CHAPITRE PREMIER
Les attaques contemporaines contre la liberté d'enseig^nement tirent leur orig-ine d'une fausse conception de la nature et du rôle de l'État. — Diversité et incertitude des opinions contemporaines sur ce sujet. — Système des socialistes et des étatistes ; système des économistes; systèmes intermédiaires. — Le système- de la liberté individuelle tempérée par la justice sociale : exposé et discussion. — Le système de la solidarité sociale : réfutation.
Un système rationnel ne peut dériver que de la nature même de l'homme. — Double caractère de cette nature : extrême débilité physique, royauté intellectuelle et morale. — La sociabilité est un de ses traits distinctifs. — La première des associations humaines est la famille. — De la famille dérivent par une succession naturelle la tribu et la peuplade. — Les peuplades groupées forment les nations. — C'est alors seulement qu'apparaît l'Etat : il est la création des ^groupements antérieurs.
Patriarcale au début, envers ses sujets, l'autorité de l'Etat ou du ^souverain est despotique à l'éçard des vaincus. — Conception païenne de l'Etat reposant sur le droit de la force. — Les juristes ressuscitent le système romain du pouvoir absolu des Césars. — La théorie du droit divin. — Les traditions autoritaires de l'ancien rég^ime survivent à la Révolution. — Tendances libérales et individualistes du xix^ siècle : retour offensif des tendances étatistes.
Esquisse d'une théorie des droits de l'État d'après sa nature et ses origines. — Sa mission essentielle : défense de pays; maintien de l'ordre; distribution de la justice ; entretien des voies de communication ; perception des impôts. — Attributions complémentaires ; surveillance de la grande industrie dans l'intérêt des mineurs et des incapables ; mesures d'hygiène. — Ce qui n'est pas du rôle naturel de l'État : assistance, prévoyance, il ne peut qu'encourager. — Encore moins peut-il se faire le répartiteur de la richesse et le distributeur des fortunes.
L'Etal peut-il avoir une doctrine morale ? — Oui ; mais il ne doit travailler à la faire prévaloir que par la persuasion^ jamais par voie d'autorité. — La question de l'enseignement. — Trois droits en présence : le droit de l'enfant, celui du père, celui de l'État.
Dans les pages qui précèdent, on n'a fait que rappeler les leçons du passé et les exemples des pays étrangers, il est temps d'aborder le cœur même de la question, c'est-à-dire de
chercher à dégager les principes supérieurs qui dominent le sujet.
Aussi bien est-il impossible de s'orienter au milieu de la mêlée confuse des discussions et du chaos des lois si Ton n'arrive d'abord à mettre quelque ordre dans les systèmes en présence, quelque lumière dans les idées en lutte; ou plutôt, il faut tâcher de s'élever au-dessus de cette mêlée même pour se guider d'après les vérités générales, permanentes, universelles, trop souvent perdues de vue et par les combattants et par les spectateurs du combat.
Sans cesse nous entendons parler du droit de l'enfant ou de celui du père et surtout revendiquer les droits de l'Etat ; mais tous ces droits sont invoqués plutôt que définis : chacun leur attribue une étendue, des limites variables suivant ses tendances, ses idées • personnelles ou ses préférences; mais, dans cette nouvelle confusion des langues, on risque de n'arriver jamais à s'entendre, parce qu'on néglige de remonter à la source, parce que l'on perd de vue le but essentiel de l'éducation, parce que, partout, on oublie de chercher dans la nature même de l'homme, dans celle de l'enfant, dans celle de la famille et l'Etat, la raison de leurs droits, de leurs devoirs et de leurs limites réciproques.
Pour l'Etat surtout, nul n'ignore quelles prérogatives étendues, presque illimitées sont joui'nellement revendiquées pour lui ou par lui. Nous avons tous présents à l'esprit les problèmes troublants et les questions déconcertantes qui se posent, chaque jour, au sujet de son rôle en matière d'enseignement.
Est-il vrai que, suivant les affirmations d'une école qui se dit moderne, l'Etat possède, en fait d'éducation, un droit supérieur, une prééminence ? Est-il vrai que l'éducation de la jeunesse soit une de ses fonctions naturelles et que toute liberté d'enseignement ne soit qu'une délégation de ce droit de l'Etat ? Est-il vrai que l'enfant appartienne d'abord à l'Etat? Y a-t-il opposition entre le droit de l'enfant et celui des familles ? L'Etat est-il le protecteur naturel de l'enfant?
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A-t-il pour mission de le préserver de toute influence religieuse venant de TEglise ou même de sa famille ? Cette dictature pédagogique de l'Etat est-elle nécessaire pour assurer l'unité morale de la nation ?
Voilà ce que nous sommes condaranésà examiner, à discuter encore à Taurore du xx* siècle.
Au fond de tout ce débat, ce qui est en cause, c'est l'idée du rôle de l'Etat, en général, et même la conception exacte ou erronée de l'essence même de l'Etat.
Qu'est-ce, en eflet, que l'Etat? — Question singulière en apparence, mais qu'il n'est cependant inutile ni de poser, ni de chercher à élucider, tant ce mot est diversement interprété, tant il prête à l'équivoque. Parmi les expressions vagues et les formules imprécises dont foisonne la phraséologie de nos contemporains, il en est peu qui aient donné lieu à des malentendus aussi nombreux et aussi profonds.
Ce qu'est le peuple, ce qu'est la nation, ce qu'est le gouvernement, nous le savons, et chacun de ces mots éveille dans les esprits une idée claire. Il n'en est pas de même pour l'Etat. Qui pourrait dire avec assurance en quoi il consiste? Qui pourrait se flatter d'en donner une définition nette, juste, et surtout incontestée? Pour ceux-ci, il se confond avec la nation elle-même ; pour ceux-là, avec le souverain; pour les uns, c'est l'ensemble des pouvoirs publics ; pour les autres, le pouvoir exécutif seul ; pour d'autres, c'est tout cela réuni. Combien, enfin, rapportant tout à eux-mêmes et se considérant comme dépositaires d'une fraction de la souveraineté, ne sont-ils pas tentés de reprendre pour leur compte le mot de Louis XIV et de redire, dans un sens plus égoïste encore que démocratique, le fameux : (( L'Etat, c'est moi I »
Si telle est l'incertitude sur ce qui constitue l'Etat, quelle n'est pas la confusion quand il s'agit d'en déterminer le rôle et les prérogatives I Les anarchistes prétendent sinon supprimer, du moins réduire au minimum ce fléau, ce monstre social. Les socialistes entendent en faire le régulateur su-
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prême des biens comme des travaux, le distributeur de la richesse et de l'œuvre sociales, le chef, le patron, l'éducateur universel. Suivant les uns, il n'est qu'un mal nécessaire ; suivant les autres, il n'est rien s'il n'est tout. Aux yeux de la plupart des hommes, et surtout des Français de notre temps, son prestige paraît grandir en raison même de son impersonnalité. La nation, chacun la connaît ou croit la connaître, puisqu'il en fait partie ; les gouvernements, on ne les connaît que trop et, les connaissant, il est rare qu'on les respecte ; mais l'Etat ! Il semble que cette puissance mystérieuse soit une sorte de providence terrestre investie d'une autorité indiscutable, illimitée, pouvant tout pour le progrès, le perfectionnement et le bonheur de ses sujets, ayant la science infuse, la sagesse innée, connaissant mieux qu'euxmêmes ce que réclament leurs intérêts les plus chers, leurs droits les plus légitimes et leurs affections les plus saintes.
Si telle est l'opinion dominante, il s'en faut cependant qu'elle soit incontestée. En face des tendances étatistes, l'école des économistes Maintient fermement sa doctrine. Pour elle, le rôle de l'Etat consiste essentiellement à laisser faire et à laisser passer, c'est-à-dire à assurer aux individus dont il se compose le libre exercice de leurs facultés et de leur initiative. Le maintien de l'ordre et la défense de la patrie constituent sa tâche unique : dès qu'il veut réglementer, diriger, protéger même, il excède les limites naturelles assignées à son action, et non seulement il se nuit à lui-même, mais encore il nuit à ceux qu'il prétend servir.
