licences d'enseigner. En 1200, ses attributions furent encore accrues par un acte célèbre de Philippe-Auguste qui exempta les maîtres et les étudiants de Paris de la juridiction du prévôt, pour les déclarer justiciables de l'officialité. Ainsi, le chancelier, en dehors de l'ascendant moral qui s'attachait à son double caractère de prêtre et de chef de l'enseignement Ihéologique, joignait au redoutable droit d'excommunica-
qu'il n'interdise à aucun homme qui en soit capable et qui en ait demandé la permission, le droit de professer. Celui qui aurait la présomption de transgresser cette loi, qu'il soit privé de tout bénéfice ecclésiastique. Il parait juste, en effet, que celui-ci ne retire pas de l'Église le fruit de son travail qui, par sa cupidité^ s'efforce, en vendant la permission d'enseigner, de nuire aux progrès de l'Église. » {Acta concilii LaleranensiSt c. 18.)
(i) « Dislricte prœcipimus ut quicumque viri idonei et liilerati voluerint rcgere iladia liUerarum^ sine molestia et exactione qualicunqfe regere patiantur. » (Meiandri III, Decrelaliam, lib. V.)
3â LE PASSE
tion le pouvoir de refuser la licence et celui de juger tant au civil qu'au criminel : en un mot, il réunissait dans ses niains les nombreuses prérogatives qui devaient, plus tard, faire du chancelier de l'Université un personnage si considérable. Il ne tarda pas à en abuser, et, pour ramener le calme, il ne fallut rien moins que l'intervention du pape Innocent III. très favorable aux écoles de Paris où il avait étudié. « Il autorisa les maîtres, en 1208, à se faire représenter par un syndic (i), et, en 1209, à s'imposer, sous la foi du serment, l'obligation d'observer les règlements qui leur paraîtraient convenables. Ces deux bulles constituaient les maîtres et les étudiants de Paris en une vraie corporation (université , selon le droit romain. La nouvelle corporation lutta désormais avec une constante opiniâtreté pour s'affranchir complètement de la domination du chancelier et obtenir la jouissance de tous ses droits. Sur les plaintes des maîtres de Paris contre le chancelier. Innocent III ordonna, en 12 13, à l'évêque et au doyen de Troyes de redresser les abus qu'on lui avait signalés. Le pouvoir judiciaire du chancelier fut soumis à certaines restrictions ; il lui fut interdit de refuser la licence à ceux que les maîtres lui recommanderaient. Ces nouvelles garanties furent consignées dans une sorte d'accord passé, en I2i3, entre les maîtres et le chancelier, sous la médiation de l'évêque et du doyen de Troyes. Cet acte peut être considéré comme la charte de l'Université de Paris. Cette convention fut confirmée, en I2i5, par le légat Robert de Courçon (2). »
Si longue que puisse être cette digression, il a paru indis-
(i) Le premier acte authentique dans lequel apparaisse le mot d^ Université est précisément cette bulle du pape Innocent III : « Gomme dans les causes qui sont portées pour vous et contre vous, — y est-il dit, — votre Université ne saurait aisément intervenir, soit en demandant, soit en défendant, vous avez demandé qu'avec notre autorisation il vous fût loisible d'avoir un procureur. Bien que d'après le droit commun vous ne puissiez le faire, cependant^ par l'autorité des présentes, nous vous accordons la faculté d'instituer un procureur pour cet objet. »
(2) Thurot, De l'organisation de l'enseignement dans l'Université de Paris an moyen âge^ pages 7 à 12.
