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CHAPITRE II

Les droits de l'enfant dérivent de sa nature et de ses besoins. — Ils se résument dans le droit de vivre. — Conséquences : respect de sa vie matérielle ; soins maternels de la première enfance ; protection et autorité du père; comment le père et la mère seuls peuvent se bien acquitter de cette tâche. — La famille indispensable à l'enfant : la séparation et le divorce contraires à son droit.

Nécessité de l'éducation : discussion de la théorie de J.-J. Rousseau. — Education physique : l'enfant a besoin et droit de la recevoir, et de la recevoir de ses parents. — Education intellectuelle : autre droit de l'enfant. / —

Education de l'âme : formation du caractère, de la conscience ; initiation de l'enfant au devoir : devoirs envers lui-même, envers ses semblables, envers sa patrie, envers les hommes. — Révélation à l'enfant des harmonies physiques et morales dont le monde est plein. — Enseignement des g^randes vérités métaphysiques : immortalité de l'âme, vie future, existence de Dieu.

Procédés d'éducation : pour former un être intelligent et libre, elle doit l'exercer surtout à acquérir par lui-même les notions nécessaires et user, le moins possible, de contrainte. — L'éducation terminée, l'enfant a encore droit aux conseils, h l'appui et aux consolations de ses parents.

Le (( droit de Tenfant » est une formule moderne et presque contemporaine ; mais la chose est éternelle.

En venant au monde, Tenfanty apporte un droit qui contient et résume tous les autres: le droit de vivre, entendu dans la plus haute et la plus complète acception du terme.

Etre débile, impuissant, ilne saurait vivre si une infatigable tendresse ne veille constamment sur lui pour subvenir à ses besoins, pour remédier à ses misères, pour écarter de sa frêle existence les dangers sans nombre qui la menacent de toutes parts. Longtemps dénué de raison, il ne peut se pas-

ser d'un maître dont Tautorité soit tempérée par l'affection; mais, en même temps, ayant en lui les germes de ces facultés sublimes et presques divines qui s'appellent la raison et la liberté, il a besoin d'un guide, qui peu à peu les éveille, les dirige et lui permette de les porter jusqu'à leur plein et harmonieux épanouissement. Corps, esprit, âme doivent être formés et développés en lui jusqu'au moment oii, arrivé à la plénitude de la vie, il sera devenu apte à la transmettre à son tour. Tel est son droit ; tel est l'objet admirable de l'éducation.

Ces besoins de l'enfant ne se discutent pas, ne se laissent ni restreindre, ni limiter par la loi: ils s'imposent, car ils découlent de sa constitution physique et morale, des liens xjue la nature a créés entre lui et ses auteurs ; sa faiblesse même en fait autant de droits.

Comme toute créature humaine, il a le droit de vivre. Qu'elle lui réserve comme partage la joie ou la douleur, xju'elle doive être pour lui une souffrance ou une bénédiction, un fardeau ou une caresse, l'existence est un bien qu'il tient de Dieu, qui lui appartient en propre et que nul ne saurait lui ravir sans crime. La sagesse et l'humanité de la civilisation chrétienne ont fait justice des sophismes et des pratiques barbares par lesquels la civilisation antique s'était, à ce point de vue, déshonorée. Plus de droit de vie ou de mort du père sur l'enfant ; plus de ces épreuves homicides dans lesquelles l'Etat ou ses délégués s'arrogeaient, sous prétexte d'un prétendu intérêt public, la prérogative abominable de supprimer les nouveau-nés débiles ou mal conformés. Quelle que soit sa force ou sa faiblesse physique, l'enfanta droit de vivre, au nom de son âme immatérielle et immortelle. Ceux dont la volonté lui a transmis la vie n'ont pas, pour cela, la faculté de la lui ravir, car ils ne sont que les dépositaires de ce germe sacré ; leur acte n'a fait, au contraire, que leur imposer un devoir nouveau, un devoir strict: celui de continuer et de compléter leur œuvre. Quant à l'Etat, d'où tirerait-il un droit quelconque sur l'être débile et char-

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mant issu de sentiments antérieurs, aussi bien que supérieurs à toute société humaine? A quel titre prétendrait-il disposer d'une vie qui n'est pas son œuvre ? Par quelle présomption s'imaginerait-il pouvoir augurer des destinées de l'enfant et préjuger soit les services qu'il pourra rendre à la collectivité, soit la charge qu'il lui imposera? Des éleveurs de bétail peuvent le faire ; les chefs du haras humain qui rappelait Sparte pouvaient aussi commettre cette criminelle absurdité, parce que dans leur cité la force physique était indispensable. Il en est autrement parmi nous. Nous avons appris à connaître le prix inestimable des âmes fortes, des génies puissants qui logent parfois dans des corps débiles ; plus encore, nous avons appris le respect inviolable qui est dû à toute existence humaine.

Ce droit de vivre, que l'enfant possède dès qu'il commence à respirer, n'implique pas seulement la préservation de sa fragile existence : il nécessite également, par une suite naturelle, tout un ensemble de soins sans lesquels celle-ci ne pourrait ni se prolonger, ni surtout se développer dans des conditions normales. Il faut à l'enfant le lait ou, tout au moins, les soins, le sourire, les caresses de sa mère. La science a confirmé, sur ce point, l'instinct ou, si l'on aime mieux, les indications de la nature. Elle a reconnu et proclamé qu'entre le nouveau-né et sa mère, il y a une affinité physique plus intime que tout autre ; par suite, aucune nourriture ne saurait valoir, pour l'enfant, le lait maternel est aliment unique tiré de la substance même de celle qui l'a formé et de la vie de laquelle il a vécu si longtemps. Plus indispensable encore est peut-être, pour lui, cet autre soutien de sa frêie existence, cette sorte d'aliment à la fois matériel et moral qu'il trouve dans les soins et la tendresse de sa mère. Ici encore, la profonde et mystérieuse affinité des deux êtres donne à la mère, par une sorte de grâce d'état, une sollicitude, un dévouement que personne autre ne saurait posséder ; elle lui donne aussi, dans la plupart des cas, une compréhension incomparable et, pour ainsi dire, instructive

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des besoins de son enfant ; elle Tenflainme d'une tendresse à laquelle nulle autre n'est comparable ; elle lui suggère des inspirations, elle lui fait parler une langue à laquelle ne ressemble aucune autre. Qui saura jamais tout ce que l'enfant apprend, en ces premières années, d'un mot, d'un geste, d'un sourire, d'une caresse de sa mère? Qui pourra dire quelles impressions profondes et ineffaçables il en reçoit? Qui pourra dire tout ce que perd celui qui en est privé, quelle tristesse, quelle dépression, quelle infériorité morale en rejaillira sur toute son existence, à quel point il en sera, pour ainsi dire, moralement mutilé ?

