LA RESTAURATION ET LA MONARCHIE DE JUILLET II
trois reprises, l'entreprise dut être abandonnée. Le premier projet de M. Villemain était empreint d'un mauvais vouloir trop manifeste, il mettait trop d*entraves à l'obtention des certificats et des brevets nécessaires pour enseigner, il tenait trop peu de compte de la situation acquise aux petits séminaires pour avoir quelques chances d'être adopté, et il dut être retiré avant toute discussion.
La deuxième proposition qu'il substitua.à la première après la mémorable campagne de i844 n'eut pas beaucoup meilleure fortune. Repoussée par les catholiques parce qu'elle déniait aux congrégations le droit d'enseigner, suspecte aux universitaires parce qu'elle respectait la situation des petits séminaires, adoptée avec peine par la Chambre des pairs, elle fut retirée, à la suite de la maladie de son auteur, avant d'avoir été inscrite à l'ordre du jour de la Chambre des députés.
Quant aux projets de M. de Salvandy, présentés quelques mois avant la Révolution de i848 et fort mal accueillis à droite comme à gauche, ils étaient morts-nés : ils furent l'objet d'un rapport peu favorable à la Chambre des députés et personne n'en réclama la mise à Tordre du jour.
Il semblait donc que la situation fût restée stationnaire. Mais toutes ces tentatives de réforme, si stériles fussent-elles en apparence, avaient eu cependant une utilité considérable : elles avaient permis d'affirmer plus hautement que jamais la légitimité, la nécessité de la liberté d'enseignement ; elles avaient fait ressortir l'accord de tous les partis et des principaux hommes d'Etat sur ce principe.
Ainsi, dans son rapport à la Chambre des pairs, le duc de Broglie mettait d'autant plus d'énergie à revendiquer la liberté que M. Villemain lui avait fait, de plus mauvaise grâce, une place plus modeste :
(( ... Le droit d'enseigner, disait-il, n'est point entre les mains de l'Etat un de ces droits éminents.l'un de ces attributs du pouvoir suprême qui ne souffrent aucun partage. Tout au contraire, en matière d'enseignement, si l'Etat intervient.
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c'est à titre de protecteur et de guide ; il n'intervient qu'à défaut des familles, hors d'état pour la plupart de donner aux enfants, dans leur propre sein, une éducation purement domestique... Il est bon que les établissements particuliers se fondent et se multiplient ; leur existence, leur nombre, leurs efforts importent aux progrès de l'instruction générale ; l'émulation qui s'élève entre eux et les établissements publics tourne à l'avantage de la science... Il faut, d'ailleurs, en matière d'enseignement, des établissements particuliers là où la liberté de conscience a pris rang au nombre des principes constitutionnels. Il faut donc des établissements particuliers et, dans un pays libre, il faut que ces établissements soient libres ; plus de tutelle obligée, plus d'autorisation discrétionnaire et révocable, plus de nécessité pour les enfants élevés dans les institutions privées de fréquenter les cours professés dans les institutions de l'Etat (i). »
Sans être, à beaucoup près, aussi affirmatif et tout en insistant davantage sur les droits de l'État, M. Thiers, dans son rapport à la Chambre des députés sur ce même projet de M. Villemain, se prononçait également pour le droit des pères de famille et contre le monopole :
(( ...La liberté d'enseignement, — d'après lui, — ne saurait être considérée comme un droit des enseignants de se saisir à volonté de la jeunesse pour en faire la matière de leurs spéculations. La vraie liberté d'enseignement repose sur une autre base que celle du droit des enseignants ; elle repose sur le droit des pères de famille. L'enfant qui naît appartient à deux autorités à la fois : au père qui lui a donné le jour et qui voit en lui sa propre postérité, la continuation de sa famille, et à l'Etat qui voit en lui le citoyen futur, le continuateur de la nation. »
Puis, recherchant quelle est l'étendue des droits de l'État, M. Thiers les définissait ainsi :
«... L'Etat a bien le droit de vouloir quelque chose au
(i) Moniteur, i3 avril i844, tome I^»-, p. 924.