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CHAPITRE IV

LÉDUCATiOiN DOMESTIQUE ET L'INSTRUCTION POPULAIRE

Le peuple instruit par le clergé et par les cong^régations. — Forte éducation morale donnée au foyer domestique. — Autorité des pères et mères de famille. — Leur intervention dans le choix des maîtres d'école : org^anisation des écoles populaires en Provence d*après les livres de raison. — Exemples analogues dans le reste de la France — Pleine indépendance de cette branche de Tenseig^nement.

Les compétitions et les luttes dont on vient de rappeler les péripéties avaient pour objet à peu près exclusif renseignement donné dans les Universités et dans lés collèges, c'est-à-dire correspondant à ce que nous appellerions aujourd'hui renseignement secondaire et l'enseignement supérieur. On ne se disputait guère l'enseignement primaire qui constituait une œuvre de dévouement, tout au moins une profession ingrate, l'instruction du peuple étant le plus souvent gratuite ou fort mal rémunérée et ne présentant d'ailleurs aucun intérêt au point de vue de Tinfluence politique, puisque le peuple ne comptait pas dans l'Etat.

Pour se consacre» à cette tâche pénible et dédaignée, il fallait donc être soutenu par le sentiment d'un devoir religieux à remplir ou par une vocation spéciale. Aussi, pendant toute la durée du moyen âge et même dans les temps modernes jusqu'en 1789, voit-on les « petites écoles » tenues presque exclusivement soit par le chantre ou le ^colastique des églises cathédrales, soit par de simples curés de village ou parleurs délégués, soit enfin par les congrégations religieuses. Au cours du xvu** siècle» deux ordres justement célèbres, celui des Filles de la Charité et celui des Frères des écoles

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chrétiennes seront constitués spécialement en vue de renseignement des enfants du peuple et, grâce à tous ces efforts patients, modestes mais fructueux, l'instruction des masses populaires, bien qu'encore imparfaite, sera, à la veille de la Révolution, beaucoup moins incomplète que l'on ne serait tenté de le supposer,

Il ne faut, d'ailleurs, jamais oublier, quand on s'occupe de l'instruction, sous l'ancien régime, qu'à l'enseignement donné dans les écoles de tout ordre et de tout degré s'en ajoutait un autre, bien moins apparent, bien moins bruyant, mais bien plus profond, plus efficace et plus utile : celui que l'enfant recevait dans les familles fortement constituées dont se composait alors la nation. C'est au foyer domestique qu'il trouvait surtout l'éducation proprement dite, l'éducation morale et religieuse. Quel que puisse être ce foyer, quelle que soit sa splendeur ou sa misère, il semble que ce soit comme un sanctuaire au seuil duquel s'arrête même la puissance du roi. C'est là que le père exerce, dans toute sa plénitude et toute sa majesté, une magistrature souveraine, bien plus, une sorte de sacerdoce, car c'est au nom de Dieu luimême qu'il parle, instruit et commande.

C'est surtout à partir du xiv', du xv*, du xvi° siècles "que la famille apparaît plus forte et plus pure, que son action éducatrice est plus sensible et que la solide organisation des petits centres provinciaux forme un contraste plus frappant avec le trouble profond et la corruption intense dont souffre lé reste delà nation. Dans le désordre de toutes les idées, au milieu du conflit sanglant de tous les intérêts, le foyer domestique demeura intact et respecté, comme le dernier refuge, comme le port de salut d'une société de toutes parts assaillie par la tempête.

Depuis saint Louis jusqu'à Henri IV, jusqu'à Louis XIV, tous nos vieux auteurs sont pleins, à cet égard, de déclarations touchantes et de témoignages irréfragables. Histoires, ouvrages théoriques, mémoires intimes, livres- de famille sont unanimes, principalement au xvi« siècle. (( Nous de-