Sans doute il y a des exceptions : la tendresse maternelle est parfois maladroite dans l'accomplissement de sa tâche ; elle a souvent besoin d'être éclairée, conseillée, guidée; sans doute encore, il se rencontre des mères dénaturées. Mais ces monstruosités morales ne prouvent rien contre la loi universelle dérivant de la nature de l'homme ; et cette loi nous dit, ou plutôt elle nous crie que l'enfant a besoin des soins et de l'amour d'une mère, qu'il y a droit, que rien ne les saurait remplacer. C'est ce que Napoléon, après Leibniz, résumait dans ce mot expressif: ce Rien ne peut remplacer l'éducation des langes. » Et cette éducation, la première comme la plus puissante de toutes, la femme, la mère seule peut et doit la donner. Cela est si vrai que, même chez les peuples les plus pénétrés de l'idée de l'éducation par l'Etat, même chez les moins respectueux des droits de la famille, la cité attendait, pour s'emparer de l'enfanl, qu'il fût sorti de la première enfance : jusqu'à cinq, six ou sept ans, elle le laissait à sa mère. De tous les droits de l'enfant, elle ne respectait que celui-là ; mais encore était-elle forcée de le reconnaître implicitement, tant il est évident, indiscutable, sacré.

On peut presque se reprocher d'insister sur ce point, qui n'est guère discuté. Beaucoup moins incontestés, quoique non moins certains, sont les autres droits de l'enfant qu'il nous reste maintenant à examiner.

Pour grandir et se développer, l'enfant n'a pas seulement besoin de sa mère, il a aussi besoin de son père et de la famille. C'est un des caractères par lesquels F homme se distingue le plus nettement des animaux. Alors que les petits de ceux-ci, presque immédiatement abandonnés par le père, peuvent se suffire à eux-mêmes très peu de temps après leur naissance et ne tardent pas à perdre tout sentiment comme tout souvenir du groupement familial, nous voyons, au contraire, l'enfant naturellement porté à s'appuyer sur la force et la sagesse de son père tout autant que sur la tendresse de sa mère et ne progresser vraiment que sous la protection de l'un et de l'autre. Rien déplus évident, rien aussi de plus explicable et de plus naturel. La femme est, en général, beaucoup trop faible,, surtout durant le temps qui précède et suit son accouchement, pour pouvoir défendre son enfant et se défendre ellemême. L'enfant, de son côté, est pendant beaucoup trop longtemps incapable de se subvenir à lui-même pour que sa mère puisse, à elle seule, nourrir sa progéniture, particulièrement quand celle-ci est nombreuse. Il est donc indispensable, dans l'intérêt de l'enfant, que le père ne se sépare pas delà mère, qu'il continue avec elle l'œuvre de création par laquelle ils ont donne la vie à l'enfant, qu'il défende celui-ci contre les ennemis extérieurs, qu'il assure par son travail la subsistance de sa petite famille. On pourrait, il est vrai, concevoir, à la rigueur, un état de choses dans lequel cette mission indispensable serait remplie parla société, celle-ci prenant sous sa protection spéciale la mère avec son enfant et se chargeant de les faire vivre. Mais la tâche du père est double. Ce n'est pas seulement comme nourricier qu'il doit demeurer associé à la mère pour faire vivre et pour élever leur enfant : c'est aussi comme éducateur. L'enfant a besoin de sa mère, il a besoin de son père ; mais il a aussi besoin de foyer, de la famille, c'est-à-dire de son père et de sa mère unis par une commune affection et agissant de concert dans son intérêt, qui est vraiment, dans toute Tacception du terme, un intérêt supérieur ou, pour mieux dire, l'intérêt supérieur de

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la famille, comme de la nation et du genre humain. Si lenfant a droit aux soins de sa mère pour qu'elle verse dans son coeur tous les trésors de sa tendresse, il n'a pas moins besoin de la présence du père au foyer domestique pour y maintenir Tordre, pour y faire régner la raison, pour habi tuer Tadolescent, le jeune homme à Tautorité, pour former en lui, peu à peu, le caractère et la conscience, pour mettre et développer dans son âme le germe des vertus viriles.

C'est le rôle qu'avait assumé ou plutôt usurpé rautorité publique, dans les cités de l'ancienne Grèce ; c'est celui que voudraient encore lui faire reprendre les théoriciens du socialisme contemporain. Ils s'imaginent que, non seulement pour nourrir l'enfant, mais encore pour le plier au joug nécessaire de la discipline et pour former l'homme en lui, l'Etat peut suppléer le père et la mère. Erreur profonde, dont personne ne souffrirait plus que l'enfant. L'autorité est indispensable dans toute éducation, et l'enfant a besoin d'y être soumis ; mais cette autorité ne saurait, de toute évidence, s'exercer sur lui comme elle s'exerce sur les hommes faits. Pour qu'elle lui soit profitable, elle doit être tempérée de douceur et de tendresse, variée surtout .dans ses applications suivant la nature propre et le caractère de chaque enfant. Sans doute, un moment peut venir où l'intérêt même de celui-ci exige qu'il passe du foyer paternel à l'école et que l'éducation familiale fasse place à l'enseignement public ; sans doute encore, il se rencontre parmi les maîtres de la jeunesse des éducateurs merveilleux dont le tact, le dévouement et la clairvoyance sont comparables, quelquefois même supérieurs à ceux des pères ; mais il n'en demeure pas moins vrai que, dans la grande majorité des cas, le père aura, par une sorte de grâce d'état, des lumières et des dons de nature auxquels nul autre ne saurait prétendre. S'il est une affinité native qui donne à la mère une sorte de double vue pour l'éducation de l'être qu'elle a mis au monde, il y en a une aussi, bien que moins puissante peut-être, entre le père et l'enfant. Nul, sauf la mère, ne saura, nul ne pourra mieux que le père lire

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dans Tâme de son fils, deviner ses secrètes pensées, se rendre compte de ses instincts physiques, de ses besoins moraux et approprier son action éducatrice aux mille nuances, si délicates, si fugitives de la nature infantile.

A tous ces points de vue, Tenfant a besoin de père ; il aie droit d'avoir son père comme premier, comme principal éducateur.