En poursuivant cette analyse des doctrines contemporaines sur la mission de l'Etat, que de solutions intermédiaires on rencontre encore I La série en est, pour ainsi dire, indéfinie ; la gamme se prolonge par dégradations presque insensibles d'une extrémité à l'autre de cette sorte de clavier social. A côté des économistes de l'école classique dont on vient de rappeler la thèse, en voici qui dénient bien à l'Etat le droit d'intervenir, autrement que pour le maintien de l'ordre, entre les citoyens majeurs en pleine possession de
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leurs droits et de leurs forces, mais qui lui imposent le devoir de mettre son autorité dans la balance quand il s'agit de défendre les faibles et les incapables contre les abus de la force ou contre leurs propres erreurs.
D'autres théoriciens ne considèrent pas qu'il suffise à l'Etat de maintenir tous ses ressortissants en pleine possession de leur liberté ; ils craignent que l'exercice illimité de cette liberté n'aboutisse, suivant la formule de Darwin, à l'écrasement et à l'élimination des faibles par le seul jeu de la lutte pour la vie. Aussi demande-t-il que la liberté soit tempérée, ou, si l'on aime mieux, limitée par la justice sociale et que l'Etat considère comme sa tâche essentielle d'assurer le respect de cette justice.
Mais grand est leur embarras lorsque, sortant de la région des théories abstraites pour préciser les limites et Texercice du rôle nouveau qu'ils voudraient assigner à l'État, ils essaient d'indiquer en quoi doit consister la distribution de la justice sociale. Faut-il admettre, avec quelques-uns des plus brillants défenseurs de cette thèse, que l'objet essentiel de la justice sociale est de faciliter le plein développement de la personne morale et que les moyens d'atteindre ce but si désirable consistent à assurer à chacun, enfant ou adulte, le droit de vivre, avec celui de s'élever par la culture ? Mais <îeux-là même qui ont trouvé et préconisé cette formule ne peuvent guère se dissimuler tout ce qu'elle présente d'arbitraire et de décevant. Qui donc dira en quoi consiste le «droit de vivre » et en quoi il diffère du droit au travail.^ Qui déterminera jusqu'où s'étend et comment doit s'exercer cet autre droit, tout aussi essentiel, celui « de s'élever par la culture», ou, en d'autres termes, le droit à l'instruction? Qui donc décidera jusqu'à quel point des mesurés, théoriquement reconnues bonnes, doivent être, eu égard aux circonstances et aux milieux, modifiées ou abandonnées dans la pratique? Sera-ce l'ensemble des citoyens, ou une élite, ou un seul homme qui sera appelé à se prononcer sur ces points si importants et en même temps si déhcats ? Autant de ques-
lions sur lesquelles les théoriciens les plus clairvoyants elle» plus sincères de la justice sociale sont bien obligés, dans leur loyauté, de nous apporter plus de doutes que d'affirmations, plus de vœux généreux et de formules vagues que de solutions nettes.
Encore n'a-t-on pas tout dit quand on a parié de justice sociale et prétendu imposer à TEtat la mission d'en assurer le règne. Par delà le domaine étroit de la justice pure s'ouvre le domaine pour ainsi dire illimité de la charité. A côlé des prescriptions légales qui dérivent du respect dû aux droits d'autrui, il y a toute la série des obligations morales que crée entre les hommes soit le sentiment religieux, soit la communauté d'origine et de race, soit la pitié naturelle pour la faiblesse et la souffrance, soit enfin, dans certaines âmes, une passion désintéressée, généreuse et instinctive pour le bien. Entre ces deux mondes, non pas opposés, mais divers, n'y aura-t-il ni relation, ni pénétration réciproque? La charité se superposera-t-elle à la justice sociale, au risque de l'écraser de tout le poids de la supériorité morale que lui donne son caractère de liberté et de spontanéité ? Ou bien la justice prétendra-t-elle condamner et proscrire, comme autant de faiblesses, comme autant de déviations de l'absolu, les inspirations de la charité, ou de la philanthropie ? Parmi les plus modernes théoriciens des droits de l'Etat, il en est, — et non des moindres, — aux yeux de qui la justice sociale ne serait pas vraiment juste si elle n'était tempérée et comme humanisée par une certaine dose de charité. Ils voudraient que dans cette justice sociale, dont l'Etat, d'après eux, serait chargé d'assurer le règne, on introduisît « non la charité tout entière, mais quelques éléments, quelques notions de la charité )). En dépit de l'ardeur de leurs généreuses illusions, ces penseurs sont les derniers à se dissimuler toutes les difficultés de leur entreprise. Qui fera le départ entre les éléments de la charité qu'il y aurait lieu d'introduire dans la justice et ceux qui devraient en demeurer exclus? Quel moyen de procéder à une opération si délicate? Et, s'il en
existe un, n'est-il pas évident qu'il sera nécessairement mobile et variable avec le temps et avec les circonstances? (( C'est pourquoi, — concluent-ils avec une loyauté méritoire, — il faut parler de ces choses avec retenue et modestie, sans se flatter de dire le dernier mot. »
On en tombera facilement d'accord. Mais voilà, — il faut le reconnaître, — une base bien fragile pour les lois, un principe d'une imprécision singulièrement redoutable invoqué en cette matière de droit strict et rigoureux qui s'appelle la prérogative gouvernementale, la mission de l'Etat, ses pouvoirs sur la liberté, les biens et la vie des citoyens.
Pour échapper à cette critique et à cet embarras, d'autres théoriciens de l'école étatiste ont, depuis peu, inventé une formule nouvelle, qui a obtenu, de suite, un succès des plus vifs, sinon des plus légitimes. Ne voulant pas reconnaître le rôle nécessaire de la charité et, par conséquent, de l'initiative individuelle qui en est la condition et en constitue comme le principal titre de noblesse, ils ont imaginé de la débaptiser, ou plutôt de la supprimer. Ils entendent lui substituer la (( solidarité ». Le mot a fait fortune, d*autant plus qu'il a été moins bien compris et interprété par chacun à sa guise. Pour beaucoup, il semble n'exprimer qu'une vérité de bon sens et d'expérience. N'est-il pas évident, en eflet, que dans toute société, et principalement dans les sociétés modernes, nous dépendons tous, plus ou moins, les uns des autres, en ce sens que les actions bonnes ou mauvaises, la prospérité ou la misère de chaque être humain retentissent nécessairement sur l'ensemble du corps social dont il fait partie et par là, sur nous-mêmes .'^ Celui qui prétendrait s'enfermer absolument dans son égoïsme pour se désintéresser du sort de ses semblables comme de celui de sa patrie, ne serait pas seulement un détestable citoyen et un méchant homme ; il serait aussi un fort mauvais calculateur. Dans tous les sens du mot, rien de ce qui est humain ne nous est et ne pourra jamais nous être étranger. Solidaires de nos semblables, nous le sommes à chaque instani et en toutes choses. S'agit-il de
salubrité publique, la saleté, la misère, le mauvais logement, les vices de nos concitoyens engendreront des épidémies qui mettront notre vie en péril. \ a-t-il trop de pauvres et leur détresse est-elle excessive ? Le riche aura à redouter les jacqueries, les pillages et les meurtres causés par la faim ; à tout le moins, il devra supporter des charges excessives du fait de l'assistance publique. L'éducation des jeunes générations est-elle insuffisante ou mauvaise ? La puissance productive des artisans et de la nation en sera réduite, le nombre des criminels augmentera, la sécurité de tous sera compromise. A l'inverse, la bonne hygiène des individus est un élément de bonne santé pour tous et pour chacun ; l'atténuation de la misère et du vice profite à tous par une diminution des charges publiques et par un accroissement de sécurité ; le développement de l'aisance générale assure à tous un emploi plus profitable de son activité. Même de nation à nation, la solidarité économique et morale est un fait indéniable : les guerres, les révolutions provoquent des crises générales, même chez les neutres ; les calamnités qui frappent un peuple, la décadence qui l'atteint deviennent, au bout de peu de temps, en dépit des apparences contraires, autant de causes de malaise pour les autres nations, même pour ses vainqueurs.