l'université de paris, de son origine a CHARLES VII 33
pensable d'insister sur les origines, si caractéristiques, de l'ancienne Université. Formée en 121 5 de la ligue des maîtres contre le chancelier du chapitre de Notre-Dame, c'est-à-dire contre lofficialité, elle est purement et simplement une création du Saint-Siège et un corps privilégié, une corporation, comme on en vit tant au moyen âge. Elle ressemble, disons le mot, à une maîtrise, ou même à une milice intellectuelle organisée par la papauté. Un temps viendra, sans doute, où les faveurs royales remplaceront, pour elle, les bienfaits de la cour de Rome ; mais un siècle s'écoulera avant qu'elle dépouille ce double caractère corporatif et religieux qui la distingue concime toutes les institutions de la même époque. C'est précisément sous ces traits qu'elle nous apparaît dans l'ouvrage si consciencieux de son savant historien, César Egasse du Boulay. Rien de plus intéressant et de plus instructif que de retrouver, à chaque page de ces six énormes volumes, la marque des préoccupations exclusives de FUniversité: elle plaide contre l'abbaye de Saint-Victor, elle plaide contre les Dominicains, elle plaide plus tard contre Ramus, contre les Jésuites, contre tous ceux qui se hasardent à vouloir enseigner à côté d'elle ou innover en quoi que ce soit. Jamais jurande ou maîtrise ne ferma plus obstinément sa porte aux nouveaux venus ; jamais clan écossais rie se montra rival plusjaloux.de ses voisins. Pour compléter la ressemblance, en même temps que l'Université soutient des assauts extérieurs, elle est en proie aux dissensions intestines. Ses trois facultés, ses quatre nations, ses dix provinces forment, selon l'heureuse expression de M. Thurot, une « république essentiellement fédéra tive (i) » dont les membres sont continuellement en rivalité, sinon en lutte les uns contre les autres. Pour rétablir l'ordre dans cette turbulente confédération, l'intervention du Saint-Siège est souvent nécessaire. L'Université ne manque jamais d'y recourir, dès que ses droits sont sérieusement menacés ou qu'il s'agit de faire
(i) Thurot, loco citato, page 19.
f jU- -n l't-T *fi ' irv* ^a I- » ' 'HiîrfT^ ^^ Tiisiiifrfcwij: par
rr-- I '•► rfii TU-îimfr^ ur '. ii'v^'î^iir t- ii^'it*:?? S* la triU-^tu^ii'^ — r>^iit-ai*r^ • 'nirrarr-nt-ii bel luvwim'œ*' du
•a*^:;^!** (i* i« •• »ir £** 3«>iii«* • -*^ --ir-tr* j* 7ifll*^~ r^. en i,\ «lUi »^.**» J"~. iL'V'^^-iit* & -iim«-itai* j*^ •• «tTs -f^ les
•^ai»î (ail.»» -naÉ'-in. o-^ -— -• a"*-^. 1 u'^-s^at;- — ôs rr>:-ins
liuw* •* '■» *».nnii.»r-4i n à J iiin i-ui* i*«aiiiii^aLit. r*T*fi*s=âBMice t*» i» / «i':i it* II* :i»*»:n i^H^ ii:rr* lur^ iiuif lo: litt**»- règles .*••:«*.' •-» «ti -*'..iki r»-^ 3»~-ô"*^-<*ir^ •••ir ofoirof^ rs^a elle. 1» ti^.^»^:i *• ii 'Il n,-it a* otmifT-'^r iiif ri i — mtr de
.*;.-- ^ t»- i. '-^-u*-* t*^ J^. i»*!rs4t • «iK j*s TLiiTines ^iins les t. -*-*>►*'♦ :«i**v '.-^ rr-XT»*^- j*** iiif«ir^ S* I E-risf : * les
0-. '.'-— "»^ '.:-£.:- r»Tr«^' i^r/., ^--e mT-e empor si Ton f --*>' 'A: • ; -^ ■:>t:'* i >- -^ i- i l-^iv^rsî:^ avec Rome se »•', ' r.'.*.' V ' -*: ♦.'.^* \rri:\r rî sir.- crî^^s. Ce fut >ur une ';.*'•','. -:> 'y '.'.'^rr-r, r qu"^..- se r sî;:i- L'Université. *-t',' y*^'>','''*: '<% r:. j-a:p V ils '.j. >'irr ^riîl cependani le ^*^,* <-/','>♦ f d^ '^^•^r.f-rr-r I-^ ^r\i-i-^ Je .Xî iêmiqoes el elle ne >^ /;?> y 4 î '.'»*- ''rfr qie 1^ é\'\^^ .îr> màîlr^s à Taffiliation ^' '/jo'î* '%;" h'irtii con-enli. Or. elle v.>vail s^installer et
l'université de PABIS, DE SON ORIGINE A CHARLES VII 35
grandira côté d'elle, depuis le commencement du xiii^ siècle, des rivaux redoutables : c'étaient les ordres religieux, Dominicains, Franciscains, Carmes, Augustins, dont les écoles attiraient la jeunesse, mais qui cependant hésitaient à aborder les matières de l'enseignement supérieur traitées par les professeurs affiliés à l'Université. Une émeute d'étudiants, survenue en 12 18, leur en fournit l'occasion. Elle' entraîna la suspension des cours pendant deux années, et les Dominicains ainsi que les Franciscains en profitèrent pour installer dans leurs couvents des chaires de théologie dont le succès fut énorme. Le calme rétabli et son enseignement repris, en grande partie grâce à l'intervention de la cour de Rome, l'Université ne manqua pas de réclamer la suppression des chaires créées par les moines. Ceux-ci résistèrent et en appelèrent à Rome qui leur donna raison. L'Université protesta, mais en vain et, après une longue résistance, elle dut consentir à conférer ses grades aux candidats théologiens sortant des écoles monastiques.