Et il ne suffirait pas que ces deux influences salutaires et sacrées, celle du père, celle de la mère, fussent exercées séparément. Le droit de Tenfant va plus loin : il faut que les deux êtres dont il est comme la chair et le sang, les deux êtres qui se sont unis pour le tirer du néant restent unis pour continuer ensemble leur œuvre. L'enfant a besoin que leurs deux actions soient simultanées, qu'elles se complètent, se tempèrent et s'éclairent Tune par l'autre, il a besoin d'avoir sous les yeux le spectacle de leur mutuelle afiection, de leur amour commun pour lui-même : de ces premières impressions reçues au foyer familial, il doit garder une ineffaçable empreinte dont rinfluence se prolongera sur sa vie entière, il a le droit de grandir à ce foyer, que les lois éternelles de la nature humaine ont fait et construit pour lui : il en a besoin non seulement pour y grandir à l'ombre de la double autorité et du double amour de ses parents, mais encore pour y faire, avec ses frères et sœurs, le premier apprentissage de la vie en commun, pour y connaître, y goûter les premières douceurs de l'affection, de l'amitié entre égaux et contemporains. Ce sont là autant d'éléments d'une éducation bienfaisante, autant de conditions de bonheur qui, de droit naturel, éternel et divin, appartiennent à l'enfant et dont nul ne saurait le frustrer sans une sorte de crime.

La conséquence en est visible. Le droit de l'enfant s'oppose à ce que l'union de ses parents soit dissoute autrement que par la mort. Le contrat qui les lie a été conclu surtout en vue de son existence et dans son propre intérêt. Il y était partie principale, bien que encore inexistant. Ses futurs parents stipulaient d'avance pour lui ; d'avance ils s'engageaient

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( « ne rien faire qui pût lui nuire, à ne rien négliger de ce

qui pouvait aider au plein et harmonieux développement de son être physique et moral. De là, pour eux, robligation de ne pas éteindre, de ne pas détruire ce foyer domestique au sein duquel il est né, au sein duquel seulement il peut grandir pleinement, acquérir toute sa force et connaître une enfance heureuse.

Telle est, du moins, la théorie. Trop souvent, hélas I elle est en désaccord avec la pratique. Trop souvent, les passions, les défauts de caractère, les chocs répétés de deux natures mal assorties rendent la vie commune insupportable aux parents. Alors se pose le plus douloureux des problèmes, le plus redoutable des dilemmes. Faut-il que ces deux êtres devenus odieux Tun à l'autre restent enchaînés et continuent a vivre ou, pour mieux dire, à végéter sous le même toit en rendant Tenfant témoin de leurs dissentiments, de leurs querelles, de leurs haines ? Ce serait la ruine, la négation de toute éducation digne de ce nom. Faut-il qu'ils se séparent en se partageant, pour ainsi dire, l'enfant, souvent en se le disputant .î^ Le péril, le dommage, au point de vue de l'éducation, n'est guère moindre, car, si profond que soit pour l'enfant l'amour de celui de ses parents auquel il sera confié, de quelque tendresse qu'il l'entoure, il ne saura peupler à lui seul le foyer désert, ni donner à l'enfant l'illusion de la vie de famille complète et véritable. A l'éducation de celuici, il manquera toujours quelque chose, soit la fermeté virile . du père, soit l'incomparable tendresse maternelle et, quelle que puisse être l'inexistence des époux séparés, que la séparation soit pour eux un soulagement ou un surcroît de peines, la véritable victime en sera toujours l'enfant.

Faut-il donc qu'il soit sacrifié à ses parents ? Faut-il que ceux-ci soient sacrifiés à son intérêt suprême? C'est bien, comme on le disait tout à l'heure, le plus délicat, le plus difficile des problèmes. Aucune législation, laïque ou religieuse, n'a cru pouvoir maintenir enchaînés l'un à l'autre ceux à qui des dissentiments trop profonds ou de trop graves injures ren-

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dent insupportable la continuation de la vie commune ; touteis ont admis, dans certains cas déterminés, la séparation des époux, en partageant entre eux, suivant des règles et des Bystèmes variables, la direction et l'éducation des enfants. Peutêtre est-il difficile d'écarter une telle solution. Peut-être doiton se résigner à ce sacrifice partiel du droit de l'enfant, en admettant que, même au point de vue de l'éducation, il aurait plus à perdre qu'à gagner, dans certains cas, au maintien forcé de ses parents sous le même toit, avec tout le cortège de tristesses, de querelles et de scandales qui en serait l'inévitable conséquence.

Mais, du moins, est-il un point sur lequel, en dehors dç toute considération confessionnelle, on ne saurait se dispenser d'insister. Si l'on peut, en effet, si l'on doit même parfois admettre que la séparation des parents s'impose dans certains cas, il importe, en revanche, que cette séparation ne soit pas irréparable et que l'enfant ne soit pas exposé à devenir le témoin attristé et démoralisé d'une nouvelle union contractée avant la dissolution naturelle de la première. Il y a sans doute beaucoup à dire sur cette grande question du divorce, et, d'ailleurs, ce n'est pas, ici, le lieu de la traiter à fond. Cependant, il y a un fait qu'il est impossible de ne pas rappeler ; c'est le mal profond, irréparable que le divorce fait aux enfants, mal matériel aussi bien que moral, mal subi par les enfants du second mariage aussi bien que par ceux du premier. Pour les uns comme pour les autres, c'est une blessure morale presque incurable, c'est la ruine de l'éducation, l'effondrement de la famille. Bien plus encore que de la séparation, l'enfant est la victime nécessaire du divorce. C'est là une vérité d'expérience tellement reconnue qu'elle se passe de démonstration : en la soulignant davantage, on tomberait dans le lieu commun.

Ainsi, le père, la mère, la famille : tels sont les premiers

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éducateurs donnés à Tenfant par la nature ; tels sont les soutiens auxquels a droit sa faiblesse, les guides auxquels a droit son inexpérience.

Il reste à examiner ce qu'il peut attendre d'eux, les secours et les bienfaits que, par droit de naissance, il doit recevoir de ses auteurs.