Ainsi entendue, la solidarité n'est pas une découverte moderne. Elle est, au contraire, une des lois les plus anciennes de l'humanité, toujours bonne à rappeler cependant, car. si elle en est une des plus bienfaisantes, elle en est aussi l'une des plus oubliées.
Mais ce n'est pas en ce sens que la comprennent certains de nos contemporains. Par solidarité ils entendent un lien juridique, une espèce de quasi-contrat par lequel se trouveraient unis, même à leur insu et malgré eux, tous les membres d'une même société et qui conférerait à chacun d'eux une sorte de créance, indéterminée quant à son quantum et à sa date, sur les biens de tous les autres. D'après les partisans de ^e système, chaque homme, en naissant, hérite, à son insu, tie tous les travaux accomplis, de toutes les découvertes faites
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avant lui ; il en retire des avantages incomparablement supérieurs à tous les services qu'il pourra rendre, durant sa vie, à la société. Il naît donc débiteur du genre humain, débiteur des générations antérieures et il doit s'acquitter de cette dette envers la génération à laquelle il appartient, comme envers celles qui la suivront. Mais qui fixera l'étendue de cette dette ? Qui décidera du moment où elle doit être acquittée et au profit de quelles personnes ? Qui, sinon la société dans laquelle est né chacun de nous ? Et, dans cette société elle-même, qui, sinon la puissance publique, sinon l'Etat? Ainsi se trouverait reconstitué, au profit de l'Etat moderne, le (( domaine éminent » des souverains d'ancien régime; ainsi serait réalisée, non plus sous forme d'expropriation, mais sous forme de créance, la thèse socialiste et collectiviste. Le bien de chacun étant à la disposition de tous, au. gré des besoins de chacun et dans la mesure que l'Etat jugerait convenable, il y aurait hypothèque générale non seulement au profit du pauvre, de l'infirme et du vieillardsur les biens des riches, des valides et des jeunes, mais au. profit du paresseux incurable sur ceux du travailleur, au profit de l'ivrogne et du débauché sur ceux de l'homme honnête et sobre, au profit du célibataire égoïste sur ceux du. père de famille ! Toute la légion des misérables et des indignes tomberait à la charge de la société, qui lui viendrait en aide non plus à titre volontaire et charitable, mais de par la loi, en vertu d'un titre juridique, sans avoir droit même àun remercîment.
Et, pour accomplir ce bouleversement non pas seulement économique et social, mais encore et surtout moral, il aurait suffi d'une conception nouvelle du rôle de l'État, d'une extension nouvelle de ses prérogatives !
C'est là que l'on en arrive, c'est à de telles conclusions que Ton risque d'aboutir lorsque, pour définir la nature de 1 État et déterminer ses attributions, on s'éloigne des indications données par la nature. Ce n'est pas en vain que l'on méconnaît la règle supérieure formulée jadis par Montes-
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quieu et que, rompant avec les données fournies par le bon sens, on prétend édicter des lois qui ne dérivent pas « des rapports établis par la nature des choses ».
Examinons donc rhomme lui-même, sa constitution, ses besoins ; essayons de remonter à l'origine des sociétés: peut-être, de cette étude, pourrons-nous déduire quelques conclusions fermes et précises sur la nature de TEtat et sur son rôle légitime.
L'homme réel, — non l'homme idéal que tant d'écrivains prirent pour type au xviii* siècle, — à travers la diversité infinie des races et des époques, réunit cependant un certain nombre de caractères constants qui sont comme les signes distinctifs de l'espèce.
Etre à la fois physique et moral, doué de sens et de facultés mentales, ayant des besoins et des affections, seul entre toutes les créatures capable d'abstraction, de généralisation et de progrès, l'homme nous apparaît partout et toujours avec ce double caractère d'extrême débilité corporelle compensée par une incomparable supériorité intellectuelle. On sait avec quelle puissance et quelle âpre poésie les grands écrivains de la Rome ancienne ont décrit la misère de ce vermisseau humain exposé à tous les sévices des éléments et des animaux, sans autre arme naturelle que la pensée, mais, par elle et par elle seule, destiné à devenir le roi de la création et le devenant en effet. Que ne diraient-ils pas aujourd'hui s'ils voyaient non seulement la brute, mais encore les forces naturelles, et jusqu'à la foudre elle-même, réduites au rôle d'esclaves de l'homme !
Or, aux yeux de quiconque étudie avec attention cette histoire merveilleuse de la civilisation, un autre fait apparaît, non moins évident, non moins admirable : c'est que cette victoire continue, permanente de l'homme sur l'univers est due principalement au caractère de sociabilité qui constitue
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l'un des traits distinctifs de sa nature morale. Il est un être sociable : il est le plus sociable des êtres. Menacé de tous €Ôtés par des forces brutales prêtes à Fécraser, il a, toujours «t partout, compris d'instinct que la défense commune. Taclion commune, refforl commun étaient, pour lui, des conditions essentielles de salut et de succès. Mais, à la différence de certains animaux qui, eux aussi, pratiquent le travail et l'existence en commun, les hommes se sont groupés sous une forme spéciale et supérieure qui tient à une particularité essentielle de leur nature physique. L'égalité numérique des sexes dans le genre humain a eu, en fait, pour conséquence, chez presque toutes les races et particulièrement chez les races supérieures, l'union durable des couples et la permanence des familles fondées par eux. La débilité physique et morale des jeunes, beaucoup plus prolongée chez les enfants que chez les petits des animaux, a eu, de plus, pour résultat, en exigeant les soins plus prolongés des parents, de créer entre eeux-ci et leurs descendants des liens d'affection et de tendresse tels qu'il n'en existe nulle part ailleurs et d'amener ainsi la constitution de ce groupement primaire, primordial, universel, qui s'appelle la famille.
La famille, — on Ta dit bien souvent et l'on ne saurait trop le répéter, car cette vérité semble trop méconnue de nos jours, — la famille est la cellule sociale primitive autour de laquelle sont venus se former, se grouper, se cristalliser, pour ainsi dire, tous les autres agrégats sociaux. Elle nous apparaît à l'origine de tous les peuples, au berceau de toutes les civilisations, et partout avec des caractères de spontanéité, de cohésion, de permanence, de force souple et douce que ne possède, au même degré, aucune autre société humaine. Ce sont les liens de la chair et du sang, avec toutes les affinités naturelles qui en découlent, c'est le don mutuel de deux êtres mettant en commun leur force et leur tendresse, leur cœur et leur intelligence; c'est la vie donnée et conservée, c'est le lait sucé par le nouveau-né, c'est la longue suite des soins maternels prodigués à l'enfance : c'est la
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protection du père et son labeur nourricier : c'est l'insaisissable mais indélébile influence des impressions reçues au foyer paternel; c'est toute cette incomparable éclosion d'amour, cette sorte d'épanouissement et d'efflorescence de l'âme huniaine qui font de la famille la société-type, la société par excellence, celle qui supporte toutes les autres, à laquelle aucune autre ne peut être préférée, ni même égalée. Nul contrat social à la base de cette société née de la nature même ; nulle constitution pour limiter les pouvoirs de ce gouvernement fondé sur le dévouement et la tendresse, des parents, sur la faiblesse et l'impuissance, plus tard sur la gratitude des enfants : nulle entrave à l'exercice de cette autorité qui s'impose sans peser, parce qu'elle s'exerce au nom de la nature même et dans l'intérêt de tous. Sans doute elle pourra dégénérer en tyrannie, sans doute elle soulèvera les rébellions de quelques révoltés ; mais ces aberrations individuelles ne lui enlèveront rien de sa grandeur, ni de sa sainteté, pas plus que les diflbrmités des monstres ne prouvent contre l'admirable structure du corps humain.