Elle avait dû céder ; mais elle ne pardonna pas au Saint-Siège l'échec qu'il lui avait infligé. Aussi, lors de la querelle de Philippe le Bel avec Boniface VIII, prit-elle parti pour le roi contre le pape, et avec tant d'ardeur que celui-ci crut devoir interdire de conférer aucune licence aux candidats de l'Université de Paris. Une réconciliation eut lieu cependant après la mort de Boniface VIII ; mais l'alliance qui avait existé, à l'origine, entre Rome et l'Université ne se renoua plus jamais, du moins avec le même degré d'intimité. C'est du côté de la royauté que l'Université chercha désormais son principal appui. Elle en reçut, en effet, le renouvellement des privilèges qu'elle devait à Philippe-Auguste et que saint Louis avait confirmés, mais elle ne put obtenir des rois que le droit d'enseigner fût retiré à ses concurrents monastiques. Elle cessa, en outre, d'être placée sôus la juridiction du « chancelier de la cathédrale de Paris )) et elle eut l'insigne honneur de devenir directement justiciable du roi lui-même en son conseil : privilège flatteur,
autant que précieux, mais dont elle ne devait pas jouir longtemps.
Voici comment elle le perdit. Ce fut encore une révolte d'étudiants qui en fut la cause. L'étudiant, V « escholier » du moyen âge était, on le sait, une puissance : puissance oppressive, tyran nique comme tous les pouvoirs laïques de cette époque, puissance redoutée et adulée même des rois. L' (( escholier », à cette époque, représente, en efTet, l'opinion publique, cette opinion gouailleuse, frondeuse, opposante, étourdie, gauloise, en un mot, qui commence par des bons mots et se termine en sédition. « Il a, comme on l'a fort bien dit, quelque ressemblance avec celui du xix* siècle ; tous deux insouciants, amoureux du bruit, querelleurs, bons cœurs et mauvaises têtes. L'opposition religieuse et politique, qui ne pouvait avoir pour organes ni des journaux, ni des livres, s'était réfugiée dans l'école. L'étudiant alors, c'est le vaudeville vivant, frondant le trône et l'autel, le monarque et le pape(i). »
Ces étourdis et redoutables compagnons auraient dû, cependant, par simple reconnaissance, épargner la couronne qu'ils attaquaient sans cesse et follement. Ils étaient, en quelque sorte, les enfants gâtés de nos rois, qui les avaient comblés des plus précieuses immunités et dont l'intervention dans les questions d'enseignement ne se produisit même, pendant des siècles, que sous cette forme. Suivons un moment, avec Pierre RebufS, professeur à Montpellier, l'étudiant arrivant à Paris, et récapitulons les privilèges dont il y jouit.