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voils, dit' le chancelier du Vair, dans sa Philosophie dès stoïques, regarder nos pères comme des dieux en terre, qui ne nous sont pas seulement donnez pour nous moyenner la vie, mais pour nous la béatifier par une bonne nourriture et institution. » — (( Les vraies images de Dieu sur la terre, écrit Etienne Pasquier à un fils de famille, M. de Guerlière, sont les pères et mères envers leurs enfants. . . — Souvenez-vous — , écrit-il à un autre, — qu'êtes fils, et que le plus bel héritage que feu monsieur vostre père vous ait laissé en mourant est la mémoire de son nom, contre lequel je vous prie de ne rien entreprendre. » Les plus humbles bourgeois ne parlent pas autrement que les plus illustres descendants des vieilles lignées parlementaires ; le dernier des métayers s'exprime, sauf le style et l'orthographe , comme le plus noble et le plus fier seigneur. Les précieux documents de famille connus sous le nom de livres de raison et mis en lumière par le regretté M. Ch, de Ribbe (i) sont pleins, à ce point de vue, des plus intéressantes révélations. De simples bourgeois, de pauvres (( mesnagers ruraux » y témoignent, à leur manière, de leurs sentiments religieux en même temps que de leur vénération pour l'autorité paternelle ; ils attestent, par leur langage, la plénitude de ce pouvoir domestique élevé alors à la dignité d'une véritable royauté patriarcale. « Les familles vouées au travail, soit aux champs, soit ailleurs, constituent le personnel organisé d'autant de ces petits ateliers qui ont la loi morale comme base de croyances et principe producteur des dévouements, la coutume du bien pour règle, l'épargne comme moyen de former et de reformer sans cesse le capital, le testament comme charte d'autonomie (2). »

11 arrivait souvent que l'autorité des pères de famille franchissait les limites de leur petit royaume domestique et s'éten-

(i) Ch. de Ribbe. Les familles et la société en France avant la Révolution. Paris, Albanel, 2 volumes in-ia, 3« édition.

(a) Ch. de Ribbe. Les familles et la société en France avant la Révolution^ liv. Kl, ch. I, p. 409.

doit jusque sur Técole où s'instruisaient leurs enfants. A ce point de vue encore, les vieux « livres de raison » de la Provence abondent en révélations intéressantes. L'antique c( province » romaine comptait nombre d'écoles primaires ouvertes à tous, préparant leurs élèves à la vie du monde aussi bien qu'à l'état ecclésiastique et fonctionnant sous la direction exclusive des autorités municipales et des chefs de famille. D'eux-mêmes, sans nul secours de l'Etat ni de ses délégués, sous la seule inspiration du bon sens, de l'amour paternel et de la foi religieuse, les pères de famille des plus petites communes provençales avaient, dès le xv** siècle, inauguré le système scolaire que presque toutes les grandes nations modernes ont successivement adopté. Si l'instruction primaire n'était pas obligatoire en vertu d'un texte de loi formel, elle l'était, du moins moralement, d'après les pressantes exhortations et même les prescriptions impératives de l'Église. Elle était gratuite dans presque toutes les villes, et, dans les campagnes, la charité privée payait l'écolage des enfants indigents. Elle était surtout absolument indépendante de l'Etal: on eût, en efiFet, grandement surpris les bourgeois des sièclcB fiasses, si l'on avait proposé devant eux dé faire nommer les instituteurs par un fonctionnaire administratif, tel que l'intendant, et plus encore si l'on avait présenté comme une mesure libérale cet expédient autoritaire. Ils entendaient autrement la liberté scolaire: ils regardaient comme une de leurs prérogatives les plus précieuses, copnme une de leurs obligations les plus strictes, celle de n'abandonner à personne qu'à des délégués investis de leur confiance le choix si important dès hommes chargés d'élever leurs enfants. Quelquefois l'école était une fondation privée, et, dans ce cas, le fondateur et ses descendants, devenus patrons scolaires, exerçaient le droit de nomination. Mais, le plus souvent, c'était au conseil des échevins élu par les chefs de famille, c'est-à-dire à un corps analogue aux Schulrdlhe d'Allemagne, aux Boards ofschools d'Amérique, qu'appartenait la direction de l'instruction

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locale. Le conseil devait pourvoir à l'entretien des ëcoles; il en fondait de nouvelles, s'il y avait lieu, arrêtait le programme des études, fixait le traitement de l'instituteur; enfin, et c'était là son attribution la plus importante, il nommait le maître d'école. Cette nomination n'avait rien d'arbitraire : les brevets d'instituteur ou de régent étaient mis au concours. C'était ce que l'on appelait la dispute des' écoles. Pour rehausser la position de l'instituteur autant qué^ pour témoigner du prix attaché par la commune à l'instruction, on avait soin d'entourer cette épreuve d'une certaine solennité. La commune payait les frais de nourriture et de logement des candidats. Annoncé plusieurs mois à l'avance, l'examen était subi devant un jury spécial, composé des hommes de la contrée les plus renommés pour leur savoir. Dans la petite commune de SoUiès-Ponts par exettiple, nous voyons deux avocats venir exprès d'Hyères, pour être juges du concours. Les pères de famille conservent toujours, d'ail-^ leurs, le droit d'intervenir pour confirmer ou amender les décisions du jury d'examen. Une délibération de i6i5 porte, en efifet, que, « de tout temps, les régents ont été désignés parmi les personnes les plus capables et les plus agréablesaux assistants, après dispute ».