Voilà donc le premier pas dans la voie qui conduit à la formation des sociétés ; voilà, profondément implantée dans le sol, la première assise de l'édifice social. Ace moment où est l'Etat ? Quelle part a-t-il prise à cette création de laquelle dépendra la sienne .^^ Que lui doit cette autorité paternelle dont la sienne ne sera jamais qu'une incomplète imitation et une pâle copie ?
Passons à la deuxième étape. La famille ne tarde pas à s'étendre, à se ramifier, à se diviser. Les cellules sociales se multiplient comme les cellules naturelles, par scissiparité; des groupes secondaires se forment à côté du groupe primitif; mais, tout en devenant à leur tour chefs de familles distinctes, les frères ne peuvent ni oublier le lien du sang qui les rapproche, ni méconnaître la nécessité de l'entente et de l'union dans l'intérêt commun. Ainsi, la confédération remplace la vie commune, et le deuxième des groupements sociaux, la tribu, se superpose à la famille.
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Ici encore, au berceau de la tribu, où voyons-nous apparaître rÉtat? La tribu est née sans lui, en dehors de lui. C'est sous la dictée de la nature que les familles ont constitué leur groupement, organisé leur domaine et leur gouvernement. Bien longtemps avant qu'il y eût un Etat, bien longtemps même avant que la notion en existât, les familles réunies en tribu avaient leurs mœurs, leurs modes d'exploitation du territoire commun, leurs coutumes successorales, leur juridiction, leurs rites et leur religion domestiques, devenus, à leur tour, les mœurs, les coutumes, la juridiction, les rites et la religion de la tribu.
Sans doute ce n'est pas uniquement par une sorte de génération spontanée que s'est formé et fixé cet ensemble de traits communs qui constitue comme la physionomie morale de la tribu, et surtout de la nation qui en naîtra plus tard. On ne saurait passer sous silence l'intervention souvent décisive des grands hommes. Héros, demi-dieux, législateurs, prophètes, tous parlant, agissant et commandant plus ou moins au nom du ciel, ont exercé sur leurs contemporains, et même sur une longue suite de générations, une influence qu'il serait puéril de méconnaître. Certains historiens l'ont exagérée ; mais cela n'empêche pas qu'elle ait été très réelle. S'il n'est pas vrai que le genre humain doive tout à quelques hommes et qu'il n'ait rien appris que par révélation, même la parole, il est cependant incontestable que cet instinct obscur et sublime qui pousse l'homme à s'élever au-dessus del'animaHté a été singulièrement secondé et développé par l'action personnelle des êtres supérieurs qui forment comme l'élite intellectuelle et morale de notre espèce. Que ce soit par l'ascendant de la force, par celui delà sagesse ou de la science, ces pasteurs de peuples, — surtout ceux des peuples primitifs, — leur ont comme imprimé l'empreinte de leur esprit ou de leur âme ; ilsles ont, pour ainsi dire, coulés dans un moule d'airain. Mais jamais ils n'y ont réussi, jamais ils n'ont fait œuvre durable qu'à la condition d'agir conformément à la nature, c'est-à-dire dans le sens indiqué par le caractère, par les ten-
dances et le passé des groupes humains au milieu desquels s'exerçait leur autorité.
Sous quelque influence, d'ailleurs, que se soient constituées les premières agglomérations, qu'elles se soient formées à la Toix d'un homme de génie ou sous la simple pression de notre besoin inné d'association, un fait est évident : c'est que i'État, au sens moderne du mot, n'y a été pour rien. Ce n'est pas lui qui est intervenu pour fixer les droits et les devoirs réciproques des familles réunies en tribu, ni des tribus réunies en peuplade, ni des peuplades réunies en nation; •elles n'ont pas eu besoin d'un arbitre supérieur pour décider leur alliance et en régler les conditions.
C'est d'elles, au contraire, qu'il est sorti. Peu à peu, lentement, il s'est formé, pour ainsi dire, des démembrements successifs des droits naturels et primitifs exercés par les chefs de familles, puis par les chefs de tribus. Il n'est fait que de leurs concessions, il est leur création. C'est seulement de leur fédération que date le premier embryon, le premier linéament de cette puissance supérieure dont on voudrait aujourd'hui faire tout dériver et tout dépendre.
Encore toute patriarcale, l'autorité du chef de tribu respecte celle des pères de famille. Servir d'arbitre entre eux, leur rendre la justice, prévenir ou apaiser les conflits qui peuvent les mettre aux prises, assurer la défense commune, parler au nom de la tribu, régler ses relations avec ses voisins, traiter avec ceux-ci, au besoin leur faire la guerre et partager le butin : telles sont, en général, toutes ses attributions, c'est-à-dire toutes celles des premiers chefs d'Etat.
Il n'en va pas autrement quand les tribus se groupent à leur tour en peuplade, et les peuplades en nation. De plus en plus, le cercle s'élargit, le domaine des sociétés humaines s'étend et s'agrandit ; mais les principes ne changent guère
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€t les pouvoirs des chefs de peuples, bien que déterminés par de simples coutumes et jamais par un contrat social explicitement conclu, demeurent, dans la plupart des cas, essentiellement les mêmes. Protecteurs, modérateurs et défenseurs communs, arbitres, juges et généraux, ils ne sont, à l'égard de leurs compatriotes et sujets, rien de plus, rien de moins.
Tout autre, il est vrai, est leur autorité vis-à-vis des peuples conquis. De par le droit de conquête, ceux-ci ne constituent qu'un immense butin, une sorte de vil bétail, dont on peut bien épargner la vie, soit par humanité, soit par intérêt, mais qui appartient tout entier, biens et personnes, corps et âme, au vainqueur. Vis-à-vis d'eux, c'est bien d'un pouvoir illimité qu'est investi l'Etat, c'est-à-dire le gouvernement, le souverain dé la nation victorieuse ; il a domaine éminent sur les biens, juridiction absolue, droit de vie et de mort sur les personnes des vaincus, mais non sur les biens et les personnes des vainqueurs, — ou, du moins, il ne l'a pas en principe.
Souvent, il est vrai, il se l'attribue et l'acquiert en fait. C'est, en effet, la propension et comme le châtiment du pouvoir absolu de ne savoir, ni pouvoir se limiter et se contenir. Ce n'est pas impunément que les nécessités de la guerre habituent les chefs à l'exercice de l'autorité la plus absolue et façonnent les subordonnés à l'obéissance passive. Ce n'est pas en vain que l'on s'habitue à tenir sous le joug des provinces et des populations conquises. Le général victorieux, le proconsul, s'il est en même temps le chef de l'Etat, devient aisément le tyran de ses compagnons d'armes et de ses concitoyens. L'Etat qui traite les vaincus en esclaves méconnaît volontiers les droits des vainqueurs. A cette tendance naturelle sont venus s'ajouter, pour la surexciter et comme pour la justifier à ses propres yeux, un certain nombre de sophismes dont la persistante influence ne saurait être méconnue. Le paganisme romain ne se contenta pas de subir et de reconnaître le pouvoir absolu des Césars : il
le déifia presque ; en eux il incarna l'Etat et, par là, fit de TEtat une sorte de divinité monstrueuse, maîtresse de tout» n'ayant pour loi que son caprice.
Le christianisme introduisit un élément nouveau dans le monde des idées et des âmes. En face du droit absolu de César, il affirma le droit souverain de Dieu. Comme l'a écrit M. Fustel de Coulanges ^i), (( par l'établissement du christianisme, le pouvoir de l'Etat fiit restreint, son domaine fut réduit, car l'homme d'aujourd*hui n'appartient plus à la société que par une partie de lui-même » .