Ils lui ont donné la vie : ils doivent non seulement la lui conserver, mais encore la continuer, l'accroître, la fortifier, l'amener jusqu'à son plein et harmonieux développement. De toutes les facultés physiques, intellectuelles et morales qui sont en lui, ils doivent Taider à faire le meilleur usage, à tirer le meilleur parti, à se servir pour devenir homme dans la plus haute et la plus complète acception du terme. Tout ce qu'ils doivent à l'enfant, tous les droits de celui-ci se résument en deux mots d'une signification merveilleuse et d'une incomparable énergie : ils doivent l'élever, il a droit à l'éducation.-

Les parents doivent élever l'enfant : ils doivent, par un travail incessant, faire sortir celui-ci de l'état inférieur et presque rudimentaire dans lequel il est venu au monde pour l'amener insensiblement à une vie supérieure, à une existence physique moins précaire, à des pensées moins obscures, à des conceptions plus hautes ; ils doivent dégager, pour ainsi dire, de la gangue de Texistence animale le pur diamant de la pensée et du sentiment moral, de la science et de la conscience. L'enfant a droit à Téducation, c'est-à-dire à celte transformation admirable, à cette sorte de métamorphose qui, du petit animal, du vermisseau humain qu'est le nouveau-né, tirera Thomme véritable, l'homme physiquement, intellectuellement et moralement complet, par une opération comparable à celle qui, de la chrysaUde, fait éclore le papillon.

Corps, esprit et âme, lenfant a droit à une éducation qui développe et perfectionne éj?alement toutes ces parties de son être. C'est assez dire et la grandeur et la complexité de l'œuvre éducatrice.

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Celte œufre, il est vrai, a été contestée dans son principe même. On a prétendu qu'elle était non seulement inutile, mais encore nuisible. C'est le paradoxe célèbre de Jean- Jacques Rousseau. A Ten croire, il suffit de laisser agir la nature. Elle est la meilleure des éducatrices. Ou plutôt il n'est besoin ni d'éducateurs, ni d'éducation. Il faut laisser l'homme se développer librement, suivant ses penchants innés qui tous le portent au bien. De lui-même, il saura faire de ses forces physiques le meilleur usage ; de luimême, il sera juste et bon : c'est la prétendue civilisation, ce sont les lois, les préceptes, l'éducation vicieuse qui le font dévier et le pervertissent.

Mille fois on a répondu à ce sophisme du plus brillant et du plus chimérique des philosophes; mille fois on lui a opposé l'exemple décisif du sauvage et l'expérience non moins concluante faite sur l'enfant lui-même. Le premier est un adulte à l'état de nature et auquel Rousseau ne pourrait reprocher d'être déformé par l'éducation : cela ne l'empêche pas de dépasser en cruauté, en fourberie, en paresse, en intempérance et en superstition l'immense majorité des hommes civilisés. Quant à l'enfant, ceux qui l'ont étudié de près et d'une manière suivie n'ont41s pas trop souvent découvert en lui, sous sa grâce incomparable, les germes des pires passions déjà existants dès qu'il commence à prendre conscience de lui-même et avant qu'il ait subi l'influence d'aucune éducation ?

La vérité, diamétralement opposée aux assertions de Rousseau, c'est que, si l'homme a des idées innées, s'il possède des tendances et des facultés naturelles, il a besoin qu'elles soient constamment perfectionnées et redressées, tout au moins dirigées par l'éducation. Il lui faut, en tout, un apprentissage. Son corps n'acquiert toute sa force et toute sa souplesse que grâce à des exercices répétés, à défaut desquels l'enfant reste gauche et lourd. L'enfant apprend à marcher comme il apprend à parler. A défaut d'enseignement, il s'arrête aux premiers linéaments de la pensée et ne

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s'élève guère au-dessus de ranimalité. A défaut d'éducation, il se montre inconsciemment menteur, paresseux, sensuel, égoïste jusqu'à la férocité, et les tendances contraires qui peuvent l'incliner vers le bien n'arrivent pas, par elles-mêmes, à prendre le dessus. Seuls, les exemples, les traditions, les préceptes et, au besoin, l'autorité de ses parents ont le pouvoir d'arracher, pour ainsi dire, l'homme à la domination de ses instincts malfaisants ; seul, il a le privilège de pouvoir, grâce à l'éducation, se transformer ainsi. Seul de tous les êtres créés, il est susceptible d'évolution et de progrès, parce que, seul, il peut mettre à profit, par l'éducation, l'expérience, les découvertes et les conseils de ceux qui l'ont précédé ici-bas.

Grâce à eux, il peut développer son corps, éclairer son esprit, ennoblir son âme : aussi, est-ce le triple objet de l'éducation, le triple point de vue auquel s'exerce le droit de l'enfant vis-à-vis soit de ses auteurs, soit de la société.

Pour parler d'abord du corps, l'enfant a évidemment droit à une nourriture suffisante non seulement pour le conserver et l'entretenir en santé, mais encore pour assurer l'accroissement et le développement normal de son corps. 11 doit recevoir tous les soins d'hygiène indispensables à sa saiité et à sa croissance ; rien ne doit être épargné de ce qui est nécessaire soit pour guérir ses maladies, soit pour atténuer ou faire disparaître les infirmités dont il peut être atteint. Pour arriver au plein développement physique que comporte l'éducation, le corps doit être habitué, entraîné progressivement à des exercices qui, même au prix de certaines fatigues, le rendent robuste et souple, leste et vigoureux, résistant aux intempéries, aux privations et, dans une certaine mesure, à la maladie. Bien entendu, cet entraînement physique de l'enfant, comme, du reste, toute l'éducation, doit être entendu et pratiqué avec prudence et ménagement. Il peut presque varier avec chaque enfant, suivant son sexe et son âge, suivant son tempérament, suivant les conditions où il se trouve, suivant le genre de vie qu'il semble destiné

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à mener, et c'est même un des motifs pour lesquels le système absolu de l'éducation publique, de l'éducation en commun paraît devoir être écarté. Sparte pouvait le pratiquer, car elle ne reculait pas, on Ta vu, devant l'élimination des organismes faibles et elle continuait, par une rude éducation donnée en commun, la sélection physique qui avait commencé dès le berceau. Grâces à Dieu, nous ne sommes plus à Sparte, et les promoteurs les plus déterminés de l'éducation commune et uniforme, telle que la voudraient certaines écoles socialistes, savent fort bien -qu'il serait nécessaire de graduer, de doser, pour ainsi dire, le régime physique de l'enfant d'après sa constitution. Mais est-il besoin de signaler toutes les défectuosités, toutes les lacunes qu'un pareil système présenterait forcément dans ses applications ? Entrepris par l'Etat, le dressage, même physique, des jeunes générations, avant leur arrivée à l'âge d'homme, aurait nécessairement les défauts de toute opération administrative. Quelque soin que l'on y apportât, il aurait toujours un caractère trop uniforme, trop rigide ; il ne serait pas tempéré par la soUicitude des parents, vivifié par leur zèle ; il risquerait, dans bien des cas, de compromettre la santé, parfois la vie de l'enfant.