Le maître d'école est donc considéré, avant totit et pardessus tout, comme l'auxiliaire et le délégué des pères de* famille; l'école n'est, en quelque sorte, qu'une succursale et' une dépendance du foyer domestique. Aussi, dans toutes les communes, les chefs de, famille se montrent-ils prodigues^ des deniers publics, lorsqu'il s'agit d'assurer la fondation ou la prospérité de Técole. Le traitement de l'instituteur est un' des articles essentiels de tout budget municipal, même aux, époques de détresse financière et de calamité publique. « Dès l'époque où les budgets communaux sont dressés, en Provence, pour la liquidation des dettes locales, nous ne voyons pas, dit M. de Ribbe (i), une commune qui n'ait son maître

(4) Les familles et lasociélé en France avant la Révolution, liv. II, ch. iv, p. 2SS. ■

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OU régent d'école. Nouîa avoïis consulté un grand nombre de ces budgets, et nous les avons même tous recueillis pour certains cantons. Ils portent annuellement et invariablement une allocation pour un maître, quelquefois pour une maîtresse chargée de Tinstruction des filles. » Le chiffre de la subvention est plus ou moins élevé selon les pays ; il dépend de ce que l'instituteur peut percevoir directement des élèves ; ce n'est que dans le cas d'insuffisance de ces ressources que le conseil municipal lui vient en aide. C'est encore la commune qui fixe le tarif des rétributions mensuelles : elles variaient suivant la classe que suivait l'élève : au xvii" siècle, à Rogne, elles étaient de 4 sols par mois pour les commençants; de 5 sols, pour ceux qui apprenaient à écrire le français ; de 8 sols, pour ceux qui étudiaient l'arithmétique et le latin. Les subventions annuelles ne dépassaient pas, au xvi* siècle, 8o ou 90 livres (i) ; les communes fournissaient, en outre, à l'instituteur le logement ou une indemnité, dont le taux ne nous est pas connu, mais devait être fort peu élevé (2). Ces chiffres paraîtront sans doute très faibles, pour ne pas dire misérables ; mais que l'on songe à la dépréciation constante de l'argent depuis quatre siècles, que l'on tienne compte de l'augmentation énorme du prix des denrées de première. nécessité, et l'on reconnaîtra qu'avec leurs appointements actuels les instituteurs ne sont pas beaucoup mieux partagés que ne pouvaient l'être leurs devanciers, avec un traitement dix fois moindre, dans un temps où Ton vivait, en quelque sorte, pour rien (3).

On peut donc affirmer qu'aux xvi* et xvii* siècles, et même au xv% l'instruction primaire disposait, dans la plupart des communes provençales, de ressources au moins

(i) A la fiû du xviii<^ siècle, elles étaient de a à 3oo livres, au plus.

(a) Une délibération du 7 décembre 1788, prise par la commune de Muy (Yar) et rapportée par M. de Ribbe, nous apprend que ces frais de log^ement étaient évalués à 35 livres. "

(3) Dans une de ses lettres, M^^^ de Sévigné parlait, encore au xvii^ siècle, d'un poulet vendu deux sous comme d'un prodigue de cherté.

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égales à celles qu'elle possède aujourd'hui. Elle était largement gratuite et à peu près obligatoire ; mais nul ne songeait à la déclarer laïque. Tout au contraire, l'idée de Dieu, le sentiment religieux étaient, à l'école comme dans la famille, la base de l'éducation et le principe de toute autorité.