Mais cette évolution fut lente à se produire ; la conception du césarisme survécut à l'ancienne Rome. De longs siècles après la disparition de l'empire romain, on la voit reprendre corps sous la plume des juristes du moyen âge et surtout de la Renaissance. On sait comment ils prétendirent donner un fondement historique au pire despotisme et faire des monarques modernes les héritiers des empereurs romains ou byzantins. Puis, avec le xvi"" siècle, avec le xvii^ siècle surtout, pullulent dans toute l'Europe, aussi bien en pays protestants qu'en pays catholiques, les théoriciens du pur droit divin. D'après eux, non seulement, toute puissance vient de Dieu en ce sens que, Dieu étant le maître de toutes choses et nul événement ne pouvant se produire en dehors de sa volonté, tout souverain tient son autorité d'un décret manifeste ou caché de la Providence ; mais encore les rois sont comme les lieutenants et les représentants de Dieu sur la terre, assistés et inspirés spécialement par Lui, revêtant un caractère inviolable et sacré, participant en quelque mesure^ par le fait de l'onction sacrée, de sa « certaine ^cience », de sa (( pleine puissance » et de son indéfectible autorité. Sire» (( tout cela est à vous », terres et peuples, disent à leurs élèves couronnés les gouverneurs royaux, et la pratique n^est que trop conforme à cette théorie.
C'est alors que l'on voit naître, s'affermir et s'affirmer la
(i) La Cité antique, p. 179.
notion de TEtat moderne, réunissant tous les droits, tous les pouvoirs et incarné dans la personne du souverain ; alors commence à se propager cette opinion que l'individu est fait pour l'Etat, qu'il en dépend absolument, qu'il ne peut posséder et exercer d'autres droits que ceux qui lui sont concédés par l'Etat. Si la théocratie n'existe plus, un autre despotisme a pris sa place, avec un caractère non moins dogmatique, non moins absolu, on pourrait presque dire non moins hiératique. De fait comme de droit, en théorie comme en pratique, l'Etat peut tout, l'État est tout, et l'État c'est le souverain, l'Etat c'est le roi. Ce qu'il veut, la loi le veut : toute justice émane de lui ; il n'y a nulle limite à son autorité ; il n'est responsable de ses actes que devant Dieu. Ni loi, ni liberté, ni conscience ne peut prévaloir contre sa volonté: sa puissance n'a d'autres limites que sa justice ou son humanité.
Ainsi entendu, ainsi détourné de son sens naturel et rationnel, le droit divin n'est que la formule même du despotisme et le dogme de la tyrannie. Bien que tempéré en fait par les franchises locales et par la forte constitution des familles, il a pesé sur le continent européen pendant près de trois siècles, enfantant à côté de gloires incomparables les plus lamentables erreurs et les plus cruelles souffrances pour aboutir finalement à un cataclysme universel et à la faillite complète de l'ancien régime au point de vue moral tout aussi bien qu'au point de vue matériel. De ses ruines est née une société nouvelle reposant sur des idées diamétralement contraires, proclamant les droits imprescriptibles de l'individu, mais ayant le tort de n'admettre que l'individualisme pur et de faire table rase de tous les groupements intermédiaires que l'esprit d'association avait créés entre le simple citoyen et l'Etat. La théorie de l'omnipotence de l'Çtat avait, d'ailleurs, à ce point pénétré les intelligences et les âmes qu'au moment même où elle affirmait les droits imprescriptibles de chacun de ses membres, cette société nouvelle perpétuait, en fait, les plus regrettables pratiques de la vieille monar-
chie. Soit qu'elle fût obsédée par les réminiscences d'une antiquité encore assez mal connue et surtout mal comprise, soit qu'elle ne pût se défendre des habitudes contractées à l'école de l'ancien régime, soit enfin que ses chefs, aux prises avec des difficultés et des dangers formidables, obéissent tout simplement à l'instinct de conservation, la France moderne et, à sa suite, les autres sociétés issues de la Révolution n'hésitèrent pas à affirmer, en toute occasion, le droit souverain de rEtat et sa suprématie sur le simple citoyen. Le jacobin, à ce point de vue, ne valut pas mieux que le légiste ou le docteur le plus entiché des droits du roi. La Convention, le Directoire renchérirent sur Louis XV et le grand empereur n'eut qu'à continuer, en les aggravant peutêtre, les traditions despotiques du grand roi.
Le siècle dernier fut marqué, sans doute, par une réaction salutaire contre les excès du pouvoir absolu ; il restera à jamais honoré et illustré par des tentatives multiples et loyales pour restaurer en France comme en Europe les institutions et les mœurs de la liberté. Il est inutile d'insister sur les détails de cette histoire, qui est celle d'hier. Elle est présente à toutes les mémoires et, d'ailleurs, on ne saurait la retracer sans risquer de donner sur l'écueil de la politique. Il suffit de rappeler d'un mot à quels échecs douloureux, à quelles catastrophes ont abouti les essais tentés en France, depuis près de cent ans, pour soustraire l'individu à la domination de l'Etat, de quelles entraves l'individu est encore chargé, combien les garanties les plus essentielles lui font défaut, quels appels toujours plus pressants et plus nombreux on adresse, de toutes parts, à l'Etal. Grâce au système des conflits de la juridiction, grâce à la théorie des (( actes gouvernementaux )), il n'y a pas un abus de pouvoir qui ne puisse échapper à la répression et contre lequel le citoyen lésé ne se trouve désarmé. En l'absence de tout recours régulier contre les erreurs ou les excès possibles des législateurs, les droits naturels les plus sacrés, les plus inviolables sont à la merci d'un coup de majorité.
Et alors que sous prétexte d'intérêt général et de salut public, l'Etat se trouve ainsi investi d'une autorité despotique et d'un pouvoir à peu près illimité, la masse des citoyens, loin de protester contre cette autocratie d'un nouveau genre, loin de réclamer des garanties, se tourne sans cesse vers ce même Etat, comme vers sa providence terrestre, pour lui demander d'entreprendre de nouvelles œuvres, d'organiser de nouveaux services, surtout de lui accorder de nouveaux subsides qui la dispensent de prévoyance, d'effort, d'initiative et de responsabilité.
Voilà où nous en sommes arrivés et oii beaucoup d'autres pays risquent d'être entraînés par une fausse conception de la nature et du rôle de l'Etat. Il est urgent de réagir dans l'intérêt de la liberté ; il est urgent de travailler à remettre, s'il est possible, un peu d'ordre et de lumière dans les idéesqui ont cours sur ce point capital.
L'Etat, nous l'avons vu, est essentiellement une création de l'homme ; il est l'émanation et comme le couronnement d'une série de groupements antérieurs issus des facultés et des besoins inhérents à la nature humaine. Il n'est pas au berceau de la famille, il n'est pas davantage à l'origine de la tribu ou de la peuplade ; il ne prend naissance qu'après elles et par elles ; il n'existe que par la volonté, par le consentement explicite ou tacite des individus dont elles se composent, et ceux-ci pourraient lui adresser en le modifiant légèrement le vers de Corneille :
Tu n'as pouvoir ni droit qu'autant que je t'en donne.
De lui ils ne tiennent rien ; il tient tout d'eux. Par le fait même de son origine, il n'est né, il ne vit que de leurs sacrifices. Il est accepté et maintenu pour une œuvre de protection et de défense communes, pour faire ce que les initiatives individuelles ou même collectives ne sauraient faire ou feraient moins bien que lui. Mais il s'ensuit que, s'il a le droit de réclamer tous les pouvoirs, toutes les prérogatives indis-
pensables pour raccomplissement de sa mission ainsi délimitée, il ne peut, ni ne doit rien .exiger de plus. Il est le défenseur le plus élevé des intérêts collectifs et permanents des citoyens ; il représente et personnifie la patrie ; mais, dans ce rôle si considérable, si élevé, si nécessaire, il n*y a rien qui l'autorise à se substituer sans nécessité aux citoyens, encore moins à empiéter sur leurs droits naturels, à restreindre leurs libertés nécessaires.