Si l'éducation physique est nécessaire, la formation de l'intelligence n'est pas moins indispensable surtout dans nos sociétés modernes. Et par là il faut entendre non pas tant l'enseignement qui meuble, pour ainsi dire, la mémoire et exerce l'entendement, que l'éducation proprement dite, dont l'objet est d'habituer l'enfant, par une sorte de gymnastique intellectuelle, à faire un usage utile de ses facultés mentales. Dans ce domaine, la tâche de l'éducateur est considérable et elle est d'une importance extrême. Après la formation morale de la conscience, il n'y a peut-être, dans l'éducation, rien de plus ardu ni de plus essentiel. C'est par là surtout qu'elle fait des hommes ; et malheureusement on semble trop souvent l'oublier de nos jours. On croit avoir vraiment enseigné lorsqu'à force de leçons et d'exercices en partie mécani-

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ques, on a comme entasse dans le cerveau de l'enfant une masse plus ou moins confuse de faits et de notions, de détails et de règles. On n'a pourtant rien fait si en même temps on n a eu soin de préparer, dans l'intelligence de l'enfant, l'instrument nécessaire et universel qui seul peut lui permettre d'élaborer et d'utiliser l'aliment parfois indigeste qu'on lui a donné ou plutôt prodigué. Sans doute l'enfant a droit d'être instruit de tout ce qui est indispensable à l'homme moderne pour tenir sa place parmi ses contemporains, dans le milieu et le rang où sa destinée fa fait naître. Sans doute il ne saurait, sans déni de justice, être privé de ces connaissances élémentaires qui sont comme le prolongement de nos sens, qui forment le patrimoine commun du genre humain et dont la privation constitue, au préjudice de celui qui en est la victime, une sorte de mutilation mentale. Il faut que l'enfant soit mis à même de les acquérir, et nous verrons plus loin jusqu'où peut aller, en cette matière, l'obligation de la famille, jusqu'où le droit de l'Etat. Mais il ne faut pas se lasser de rappeler que le droit de l'enfant suppose surtout l'éducation de son intelligence et la formation rationnelle de son entendement. S'il a besoin que son corps soit exercé non pour faire des tours de force, mais pour assouplir ses membres, fortifier ses muscles et le rendre apte aux travaux matériels qui l'attendent dans la vie, il a un besoin non moins pressant, non moins absolu d'apprendre, par des exercices appropriés, à contrôler ses sensations, a dominer et à diriger son imagination, à tirer par le raisonnement des conclusions justes, à mettre de l'ordre dans ses idées, à se guider parla réflexion et le jugement, à dissiper par la raison les illusions de son cœur ou les sophismes de la passion. C'est par là vraiment que l'éducation intellectuelle confine à l'éducation morale et que l'esprit touche de tout près à l'âme.

Nous avons nommé l'âme, et avec elle, et en elle, nous

avons désigné Tobjet suprême de toute éducation digne de ce nom. Former Tâme, l'éclairer et la vivifier, la pénétrer de ridée du devoir, la rendre attentive à la voix de la conscience ; tel a toujours été, tel sera toujours la tâche essentielle de Téducateur. Pour l'enfant, il n'est pas de besoin plus essentiel que cette formation de l'âme ; il n'est pas de droit plus certain. Le père, la mère qui ne donnerait pas à l'âme de l'enfant l'aliment moral qu'elle réclame se rendraient envers lui coupables d'un crime au moins égal à celui des parents qui le laisseraient mourir de faim. Ils le ravaleraient, en effet, au rang de l'animal en laissant sommeiller en lui les facultés sublimes par lesquelles il se distingue de la brute.

Si, comme on l'a vu, le but d'une éducation bien comprise est d'assurer le développement normal et complet de toul l'être humain, est-il permis, serait-il possible de négliger ce qu'il y a en lui de plus essentiel, de plus grand et de plus noble .^^ Seul entre tous les êtres, il tient de nature le privilège précieux, mais redoutable, de ne point se laisser guider par l'instinct. S'il est doué d'intelligence, il est doué aussi de liberté, non pas sans doute d'une liberté absolue et complète, mais d'une liberté qui, tout en étant modifiée, infléchie, déterminée plus ou moins par les circonstances, les milieux et les antécédents, subsiste pourtant, dans une mesure plus ou moins large, au fond de chacun de nous. Non seulement il est doué de liberté, mais encore il a le sentiment inné que cette liberté doit être réglée, qu'il existe une loi à laquelle il est tenu d'en conformer l'exercice. Vainement cherchera-t-on à considérer ce sentiment inné comme une simple illusion de l'imagination, comme le résultat des idées inspirées à l'homme par l'éducation même, par la religion, par l'hérédité. L'observation attentive des faits démontre l'inanité de cette explication. Elle prouve que, partout et toujours, une certaine idée du devoir est au fond de l'intelligence et de l'âme humaines, même avant toute éducation chez l'enfant, même avant toute civilisation chez le sauvage.

Elle peut êlre plus ou moins confuse, plus ou moins obscurcie ; elle existe pourtant. Le devoir, la justice peuvent être conçus et définis sous des formes très diverses ; mais leur nécessité, leur réalité n'en sont pas moins partout et toujours reconnues, et, d'ailleurs, sur les points les plus essentiels, il y a, entre tous les hommes, accord à peu près constant et permanent.

Une autre tendance non moins caractéristique de notre nature est d'attacher l'idée de mérite ou de démérite à l'observation ou à la violation de la loi morale : l'une fait naître au fond de l'âme un sentiment de satisfaction intime, l'autre y excite une sensation pénible qui n'est ni moins profonde, ni moins involontaire. Enfin, la nécessité d'une sanction, dans cette vie ou après la mort, pour récompenser le bien et punir le mal, est une notion non moins répandue dans l'humanité que l'idée du devoir et le sentiment du remords.