L'enfant a été élevé à la campagne ou en province, soit dans la maison paternelle, soit à l'école du village, soit enfin à l'école capitulaire du monastère ou de la cathédrale la plus voisine. Il y a atteint sa onzième année, au milieu d'études simples et modestes': il y a reçu une éducation forte, quelque peu rude, faite pour le maintenir dans toute son humilité
(i) Audin, Histoire de Calvin. Paris, Maison, i85o, 2 volumes in-i2, t. I*"*, pages 17 et 18.
l'université de paris, de son origine a CHARLES VII 3 7
enfantine, pour conserver intacte l'innocence de ses mœurs, pour développer en lui, à défaut de l'esprit scientifique, l'esprit de famille et le sentiment religieux. Le moment est venu de compléter ses études et de l'envoyer à l'Université de Paris. Il y arrive, Dieu sait avec quelles difficultés et à la suite de quelles étranges aventures, il gravit la montagne Sainte-Geneviève, il se mêle à la foule des savants en herbe qui hurle et se bat dans la rue du Fouarre, il grossit la suite d'un de ces « régents » en robe et en bonnet garnis de menuvair, qui se rendent à leur cours, un livre sous le bras et Técritoire pendue à la ceinture : le voilà, par là-même, promu à la dignité (( d'escholier » et investi de tous les privilèges que la munificence royale y a successivement attachés. S'il cherche une chambre, le propriétaire est tenu de lui louer, dès qu'il a décliné son titre ; au besoin même, l'écolier peut forcer le propriétaire à expulser, pour lui faire place, un ancien locataire. Si le propriétaire lui demande un prix trop élevé, l'écolier en réfère au recteur, qui taxe le loyer. Une fois installé, il ne peut plus être évincé par le propriétaire ; mais il a le droit de faire expulser les ouvriers voisins, si le bruit de leur métier ou la mauvaise odeur qui se dégage de leur atelier paraît de nature à le troubler dans ses travaux. — Cette sorte de droit d'expropriation lui est également conféré vis-à-vis de son maquignon : il peut le contraindre à lui louer un cheval, et il n'est responsable de la bête que si elle est morte sous ses coups ; mais, si elle a pâti à son service, il n'est tenu à aucun dommage ; car, suivant les expressions naïves des textes juridiques, « l'étudiant n'est pas obligé de bourrer d'avoine un cheval de location, attendu la modicité de ses revenus ».
L' « escholier » n'est pas seulement privilégié vis-à-vis de ses voisins, de son propriétaire et de ses fournisseurs ; il l'est encore dans ses relations de famille. Le père est obligé de payer, au commencement de Tannée scolaire, au moins un mois de la pension de son fils, sans que celui-ci soit tenu, en cas de mort de son père, d'imputer sur sa part ce qui a
38 LE PASSé
été dépensé pour lui ; au contraire, il peut faire acquitter par toute la succession les dettes qu'il aurait contractées pendant ses études, « dans l'intérêt de la science ».
La couronne, elle-même, si jalouse de ses prérogatives, y renonce en faveur de l'étudiant. Elle le déclare exenipl de toute prestation (i), non soumis à la gabelle, dispensé de la garde des portes, même en temps de guerre^ admis à la jouissance de tous les droits civils de la ville où il étudie, bien qu'il n'y ait pas son domicile. Ses livres sont insaisissables ; il a, dans toute distribution de biens, un privilège exclusif, analogue à celui de la femme sur les biens de son nniari. Il a droit à l'enseignement gratuit, s'il est pauvre ; il est autorisé à récuser ses examinateurs. L'Eglise également favorise l'étudiant : le travail lui est permis les jours fériés et il ne peut être excommunié que par le Saint-Siège (2).
La magnificence de ces privilèges couvrait mal, il est vrai, la misère trop réelle de la plupart des étudiants. Nous n'avons certes pas à refaire ici le tableau, si souvent tracé, de la vie de r (( escholier » au moyen âge. Que de fois on l'a dépeint grouillant dans la rue du Fouarre ou dans les autres ruelles tortueuses et sales de la vieille ville universitaire, entassé dans les salles fumeuses et puantes qui servaient d'amphithéâtres, accroupi pendant de longues heures sur un tas de paille infecte, condamné à apprendre par cœur de sèches et arides formules, exposé à des châtiments rigoureux, souvent barbares, mal couvert d'habits en loques, manquant d'argent pour se vêtir, pour manger, pour s'abriter dans les plus horribles taudis, vivant d'expédients, réduit pour subsister à exercer un état, à servir ses maîtres à table, à chanter dans les rues ou à mendier (3). Or, la misère a été, de tout temps, mauvaise conseillère : aussi, à part quelques admirables exceptions, la caste des a escholiers » était-elle, dans toutes les villes universitaires, et surtout à Paris, une des classes les
(i) Ordonnance de Philippe VI, du aS février i345.