Le premier, le plus essentiel de ses droits et de ses devoirs, consiste d'abord dans la défense du pays contre les dangers extérieurs qui peuvent le menacer : c'est lui, et lui seul, qui peut représenter la patrie vis-à-vis des autres nations, traiter avec elles, parler au nom du pays, assurer le respect de ses droits, la sécurité de ses frontières, celle de ses citoyens à l'étranger, enfin régler les conditions des échanges internationaux et veiller à ce qu'elles soient conformes à la situation politique, économique et financière de la nation.
Il n'est pas seulement diplomate, soldat et marin ; il est aussi, et non moins essentiellement, juge et policier. Punir les crimes et les délits, maintenir la paix entre les citoyens, les empêcher de se nuire les uns aux autres, de se faire justice à eux-mêmes, régler pacifiquement leurs différends et réprimer les atteintes portées à l'ordre public: c'est l'une des principales de ses attributions et peut-être la plus haute.
Une circulation facile, rapide et peu coûteuse est encore un des besoins primordiaux des peuples civilisés ; elle est en même temps une des conditions de la défense nationale : or, elle ne peut être assurée que par l'exécution d'un plan d'ensemble et au moyen des sacrifices de tous : Jà encore, c'est donc l'Etat qui a qualité pour intervenir et qui même, dans beaucoup de cas, peut seul intervenir utilement.
Enfin, pour l'accomplissement de ces tâches diverses, pour subvenir à ces besoins vitaux de la nation, il faut de l'argent, il faut même souvent beaucoup d'argent. De là, pour l'Etat, le droit de prélever, au nom et dans l'intérêt de tous, une certaine quote-part des ressources de chacun ; en d'autres
l'état, la nature, ses attributions 225
termes le droit d'établir et de percevoir les impôts consentis par tous dans Tintérêt de tous.
Sur ce terrain, dans ces limites, le devoir de TEtat est évident et son droit incontestable. Mais sa mission se bornet-elle là.^ Ne comporte-t-elle pas d'autres tâches.^ Ne lui confère-t-elle pas d'autres prérogatives.^ L'idéal de l'Etatjuge de paix, de l'Etat-gendarme n'est-il pas un idéal singulièrement restreint, inférieur et insuffisant.^ Et, en admettant qu'il ait pu convenir aux sociétés primitives, peut-on s'en contenter aujourd'hui, sans méconnaître toute la complexité des sociétés contemporaines, la multiplicité croissante de leurs besoins, l'impossibilité de plus en plus manifeste où l'individu isolé se trouve d'y satisfaire ?
On ne saurait assurément répondre, par une négation absolue et intransigeante, à cette objection si souvent formulée de nos jours. Il y a lieu d'en tenir compte, sans cependant se laisser arrêter par elle, car, si elle est forte, elle n'est point péremptoire. Sans doute, la complexité de l'existence dans nos sociétés modernes est indéniable, sans doute leurs membres connaissent une multitude de besoins que nos ancêtres n'éprouvaient, ne soupçonnaient même pas. Les rapports des citoyens entre eux se sont étendus, compliqués et comme enchevêtrés par le fait même du développement de la civilisation, et la mission naturelle de l'Etat a pris, par suite, un développement considérable. A ne l'envisager que comme gendarme et comme juge, c'est-à-dire comme mainteneur de la paix publique, comme protecteur et défenseur des faibles, que de domaines nouveaux, autrefois fermés à son action, lui sont aujourd'hui ouverts ! La naissance et la prodigieuse extension de la grande industrie, par exemple, ont fait surgir, de toutes parts, ces gigantesques usines, ces colossales manufactures qui occupent des quartiers, presque des villes entières, qui peuvent mettre en péril la santé publique de toute une cité et dans lesquelles viennent s'entasser, par milliers, des travailleurs de tout âge et de tout sexe. De là, pour l'autorité publique, un droit et un
devoir que nul ne songea contester: celui de réglementer, dans rintérêt des voisins, ou mieux de la communauté tout entière, ces industries nouvelles ; celui aussi de veiller à ce que les faibles et les incapables, c'est-à-dire les enfants et la femme travaillant en fabrique y soient humainement traités. Dans Tatelier domestique, ils échappaient à son action, car ils y avaient leurs protecteurs naturels, c'est-à-dire les membres de leur famille et, sauf dans des cas d'une gravité exceptionnelle, sauf en présence d'abus flagrant commis par des parents indignes, l'inviolabilité du domicile mettait obstacle à l'action de l'Etat : dans l'atelier collectif de la grande industrie, au contraire, les défenseurs naturels des mineurs étant absents, l'Etat et ses agents se trouvent forcément amenés à les suppléer.
Prenons un autre exemple. Certaines infractions aux prescriptions de l'hygiène peuvent constituer des dangers sérieux pour la santé publique : qui pourrait refuser aux autorités, soit nationales, soit locales, le droit d'intervenir dans l'intérêt commun pour faire disparaître les foyers d'infection, assainir les quartiers insalubres ou même prescrire à leurs habitants les précautions nécessaires pour les empêcher de propager autour d'eux des germes épidémiques ?
Dans tous ces cas, le rôle, même préventif, de l'Etat est ■ légitime, car, s'il intervient, c'est dans l'intérêt commun, sans se substituer à aucune organisation préexistante, pour accomplir une tâche qui demande à être exécutée d'ensemble, et dont nul ne saurait s'acquitter aussi bien et aussi efficacement que lui ; enfin, et surtout, ce qui justifie son action, c'est qu'elle s'exerce, en définitive, non pour restreindre, non pour limiter, mais au contraire pour assurer et sauvegarder les libertés et les droits de la masse de la population.
En sera-t-il de même dans d'autres domaines, limitrophes sans doute, mais pourtant distincts, par exemple en matière d'assistance et de prévoyance ? Il est certainement de l'intérêt commun que dans une nation il y ait le moins de mi-
l'état, sa nature, ses attributions 227
sère, de vice et d'ignorance possible ; que tous les pauvres, infirmes et malades soient assistés ; que les citoyens soient, en majorité, sobres et prévoyants. C'est, pour un peuple, la première et la plus indispensable condition de force, de paix et de prospérité. Mais s'en suit-il que l'Etat ait pour fonction de prendre cette œuvre essentielle en mains et de s'en attribuer la direction exclusive.^ Ici, — remarquons-le, — il s'agit bien de tâches qui doivent être accomplies et d'intérêts qui doivent être nécessairement sauvegardés ; mais il s'agit aussi d'oeuvres antérieures et en quelque sorte supérieures à celle de l'Etat, de services d'intérêt public auxquels il arrivera souvent que l'initiative individuelle ne pourra seule pourvoir, mais pour lesquels l'action collective de groupements sociaux, indépendants de l'Elat saura toujours suppléer, parfois avec avantage, à celle de l'autorité publique. C'est là, d'après ce que nous avons dit plus haut, le principe auquel il faut toujours revenir, le critérium d'après lequel on peut déterminer avec quelque sûreté le rôle et le droit de l'Etat. 11 n'a pas qualité pour faire, — et surtout pour faire seul, — ce que d'autres organismes faisaient avant lui, ce que d'autres peuvent faire encore à côté de lui, aussi bien que lui, parfois mieux que lui. Or, avant que l'Etat existât, on soignait les malades, on secourait les pauvres, on savait travailler, on savait épargner : il y avait là, dès les temps les plus reculés, autant de manifestations, et des plus hautes, des plus nobles, de l'activité et de la liberté humaines. Arrière donc, sur tous ces points, la mainmise de l'Etat; arrière sa tutelle ou son monopole ! Ces œuvres sont des œuvres de liberté, non d'autorité. En pareil cas, son rôle, son rôle unique consiste à respecter l'initiative individuelle, à en assurer, à en favoriser l'exercice, à rappeler le devoir social, à encourager les initiatives privées, les associations qui l'accomplissent, en se tenant prêt simplement à les suppléer si elles défaillent, — mais sans jamais prétendre se substituer à elles.