Il ne saurait être permis à l'éducateur de méconnaître, ici pas plus qu'ailleurs, les indications de la nature : il doit au contraire s'y conformer. Sur ce point si capital, peutêtre le plus capital de tous, l'enfant a le droit d'être éclairé, guidé, instruit : il a le droit de profiter de l'expérience de ceux qui l'ont précédé dans la vie et desquels il tient, avec l'existence physique, l'existence intellectuelle et morale. Il a une personnalité propre vis-à-vis de laquelle il a des devoirs, en premier lieu celui d'en assurer autant qu'il est en lui le plein et entier développement ; il a des sens, une intelligence dont il est tenu de faire un usage conforme à la raison. Il a des semblables vis-à-vis desquels les lois de la nature même lui imposent, dans l'intérêt commun et dans son intérêt personnel, certains devoirs précis et absolus. Le sort l'a fait naître au milieu d'un groupe d'hommes qui composent sa nation, sur un coin de terre qui s'appelle du saint et doux nom de patrie: de ce fait, il a encore des devoirs particuliers dont l'accomplissement est nécessaire et pour ses concitoyens, et pour sa patrie, et pour son bien propre. Ceux .qui ont autorité sur lui, ceux qui sont les auteurs de son

existence manqueraient à leurs obligations envers lui et méconnaîtraient son droit s'ils négligeaient de Téclairer sur toutes ces questions si hautes et si graves, s'ils ne lui apprenaient à comprendre, à connaître toute la grandeur, retendue et la beauté du devoir, s'ils ne l'habituaient à trouver dans son accomplissement sa satisfaction la plus haute et le vrai bonheur.

Sur tous ces problèmes moraux, qui ont commencé à passionner l'humanité dès son berceau et qui la préoccuperont jusqu'à son dernier jour, la sagesse et l'expérience des siècles ont accumulé des trésors de science et de vérité qu'il n'est permis de laisser ignorer à aucun enfant. Celui-là ne mériterait pas le. beau nom d'éducateur qui ne travaillerait point à préparer en lui le citoyen de son pays et le citoyen de l'univers. A mesure que ses yeux s'ouvrent à la lumière du ciel natal et que ses regards s'habituent à errer sur les horizons de sa patrie, il convient de l'initier à l'histoire, inconnue pour lui, de ce coin de notre planète : il a droit d'en connaître le passé ; c'est une part de son héritage. 11 faut lui en faire aimer les qualités, admirer les beautés, le faire tressaillir au récit de ses grandeurs et de ses triomphes, pleurer au souvenir de ses malheurs, savoir au besoin lui en révéler les erreurs ou les fautes, mais comme on ferait de celles d'une mère, avec tendresse et respect ; il faut par là resserrer ces liens mystérieux et sacrés qui, au plus profond de son âme, le rattachent et l'unissent aux générations passées, le préparer aux sacrifices que lui imposera peut-être un jour la patrie et, d'avance, les lui rendre moins pénibles.

Mais il ne faut pas que cette éducation du patriotisme fasse oublier à l'enfant qu'il est homme avant d'être citoyen. On mariquerait envers lui à un devoir sacré si l'on négligeait de l'éclairer sur les obligations que lui impose, à ce point de vue, sa nature même. Il a, d'ailleurs, d'autant plus besoin d'être instruit à cet égard qu'en général, il a plus de propension à traiter en ennemi tout ce qui lui est étranger. Autant il importe de le prémunir contre les exagéra-

lions d'un sentimentalisme humanitaire qui pourrait obscurcir et affaiblir en lui la claire notion du devoir envers la patrie, autant il convient de lui faire comprendre que le patriotisme n'abolit pas la justice et que, s'il doit avant tout son amour à sa patrie et à ses concitoyens, il peut y avoir place dans son cœur pour un sentiment plus large qui embrasse toute la grande famille humaine à laquelle il appartient.. Envers tout homme, il a, comme homme, des devoirs d'équité, d'assistance analogues à ceux d'un frère envers ses frères. Il ne suffit pas qu'il dise, avec le poète antique, que rien de ce qui est humain ne lui est indifférent, il faut qu'il s'habitue à cette pensée qu'il y a entre lui et les autres hommes une solidarité effective et qu'il doit travailler, dans la mesure de ses forces, à diminuer la somme de haines et de souffrances qui pèse sur la grande famille humaine. Il y a, dans ce domaine, des progrès immenses à accomplir, et l'action de l'éducateur y est d'autant plus nécessaire qu'en général l'homme a, sur ce point, une conscience moins nette des obligations que lui impose la loi morale. De lui-même et livré à ses propres inspirations, il est facilement égoïste, injuste et cruel, surtout vis-à-vis de ceux auxquels ne le rattache aucun lien de famille ou de race. C'est dans ce cas surtout qu'est vrai le mot terrible : « homo homini lupus. )) La tâche de l'éducation, ou, pour mieux dire, une des plus nobles parties de sa tâche, consiste à vaincre cette férocité native, à faire sortir du loup primitif l'homme civilisé, en éveillant, (Jès le jeune âge, chez l'enfant, la connaissance, l'admiration et l'amour des lois physiques et morales suivant lesquelles l'univers est ordonné dans l'ordre et dans l'harmonie. Son âme ne découvrirait pas d'elle-même et son âme, pourtant, a droit de connaître cette secrète et sublime harmonie qui est au fond de toute la création : harmonie des forces physiques qui maintient, suivant des lois immuables, l'ordre dans la nature ; harmonie des lois fondamentales de la raison qui servent de boussole intellectuelle au genre humain ; harmonie entre la pensée et ses manifestations exté-

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rieures, d'où dérive le beau ; harmonie entre la constitution morale et entre les fins de l'homme et ses actes, d*où naît le bien ; harmonie entre les droits réciproques des hommes, d*où naît le devoir ; harmonie entre les divers devoirs qui se limitent et se complètent mutuellement ; enfin, souveraine et suprême harmonie entre le devoir et la justice, entre le devoir et le bonheur. Toutes ces harmonies que tant d'hommes ignorent et dont la perception est cependant nécessaire pour aider à supporter les épreuves inséparables de la condition humaine, l'enfant doit être habitué à les contempler, pour ainsi dire, avec les yeux de l'âme, comme il contemple la voûte céleste avec les yeux du corps : la lumière immatérielle qui se dégage des unes ne lui est pas moins indispensable que la lumière sensible qui tombe de l'autre.

Pour qu'il en soit, d'ailleurs, pleinement pénétré, pour qu'il en jouisse vraiment, il faut se garder de lui enseigner l'existence de ces harmonies morales sous une forme dogmatique ; il ne suffit pas de les lui démontrer, ni même de les lui faire voir: il convient, autant que possible, de l'accoutumer à les voir, à les chercher, à les découvrir lui-même, autant que les forces de son intelligence le lui permettent, et à se complaire dans leur contemplation.