(( Les enfants apprendront à craindre et à louer Dieu ; ils seront instruits dans la lecture, l'écriture, le calcul, et principalement dans les bonnes mœurs : telles sont les formules à peu près invariables qui se reproduisent partout (i) ». La tâche du maître d'école ne diffère pas, à ce point de vue, de celle du père, ni de celle du catéchiste : tous les livres de raison en font foi, tous les documents contemporains en portent unanimement témoignage. Aux yeux des pères de famille provençaux, faire de l'enfant un savant n'est pas la mission de l'instituteur ; en faire un homme n'est même pas, selon eux, le but principal de l'éducation ; on doit, avant tout, s'attacher à en faire un chrétien. Les récits bibUques, les préceptes de l'Évangile sont l'objet habituel de l'enseignement : il a le Décalogue pour base, le Credo pour couronnement. Charron ne fera que résumer et confirmer les doctrines et la pratique de son temps, quand, malgré son scepticisme philosophique, 11 formulera ainsi le programme de l'éducation : « Le maître doit premièrement instruire l'enfant à craindre et révérer Dieu, trembler sous ceste infinie et recogneue majesté, luy rempUr et grossir le cœur d'ingénuité, franchise, candeur, intégrité et l'apprendre à estre noblement et fièrement homme de bien. »

La Provence, à cet égard, n'est point une exception dans l'ancienne France. Peu de provinces, sans doute, avaient poussé aussi loin qu'elle, même avant la Renaissance, la sollicitude pour l'instruction primaire; mais on en comptait, du moinâ, plusieurs où les écoles étaient nombreuses, fréquentées et bien dirigées, surtout au point de vue moral. Ces faits constatés par M. de Ribbe dans son pays natal se repro-

(i) Gh. de Ribbe, loco citato, liv. II, cliap. iv, p. 289.

duisaient ailleurs (i). Au xvi* siècle, dans le diocèse d'Evreux, chaque paroisse avait sa maison scolaire, chaque école sa fondation, due à la munificence de la commune ou à la générosité privée. Sous François I" un ambassadeur vénitien, Marino Giustiniano constate qu'en France « il n'est personne, si pauvre qu'il soit, qui n'apprenne à lire et à écrire ». Michel Suriano s'exprime de même, en i56i, dans la Relation qu'il adresse à la sérénissime RépubUque, au retour de son ambassade : or, quelque rapide que l'on puisse supposer la difiFusion des goûts littéraires développés par la Renaissance, ces progrès si prompts supposent des efforts antérieurs et des résultats déjà acquis en faveur de l'instruction populaire. Ecoles communales, écoles cathédrales ont toutes, du reste, des caractères communs : elles tiennent le milieu entre le collège et l'école primaire. Leur programme comprend la lecture, l'écriture, le calcul, un peu de grammaire latine, l'histoire sainte et le catéchisme ; quelquefois le plain-chant ; très rarement, les premières notions de la dialectique enseignée en latin. Ces écoles ne sont pas, comme celles de nos jours, fréquentées exclusivement par les fils des ouvriers : elles comptent aussi parmi leurs élèves les enfants de la bourgeoisie qui viennent y commencer leurs études avant d'entrer à l'Université; elles ont ainsi, dans une certaine mesure, le caractère démocratique qui distingue aujourd'hui les common schools américaines. Enfin, ne recevant à peu près que des externes, elles servent, en quelque sorte, d'auxiliaires à l'éducation paternelle et travaillent, par-dessus tout, à fortifier, dans le cœur de l'enfant, les croyances religieuses qu'il a puisées au foyer de famille. Sans doute elles ne sont encore ni assez nombreuses, ni assez bien organisées pour que leur ensemble constitue un véritable enseignement primaire, comparable à celui dont la France a été dotée au XIX' siècle: elles suffisent, du moins, là où elles existent, pour parer aux nécessités scolaires les plus urgentes ; avec les

(i) Voir Albert Babeau, Le village sous Vancien régime f p. 200 et suivantes.

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petites écoles fondées parles ordres enseignants, elles seront, sous l'ancien régime, les seules éducatrices des enfants du peuple. Jusqu'à la Révolution, en effet, l'Ëlat s'occupe à peine, et seulement au point de vue confessionnel, des questions d'enseignement primaire. Ce n'est pas cependant qu'il se désintéresse de l'instruction publique. On va voir, au contraire, que le pouvoir royal la surveillera de plus en plus et finira par y intervenir en maître. Mais son attention se concentrera presque exclusivement sur les collèges et les universités, c'est-à-dire sur les établissements où se forment les gens d'Eglise, les gentilshommes, les magistrats, en un mot les serviteurs de la royauté et les autorités sociales de la vieille France.

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