Encore moins pourrait-il, sans usurpation manifeste, s'ar-
roger le droit de fixer par mesure législative la répartition . des fortunes et de mettre la main sur les biens des citoyens, en dehors des prélèvements nécessaires au fonctionnement régulier des services publics. La propriété privée est, de tous nos droits, un de ceux qui, par sa nature même et par son origine, échappe le plus aux prises de TEtat. Ce droit est, pour ainsi dire, inhérent à la personne humaine; il en est, comme on Ta dit avec raison, une sorte de prolongement. La propriété privée existait longtemps avant que l'Etat fût constitué ; elle date du jour même où l'homme apparut sur la terre ; sa répartition dérive des lois mêmes qui régissent les destinées de Thomme : des conditions matérielles où il naît, des qualités physiques ou morales dont il est doué, du sentiment naturel d'affection qui unit entre eux les membres d'une même famille et surtout les parents à leur descendance. Dire que cette répartition soit toujours la plus rationnelle et la plus juste possible, serait assurément exagérer ; mais elle est, du moins, la meilleure que comporte l'imperfection de notre nature, et ce n'est pas le législateur, avec ses formules absolues, ses vues souvent étroites et ses passions toujours en éveil, qui pourrait se flatter d'arriver à un partage plus équitable et plus sage. La prétention de réparer par la loi les injustices du sort et les inégalités de la fortune peut procéder parfois de sentiments honnêtes et d'illusions généreuses ; elle n'en est pas moins l'une des utopies les plus décevantes qui soient au monde, car, à supposer cette œuvre colossale faite et bien faite, elle serait essentiellement éphémère, elle serait toujours à recommencer, les passions humaines ne pouvant manquer de détruire aussitôt le savant équilibre laborieusement établi à coup de décrets. De tous les principes, de tous les arguments sur lesquels peuvent se fonder les droits de l'Etat, en est-il un seul qui puisse être invoqué en faveur de la propriété collective ? Est-ce le droit supérieur et antérieur de l'État.^ Partout et toujours, — nous venons de le rappeler, — on voit le droit de propriété privée antérieur à l'existence de l'Etat. — Est-ce le consen-
temenl des citoyens? Jamais et nulle part, Thomme ne s'est, de son vivant, dépouillé volontairement de tous ses biens au profit de la collectivité. — Est-ce la nécessité supérieure de Texistence de TEtat? Nous le voyons, en tous pays, vivre et prospérer sans cette dangereuse extension de ses pouvoirs. — Est-ce que l'initiative individuelle ne serait pas en état de faire valoir les fortunes privées ? Les faits répondent assez hautement à cette question. — Est-ce que l'Etat ferait mieux qu'elle.^ Sur ce point encore, l'expérience a prononcé : partout et toujours, l'État propriétaire, l'État industriel, l'État commerçant, l'Etat exploitant s'est montré et se montre inférieur aux détenteurs de la propriété individuelle.
On allègue, il est vrai, la solidarité, c'est-à-dire ce prétendu droit de créance que la société aurait sur chacun de nous au nom des services qu'elle nous a rendus par avance et dont nous héritons en naissant. On a vu tout à l'heure ce qu'il fallait penser de cette créance sans titre, sans détermination de somme, sans désignation de créancier et qui n'est, au fond, qu'une formule honnête, ou plutôt spécieuse, inventée pour servir de masque au collectivisme. En la rappelant, il suffira d'ajouter un mot pour montrer à quel point est fragile le raisonnement sur lequel on échafaude cette théorie. Elle repose tout entière, on le sait, sur les prétendus services que les générations antérieures, représentées par la société, ont rendus à tout homme venant en ce monde et que celui-ci ne parviendra jamais à acquitter. Or, n'est-il pas évident que certains génies bienfaiteurs de l'humanité lui ont rendu au centuple ce qu'ils avaient pu en recevoir fort indirectement.»^ Et, de plus, est-il bien sûr que l'homme venant en ce monde n'ait que des bienfaits à recevoir des générations antérieures? Combien n'en est-il pas, au contraire, qui naissent dans des sociétés dégénérées, corrompues, désorganisées et qui n'en reçoivent, à leur entrée dans le monde, qu'un supplément de charges et de maux s'ajoutant aux misères inséparables de la nature humaine et destiné à peser sur toute leur existence? Si nous jouissons gratuitement des
aSo PRINCIPES ET SOLUTIONS
grandes découvertes qui forment comme le patrimoine commun de rhumanité, nous recueillons non moins sûrement l'onéreux héritage de toutes les fautes, de toutes les folies, de tous les crimes mêmes accumulés par les générations passées, et bien hardi qui oserait dire lequel de ces deux éléments pèse du poids le plus lourd dans la balance de nos destinées. Qu'il nous soit donc permis de considérer comme une affirmation sans preuves, comme un pur sophisme cette assertion que nous naissons tous débiteurs de la société et que l'Etat trouve, dans cette prétendue créance illimitée de tous contre chacun, le droit de disposer en maître de la propriété privée dans la mesure oii il le juge convenable pour réparer, au profit des déshérités, les injustices du sort.
Ainsi, aucune part de nos biens à l'Etat en dehors des prélèvements strictement indispensables et librement consentis par les représentants des contribuables pour assurer la marche des services publics ; aucune atteinte à la liberté naturelle de l'homme en dehors des nécessités de la défense nationale ou de celles de la répression pénale : telle est la conclusion qui se dégage de la nature même de l'Etat et de ses origines comme de la pratique des peuples les plus avancés dans la voie de la civilisation.
Pour tout le reste, liberté complète, tant qu'elle ne nuit pas aux droits ou à la liberté d'autrui : liberté de la personne humaine dans son travail, dans l'emploi de son temps et de son activité, dans la conception et la direction de sa vie, dans l'expression de sa pensée, dans la manifestation de ses opinions et de ses croyances, surtout dans le sanctuaire de sa conscience, car tout cela est, comme l'homme lui-même, antérieur et supérieur à l'Etat ; tout cela est resté en dehors des attributions qui lui ont été conférées ou des droits qui lui ont été reconnus à son origine ; tout cela même est tellement inhérent à la nature humaine, tellement imprescriptible et inaliénable que, les hommes s'en fussent-ils, à un moment donné, dépouillés entre les mains de l'État, cette abdication de leur propre dignité serait sans valeur et sans droit.
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Ce système, il est vrai, se heurte aux plus vives, sinon aux plus sérieuses objections. On lui reproche d'aboutir à une sorte d'anarchie morale. L'Etat réduit au rôle d'arbitre, l'Etat spectateur indifférent de la lutte des opinions comme de celle des partis, c'est un Etat impuissant, dépouillé de ses prérogatives essentielles, un Etat découronné, une apparence, un fantôme d'Etat. Pour être vraiment lui-même, c'est-à-dire l'incarnation la plus haute d'une nation et Texpression des volontés d'un peuple, il faut que l'Etat ait un principe, une doctrine, il faut qu'il travaille à les faire prévaloir. Non seulement il le peut, mais encore il le doit. Il le peut, car on ne comprendrait pas que, chaque citoyen isolé pouvant avoir et professer telle opinion qu'il voudrait, l'Etat seul, c'est-à-dire le représentant de l'ensemble des citoyens, fût destitué de ce droit reconnu à chacun des membres (jui le composent. Il le doit, car, sans une doctrine à lui, comment l'Etat s'acquitterait-il de sa tâche la plus essentielle, c'est-à-dire comment maintiendrait-il l'union entre les citoyens, la cohésion et l'unité de la nation.^ Où trouverait-il le fondement et la justification de son autorité.^ D'où tirerait-il ses droits les plus essentiels, même celui de punir .** Peut-il tolérer qu'à côté de lui, sous son égide, ou propage des doctrines contraires à son propre principe, en opposition directe avec les lois qu'il a mission de défendre, en contradiction flagrante avec les règles fondamentales sur lesquelles repose non seulement l'ordre politique dont il est la suprême expression, mais encore avec l'ordre social dont il a la garde .^ Et quand il voit, quand il entend contester, nier, bafouer ces règles qui sont pour lui autant de vérités indiscutables, ne doit-il pas intervenir.^ Quelque part que se produise Tattaque, vînt-elle de la chaire, vînt-elle du foyer domestique, ne doit-il pas prendre la défense de ce qui est, après tout,
23â PRINCIPES ET SOLUTIONS
la pensée et la volonté de la nation ? N'a-t-il pas surtout cette obligation vis-à-Ws des mineurs auxquels manquent le jugement et la liberté nécessaires pour réagir contre les fausses impressions que leurs protecteurs nés et leurs éducateurs naturels prétendraient leur donner?