Il semble que nous soyons arrivés au point culminant de l'éducation, au terme des droits de l'enfant. Et cependant, il reste un dernier échelon à gravir, un dernier don à cultiver et à développer chez celui qui sera demain un homme. L'être humain est le seul ici-bas qui sache abstraire et généraliser, le seul qui sache s'élever du phénomène à la cause, du connu à l'inconnu, du relatif à l'absolu, du fini à l'infini, du contingent à l'éternel, de l'imparfait à la perfection. C'est là une faculté qui, pour être émoussée ou endormie chez beaucoup d'hommes, n'en existe pas moins chez tous et constitue le titre le plus sérieux de noblesse morale que possède l'humanité. Elle a, dans tous les temps et dans tous les pays, donné naissance aux plus hautes conceptions de l'esprit humain. De là est née la métaphysique, si souvent raillée,

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mais à défaut de laquelle on ne saurait cependant avoir, du inonde et de l'homme, qu'une notion incomplète et confuse. Irons-nous jusqu'à dire qu'il faille initier tous les enfants à ses spéculations les plus ardues, parfois difficilement accessibles aux intelligences les plus viriles et les plus exercées? Assurément non. Mais ce qui semble incontestable, c'est le droit qu'a l'enfant de n'être pas tenu dans l'ignorance absolue de cette science, pas plus que des vérités constatées par elle et qui représentent Tune des parties les plus essentielles du patrimoine intellectuel et moral de notre espèce. Aussi bien serait-ce en vain que Ton prétendrait cacher à l'enfant ces redoutables problèmes et les réponses qui leur sont données. Il ne saurait recevoir aucune éducation, être soumis à aucune règle ; bien plus, il ne pourrait porter les regards autour de lui sansque, de toutes parts, se posent, d'elles-mêmes, toutes les questions, et les questions les plus hautes, de la métaphysique et de la religion. Rousseau aura beau vouloir tenir jusqu'à seize ans son Emile à l'abri de toute influence métaphysique et attendre cet âge pour lui faire entendre la profession de foi du vicaire savoyard : les Émiles de la vie réelle n'auront jamais l'ignorance de ce héros de roman, ni son invraisemblable absence de curiosité! Ils verront les flèches des cathédrales et les monuments religieux porter, de tous côtés, dans les airs le témoignage, tout au moins historique, des croyances du genre humain ; ils lèveront les yeux vers le ciel étoile, et les questions, les pourquoi enfantins jailliront spontanément de leurs lèvres. Bien plus, ils se verront imposer certaines lois morales, d'abord par leurs parents, ensuite par leurs maîtres, plus tard par la société et, dès que l'indépendance s'éveillera en eux avec l'âge et la raison, ils demanderont au nom de quel principe, sinon du droit de la force, ils sont astreints à telle obUgation dont le vrai motif ou l'utiUté leur échappera peut-être. Ils verront l'injustice et le vice impunis et triomphants, et ils demanderont où est la justice. Ils verront la douleur frapper ceux qui leur sont chers ou la mort les leur enlever, et un sentiment ins-

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tinctif leur fera demander encore s'il n'y a pas une consolalion, une réparation, s'ils ne reverront plus celui qui est parti.

Sur tous ces' points, l'enfant, comme tout être humain, a des curiosités inépuisables, et, sur tous ces points aussi, la métaphysique et la religion, même purement naturelle, ont des réponses que le genre humain ne s'est jamais lassé d'entendre et de méditer. Un éducateur digne de ce nom a-t-il le droit de les laisser ignorer à l'enfant ? Celui-ci, au contraire,n'a-t-il pas le droit de savoir quelle a été, quelle est encore la foi du genre humain sur les questions qui touchent à ce qu'il y a de plus profond, de plus intime dans notre nature, de plus important dans notre destinée ? Si les hommes ne sont pas d'accord sur la divinité qu'il convient d'adorer, tous, du moins, ou presque tous ont toujours proclamé, l'existence de Dieu et reconnu ses principaux attributs ; presque tous ont cru à Timmorlalilé de l'âme, à l'autre vie avec ses récompenses et ses expiations; presque tous, ont donné la loi divine pour fondement aux lois comme aux cités humaines : et l'on pourrait, sans méconnaître la nature morale de l'enfant, sans porter atteinte à son droit le plus essentiel, lui taire ce qui a été dit et reconnu, sur un tel sujet, par les plus grands génies de tous les siècles ! A défaut de cette notion, sans cette idée qui domine toutes les autres, on en est réduit à lui montrer les merveilles de l'univers sans explication, ses lois admirables sans législateur, l'injustice et le crime sans châtiment, la loi morale sans base, le remords sans raison, la vie sans lendemain et par conséquent sans but, la mort, le néant, le hasard dominant tout; ou bien encore on lui parle d'une cause supérieure et permanente, d'une sagesse suprême sans personnalité, mais inhérentes à un ensemble d'êtres finis, périssables et imparfaits avec lesquels elles se confondent: on lui présente le monde, la vie, lui-même comme autant d'énigmes inexplicables, et l'on se flatterait d'avoir fait envers lui œuvre d'éducateur! On lui dit que les hommes sont ses frères, on lui commande de les

aimer comme tels, et Ton sape à sa base le principe même de la fraternité, puisque, suivant la belle pensée de Jules Simon, il n'y a pas de frères sans un père commun.

On ne doit pas condamner l'enfant à cette indigence morale. On ne doit pas lui laisser ignorer ce qui a été dit de plus sage et de plus beau par les plus grands des hommes sur ce qui importe le plus à l'homme. On ne saurait atrophier ainsi les instincts les plus élevés de sa nature, ni méconnaître un de ses besoins les plus respectables : on ne pourrait le faire sans se rendre coupable, à son égard, d'une véritable mutilation morale.