(2) Cf. Audin. La Vie de Calvin, tome !««•, pages i8 à 26.
(3) Voir le Metalogicum de Jean de Saiisbury.
l'université de paris, de son origine a CHARLES VII Sq
plus perverties et les plus dangereuses de la population. Dès lors, tout en défendant jalousement ses privilèges, tout en les invoquant pour soustraire les étudiants à la juridiction prévotale, l'Université ne laissait pas que de se trouver parfois embarrassée de l'usage qu'elle avait à faire de ses immunités. Elle crut porter remède au mal en obligeant tous les (( escholiers » à devenir pensionnaires. Ce fut au commencement du XV® siècle que la Faculté des Arts, fatiguée des désordres des étudiants, prit cette grave mesure : elle décida qu'il ne serait délivré de certificat d'études à aucun étudiant qui ne résiderait pas dans une « pédagogie » approuvée par l'Université, chez ses parents ou chez quelque membre de l'Université qu'il servirait gratuitement. L'unique résultat de cette mesure fut d'amener une augmentation sensible du nombre des pensions ou « pédagogies » placées sous le patronage de l'Université ; mais, comme les permissions de tenir pension furent données sans discernement, les désordres ne tardèrent pas à se renouveler, peut-être avec plus de gravité encore que par le passé. Des inspecteurs, décorés du titre de censeurs, furent chargés de réprimer les abus ; mais, lorsqu'ils voulurent s'acquitter de leur mission, les étudiants se mutinèrent, les menacèrent de mort et ils durent s'abstenir de toute intervention nouvelle.
C'est alors que le pouvoir royal rentra en scène. Las de ces perpétuelles agitations, il trouva un moyen simple autant qu'énergique de ramener le calme dans la turbulente république universitaire : ce fut d'en diminuer l'importance politique en supprimant les principes et en la plaçant sous la juridiction de droit commun. Cette réforme, depuis longtemps nécessaire, s'accomplit sous le règne de Charles VII, prince mal disposé pour l'Université à laquelle il reprochait, non sans raison, d'avoir pris parti pour Jean-sans-Peur dans la guerre des Armagnacs et des Bourguignons. Par lettres patentes du 27 mars i445, il fut décrété qu'à l'avenir les procès où l'Université se trouverait intéressée ne seraient plus portés devant le roi, mais seraient soumis, comme les litiges
4o LE PASSÉ
ordinaires, au Parlement de Paris, Maintenue malgré les vives réclamations des députés de l'Université, cette décision marquait le début d'une ère nouvelle dans les destinées de la puissante corporation et dans l'histoire de l'instruction publique en France : l'Université cessait d'être une puissance politique, un Etat dans l'Etat ; la royauté, sortant de salongue inertie, allait commencer à exercer une action directe sur l'enseignement.
Ce n'était pas seulement, d'ailleurs, la réduction ou même le retrait de ses immunités qui inquiétait l'Université ; elle était non moins gravement menacée par les progrès de ses nombreux concurrents. Pendant les xni* et xiv' siècles, surtout au xni*, elle avait vu, en dépit de ses privilèges et malgré l'âpreté avec laquelle elle les défendait, des écoles de tout ordre naître et grandir de toutes parts en France. A Paris même, autour de l'Université, s'étaient fondés, le plus sousou vent grâce à de pieuses libératités, un grand nombre d'établissements indépendants appelés collèges et qui, après avoir simplement hébergé les étudiants d'une même province, devinrent peu à peu des établissements complets d'éducation, distribuant l'enseignement non seulement à des enfants, mais encore aux « escholiers » des facultés et appliquant souvent des méthodes pédagogiques très différentes de celles de VAlma mater (i). Ainsi naquirent et grandirent les collèges de Sainte-Catherine, de Constantinople, des Mathurins, des Bons-Enfants, le collège d'Harcourt, celui de Navarre et bien d'autres, tous affiliés à l'Université, tous relevant d'elle, mais gardant des allures fort indépendantes, s'organisant et fonctionnant librement, et destinés pour la plupart à devenir un jour, parleurs succès et leur renommée, de véritables puissances.