En un mot : l'État doit-il avoir une doctrine morale? l'Etat doit-il travailler à le faire prévaloir?
Sur le premier point, une réponse affirmative s'impose. On ne comprendrait pas plus un Etat sans doctrine morale qu'un homme sans intelligence et sans conscience. Pour gouverner les hommes, il ne peut se passer ni d'idées abstraites, ni d'idées morales. Comme puissance gouvernementale, il a un principe politique sur lequel il repose, au nom duquel il commande, qui est sa raison d'être, qu'il peut et doit défendre par tous les moyens légitimes. Pour accompUr sa mission sociale, il a, bien plus encore, besoin de s'appuyer sur une base morale. C'est d'après sa conception particuUère de l'homme, de sa nature et de sa destinée, qu'il pourra, en se conformant aux vœux de la majorité de la nation et aux règles supérieures de la justice immanente et du droit naturel, fixer les droits et les devoirs des citoyens soumis à son autorité. C'est d'après ces mêmes principes qu'il pourra pourvoir aux intérêts généraux de la nation et en assurer la satisfaction légitime en mettant à la disposition de tous les institutions d'utilité publique les plus propres à faciliter leur existence, à accroître leur bien-être matériel et moral.
En agissant dans cette mesure et dans ces limites, l'Etal ne sort pas de son rôle naturel, do son rôle légitime : s'il offre, en effet, ses services pour la satisfaction des intérêts généraux du pays, il ne les impose pas; il agit non par voie d'autorité, mais par voie gracieuse. De même, s'il affirme certains principes au nom desquels il édicté des lois et donne des ordres pour sa conservation propre et pour le salut de la patrie, il n'excède pas son droit. Il en franchirait, au contraire, les limites s'il voulait rendre obligatoire sa doctrine
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morale elle-même, s'il tentait d'entraver l'expression de doctrines contraires, s'il s'érigeait en autorité dogmatique, s'il prétendait tenir bureau d'esprit et chaire de vérité (i).
Ici, nous touchons, nous arrivons à l'objet spécial de cette étude : nous entrons au cœur même de notre sujet.
Le problème qu'il soulève a, comme on l'a vu, préoccupé, divisé les esprits dans tous les temps et dans tous les pays. Il reste encore posé devant la conscience du genre humain, et particulièrement devant la conscience française. Il n'en est peut-être pas de plus grave, car il touche aux intérêts les plus considérables, aux sentiments les plus ardents, aux passions les plus profondes et les plus généreuses, aux fibres les plus délicates du cœur humain. Il met en présence les trois êtres les plus considérables, les plus respectables, on pourrait presque dire les plus augustes qui soient dans les sociétés civiles: le père, c'est-à-dire la famille; l'enfant, c'est-à-dire l'avenir et l'espérance du genre humain; l'Etat, c'est-à-dire la patrie.
Où est la solution ? On ne saurait la chercher dans aucun de ces systèmes absolus qui, reposant sur un principe unique et faisant abstraction des principes opposés, aboutissent, par excès de logique, à l'injustice ou à l'absurdité, parfois à l'une et à l'autre. Il n'y apas, en effet, ici-bas, de vérité qui, poussée à ces conséquences extrêmes, ne puisse produire des résultats monstrueux. L'absence totale de critique est uq vice de l'esprit ; le doute universel en est un autre. L'analyse à outrance, l'analyse incapable de synthèse est une sorte d'impuissance intellectuelle ; la synthèse sans analyse enlève au jugement toute solidité, aux conclusions toute sûreté.
(i) « Le mal proyient de cette fausse notion de PÉtat qui, même aujourd'hui, prétend diriger la conscience dont il imagine avoir la charge. L'État ne saurait être ni un professeur de philosophie, ni un professeur de morale ; l'État n'a à i^gler que des intérêts matériels. Qu'il nous donne une bonne police, de bonnes routes, qu'il tâche de supprimer la misère, qu'il s'efforce de réaliser l'égalité des citoyens et la solidarité humaine, qu'il veille à notre sécurité et à notre prospérité et, pour le reste, qu'il veuille bien nous... (laisser tranquilles). » (Henry Maret, La liberté de V enseignement^ p. 53.)
a3d PRINCIPES ET SOLUTIONS
L'ordre est le plus grand des biens: et pourtant, s'il supprime la liberté, il devient mortel. Rien de plus sacré que le principe de la liberté humaine : et pourtant, exercée sans limite et sans frein, elle devient un fléau. Sacrifiez Tâme au corps : vous vous ravalez au rang de la brute. — Donnez tout à l'âme en négligeant le corps : vous marchez à la folie ou à la nnort.
Il n'en estpas autrement dans la question qui nous occupe. Quiconque prétendrait la résoudre d'après un principe unique, absolu, et en tenant compte que d'un seul des droits^ et des intérêts en présence, se condamnerait, par là même, à un échec lamentable, à une sorte de faillite morale. Le droit de l'enfant est, sans doute, eu matière d'éducation, le plus sacré de tous et, le plus souvent, il se confondra avec celui du père : il n'en est pas moins vrai que, dans cei*tain& cas, ils peuvent, en quelque manière, se limiter l'un l'autre, et il est non moins certain que TEtat a, lui ailssi, dans ce domaine, des droits correspondant à des devoirs impérieux et dont on ne saurait faire abstraction. Le droit du père est évident: et cependant, s'il était sans limite, si l'on déniait à l'Etat tout droit d'intervention et de contrôle, non seulement on pourrait, dans certains cas, compromettre les intérêts les plus sacrés de l'enfanj ; mais encore on commettrait une injustice vis à-vis de l'État, c'est-à-dire vis-à-vis de l'ensemble de la nation intéressée, au premier chef, à ce que les enfants reçoivent une bonne éducation, conforme à leur situation sociale, conforme à la morale et au patriotisme. Mais si, au nom de ce même principe, on ne voulait envisager que le droit de l'Etat et l'intérêt de la collectivité, si, retournant jusqu'aux temps de Lycurgue, on voulait donner à l'Étal la haute main sur l'éducation et exproprier pour ainsi dire le père de son enfant, on tomberait dans la tyrannie la plus odieuse, la plus monstrueuse que la terre ait jamais connue.
C'est donc seulement dans la conciliation de ces trois droits distincts, dans la combinaison harmonieuse de l'intérêt public avec les intérêts privés que l'on doit chercher et que Ion peut espérer trouver une solution satisfaisante.
L*ÉTAT, SA NATURE, SES ATTRIBUTIONS a.HS
Il ne faut pas, cependant, hésiter à reconnaître que, si la conciliation était impossible, si Ton devait choisir et donner à un seul des trois intéressés la direction exclusive de Téducation et de renseignement, c'est incontestablement le père, c'est-à-dire la famille, qui devrait avoir la préférence. Il y a, de cela, deux raisons décisives: la première, c'est que le droit du père, dérivant de la nature de l'homme, prime, par là même, toute convention humaine ; la seconde, c'est que presque toujours il se confond avec les droits et les intérêts de l'enfant, dont il constitue la meilleure garantie. Or, en matière d'éducation et d'enseignement, l'intérêt de l'enfant cstl'intérêt suprême, l'objet essentiel, le critérium pour ainsi dire infaillible.
C'est de lui que nous parlerons donc tout d'abord.