En vain, d'ailleurs, prétendrait-on, par cette abstention, respecter la hberté de l'enfant et allèguerait-on le prétexte de la neutralité. Comme on l'a fait maintes fois et très justement remarquer, il n'y a pas, en pareille matière, de neutralité véritable. Le silence même, sur des questions de celte nature, a une singulière éloquence : il équivaut à une négation. Ne point parler de Dieu à l'enfant, alors que l'existence de Dieu a été proclamée par l'humanitée depuis qu'elle vit, c'est dire assez haut que l'humanité s'est trompée et que l'idée de la divinité est une idée fausse. Sur un point de cette importance capitale, l'éducation peut-elle s'arroger le droit de « rompre en visière à tout le genre humain » et de mettre, pour ainsi dire, l'enfant, hors la loi morale, hors la conscience de tous les siècles.^ Cela se comprendrait peut-être encore si l'on voyait l'idée de Dieu s'aïfaibhr et s'effacer parmi les hommes. Mais qui donc pourrait prétendre qu'il en est ainsi, après avoir jeté un regard sur les sociétés modernes, sur les grandes nations policées qui montent à l'horizon du monde civilisé, après avoir recueilli les aveux décisifs des plus grands savants et des plus grands génies dont s'honore l'humanité? A supposer que l'existence d'un Dieu personnel, créateur, législateur et juge, cause et loi vivante de tout l'univers, ne soit qu'une hypothèse, ce n'est pas une hypothèse négligeable et que l'on puisse écarter systématiquement de l'éducation donnée à l'enfant.

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Corps, esprit et âme doivent ainsi recevoir leur indispensable aliment ; c'est le besoin suprême et le droit absolu de Tenfant; c'est, en quelque sorte, sa créance sur ceux qui lui ont donné le jour ; c'est à cette condition que, continuant et achevant l'œuvre de sa création, ils se montrent vraiment les auteurs de son être. Mais il reste à éclaircir un dernier point, et qui n'est pas un des moins considérables. Le droit de l'enfant est de recevoir une éducation qui prépare et développe en lui l'homme, c'est-à-dire un être intelligent et libre. Il importe donc que l'œuvre de l'éducation ne s'accomplisse pas par des mdyens opposés à sa propre fin, c'est-à-dire que, loin de supprimer la liberté de l'enfant, elle tende, au contraire, à en développer en lui le sentiment, à en régler la pratique. Toute éducation qui substituerait l'adhésion passive de l'élève à la réflexion, la mémoire au raisonnement ou qui briserait le ressort de la volonté irait contre le but même de l'éducation. L'enfant a le droit d'être élevé d'une façon diamétralement contraire. Toutefois il faut, en pareille matière, tenir compte des âges et des caractères ; il faut se garder des partis pris, des principes absolus, des systèmes et des règles inflexibles ; il faut savoir combiner avec prudence l'autorité nécessaire de l'éducateur et le respect qui est dû à la liberté de l'enfant.

On peut assurément commencer, de fort bonne heure, à éveiller l'intelligence de l'enfant en même temps que l'on exerce sa mémoire et l'habituer à réfléchir sur ce qu'il apprend. Ce sera toujours la méthode la plus sûre et la plus féconde. Mais il n'en va pas de même en ce qui concerne la volonté. L'enfant a beau être né libre : il est évident que de longues années se passent avant qu'il puisse faire usage de cette liberté sans danger pour lui-même. On peut, sans doute, dès ce premier âge, commencer à agir sur lui par

Ufio PRINCIPES ET SOLUTIONS

persuasion, seconder le travail latent de son intelligence naissante, chercher à lui faire percevoir les premiers, les faibles bégaiements de sa conscience ; mais, pendant cette période infantile dont la durée varie suivant les pays, les miUeux et les dispositions naturelles de chaque enfant, Tautorité de Téducateur demeure nécessairement le grand, le principal moyen d'éducation.

Elle y joue toujours un rôle indispensable ; mais elle doit s'exercer autrement à mesure que l'enfant avance en âge et que le sentiment de son indépendance grandit en lui avec celui de sa responsabiUté comme avec les lumières de la raison. Encore que ces tendances nouvelles soient d'autant plus dangereuses qu'elles coïncident avec l'éveil des passions naissantes, elles imposent à tout éducateur de grands ménagements s'il ne veut entraver l'éclosion de l'homme dans l'enfant. L'enseignement doit alors procéder bien plus par la méthode suggestive que par la méthode purement didactique ; il doit chercher non pas à charger la mémoire de notions plus ou moins péniblement acquises, mais à développer l'intelligence et la réflexion de telle sorte qu'elles arrivent à s'assimiler ces notions, à s'en emparer, pour ainsi dire, par un eflbrt personnel. De même, l'éducation doit se continuer non plus par préceptes imposés d'autorité, mais surtout par Faction douce, continue, pénétrante du conseil, de Taflection, de la réflexion, de l'exemple. Loin de chercher à contrarier ou à éteindre dans l'âme de l'enfant le sentiment de sa liberté, on doit alors en reconnaître la légitimité, mais en même temps lui faire sentir la responsabilité qu'elle lui impose, la gravité des obligations morales qui en découlent pour lui, le respect dû à sa propre dignité, la grandeur de sa destinée, la sainteté et la beauté des. devoirs qu'elle lui impose vis-à-vis de lui-même, vis-à-vis des autres et Ais-à-vis de Dieu. Sans doute, en pareille matière, la théorie est autrement focile que la pratique, la mesure est souvent malaisée à jraixler, et surtout la méthode doit nécessairement varier presque à TinÛni dans ses applications

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d'après les circonstances et les circonslances. Il pourra arriver que, sur certaines natures, le raisonnement n'ait aucune prise, que, chez d'autres enfants, la voix de la conscience paraisse étouffée et que, par suite, l'autorité doive s'exercer d'une façon plus vigoureuse et' quelquefois même user de contrainte. Mais, dans ces cas, du reste assez rares, l'éducation garde encore son but essentiel qui est de développer la liberté en la dirigeant vers le bien, et, d'ailleurs, ces exceptions n'infirment en rien la grande règle morale d'après laquelle l'éducation, pour être bienfaisante, doit respecter l'intelligence et la liberté de l'enfant, sous peine de violer l'un de ses droits les plus sacrés.

Si libre et si intelligent que puisse être l'homme fait, il a encore besoin de conseils, de soutien et surtout d'affection. Il conserve, toute sa vie, le droit de les chercher à la source inépuisable d'oii ils ont jailli à flots, pour lui, pendant ses jeunes années. Les êtres qui lui ont donné la vie auront toujours, pour lui, quel que soit son âge, des entrailles et des lumières que nul autre ne peut posséder ; ils garderont même sur lui une autorité particulière, dont rien, excepté l'indignité morale, ne saurait les dépouiller. Il conservera, tant qu'ils vivront, le devoir de respecter cette autorité, comme aussi le droit de recevoir de leur tendresse les appuis, les secours, les consolations qui peuvent lui être nécessaires. Insister sur ce point serait, d'ailleurs, inutile, tant la réciprocité des droits et des devoirs en cette matière est profondément écrite dans le cœur et la conscience du genre humain.

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