En province, tantôt sous les auspices du roi, tantôt en vertu de bulles pontificales, des universités rivales de celle de Paris se fondent un peu partout : à Toulouse d'abord, puis
(i) Sur les coUèg^es de l'Université de Paris, v. Guizot, op. cit.t p. ig et suiv.
l'université de paris, de son origine a CHARLES VU kl
à Montpellier, à Orléans, à Cahors, à Angers, se créent autant de foyers d'instruction qui, eux aussi, s'organisent et s'administrent librement sous la seule réserve du contrôle exercé par l'Eglise au point de vue doctrinal.
En même temps,' les évêques, conformément aux canons des conciles, multipliaient les écoles cathédrales, et les ordres religieux, non contents d'ouvrir à Paris des collèges dont la concurrence inquiéta souvent l'Université, annexaient à leurs principaux monastères des écoles conventuelles dont plusieurs jouissaient d'une grande et légitime réputatioïi. Un certain nombre de villes, — celles de Reims et d'Auxerre par exemple, — créaient et entretenaient des collèges que les municipalités administraient et dirigeaient en toute liberté. L'enseignement privé, bien que très peu prospère, continuait cependant à . fonctionner. Certains professeurs notnadeé (( clericuli vagantes » allaient de ville eri ville pffrir leur^s services et leur science. D'autres s'installaient à posté fixe, surtout dans les petites villes. « Il eét certain, dit du BouUay (i), que, dans les cités et les bou'rgades, existaient des écoles privées et particulières, des écoles abécédaires^,' ou des premiers éléments de la grammaire. Il ne paraît pas que la philosophie ni la rhétorique y fussent enseignées. Elles n'étaient guère tenues que par des grammairiens triviales (c'est-à-dire se restreignant au trivium), dont la science était parfois si mince qu'il aurait mieux valu pour eux apprendre qu'enseigner. » Enfin, l'enseignement populaire, bien qu'encore fort incomplet et peu répandu, n'était cependant pas négligé, surtout dans les villes. Tantôt c'étaient les membres du clergé, séculier ou régulier, qui les distribuaient eux-mêmes dans les écoles paroissiales, les maîtrises et les petites écoles ; tantôt c'était un magister, choisi soit parle curé, avec l'agrément d'e l'évêque, soit par le fondateur de l'école, soit quelquefois par les pères de famille, qui était chargé d'instruire les enfants du peuple et de leur ensei-
(i) Histoire de l'Université de Paris t tome III, p. 5ao.
gner les premiers éléments des sciences, mais en insistant particulièrement sur Tinstniction religieuse. Le pouvoir royal et ses représentants n'intervenaient, d'ailleurs, presque jamais dans cette partie de renseignement qui se distribuait sous la surveillance directe et permanente de l'autorité ecclésiastique et des familles. A ce point de vue, la liberté des parents et l'indépendance des communes en matière d'enseignement étaient, en fait comme en droit, tout autrement respectées qu'aujourd'hui, et cet état de choses subsista jusqu'à la Révolution.
La concurrence existait donc et devenait de plus en plus sérieuse ; mais ce n'était pas encore la pleine concurrence, telle que la conçoit le monde moderne, la rivalité féconde entre maîtres enseignant sous un commun régime de liberté : c'était la concurrence entre privilégiés se disputant les (( licences » et les faveurs soit du pouvoir religieux, soit du pouvoir civil. L'intervention plus accentuée de l'autorité royale, loin de favoriser l'affranchissement de l'instruction, allait y apporter de nouveaux obstacles et contribuer encore à le retarder.