CHAPITRE III
La famille a des droits et des devoirs. — Double fondement des droits du père : ses devoirs mêmes ; l'existence et les soins donnés à l'enfant. — Les droits du père et ceux de Penfant s'harmonisent facilement, mais sans se confondre. — Autorité des parents ; droit de correction. — Devoir d'éducation physique envers l'enfant : droit pour les parents de la dirig^er à leur gré. — Devoir d'éducation intellectuelle et morale : droit pour les parents de la donner ou de la faire donner librement.
Question de l'instruction primaire obligatoire. — L'obligation de l'instruction est admissible, mais à la condition que le choix de l'école ou du maître soit libre, en fait comme en droit. — La liberté de l'enseignement est la garantie essentielle du droit d'éducation appartenant aux parents.
Les parents ont le droit de donner à leurs enfants une éducation religieuse et confessionnelle ; les enfants ont le droit de la recevoir. — Réfutation de l'opinion contraire.
Les droits des parents après l'éducation. — Les fondements de Tautorité paternelle : c'est surtout en faveur de l'enfant qu'elle est instituée.
L'enfant, objet de Téducation, étant passif dans Toeuvre pédagogique, a des droits, mais fort peu de devoirs. A vrai dire, il n'en a qu'un : celui de se montrer docile et de ne pas contrarier par sa résistance l'action de ses éducateurs.
lien est autrement du père ou, pour mieux dire, des parents. Leurs droits ont une double origine. Ils dérivent non seulement du bienfait de la vie qu'ils ont donnée à l'enfant, maïs encore des nécessités de l'éducation et des obligations qu'elle leur impose. Pour eux, l'éducation est une charge, une conséquence du caractère qu'ils ont volontairement assumé par le fait même de la génération : elle comporte de nombreux devoirs et, si elle leur confère en revanche des droits élendus, c'est dans la mesure même où ils en ont besoin pour le bien de leur enfant et pour l'accomplissement de leur tache d'éducateurs.
Au leurs de rexistence de leurs enfants, sils ont le devoir, ils ont aussi le droit de continuer leur œuvre, de cultiver, de développer le germe précieux dont ils ont enrichi la terre, de veiller sur le fruit de leurs entrailles, qui est vraiment l'os de leurs os et la chair de leur chair. Ce droit que le père et la mère ont sur leur enfant, ce nVst, pour ainsi dire, pas sur autrui qu'ils l'exercent : c'est presque sur eux-mêmes, tant est fort le lien qui les rattache à leur progéniture, tant il y a entre eux et elle affinité profonde, pénétration réciproque, union intime et indissoluble. Cette union, on la trouve, en tout temps, en tout pays, formée et comme gravée par la nature elle-même au fond du cœur de l'homme, et nul ne saurait chercher à la briser, ni à l'affaiblir, sans se rendre coupable d'un véritable attentat.
Le père, la mère ne tiennent pas seulement, de leur qualité même d'auteurs de la vie, le droit de n'être pas séparés de leur enfant avant Tàge où celui-ci pourra fonder à son tour un foyer ; ils ont encore, et par ce fait même, des droits spéciaux à la gratitude, au respect et à l'obéissance de leur descendance. Ce droit naît avec l'enfant lui-même et il acquiert une nouvelle force, une étendue nouvelle à chaque jour de cette longue période de l'enfance dont tous les moments sont, en quelque sorte, marqués par quelque témoignage du dévouement paternel, de la tendresse maternelle.
Ce dévouement, cette tendresse sont comme les sources sacrées de l'autorité des parents; elles en sont en même temps, du moins dans la plupart des cas, la mesure et la limite nécessaire. Sous l'empire de ces sentiments les plus doux, les plus vifs et les plus purs qui soient au monde, il s'établit, en général, naturellement et sans effor.t, une harmonie spontanée et bienfaisante entre les droits des parents et ceux de Tenfant. Mais ces droits n'en demeurent pas moins distincts, ils ne sauraient se confondre, et ceux que l'enfant apporte avec lui en ce monde et qui sont comme inhérents à sa personne ne peuvent jamais, ni sous aucun prétexte, être sacrifiés à ceux du père. C'est là le principe
essentiel, le principe moderne qui, proclamé d'abord par le christianisme, est devenu peu à peu le fondement même de l'éducation dans tout pays civilisé.
L'autorité du père, ou plus exactement de la famille, s'en trouve-t-elle abolie ou seulement affaiblie? Il serait absurbe de le prétendre. Tenus par le plus sacré des devoirs de conserver la vie à celui qu'ils ont créé, de le nourrir, de le soigner, de le protéger, le père et la mère ont, dès lors, par une conséquence logique, le droit de le guider, de le diriger, de le gouverner de façon à le préserver des périls auxquels l'exposent sa faiblesse et son inexpérience. Ils ont le droit d'exiger son obéissance dans toute la mesure oîi elle est nécessaire à l'accomplissement de leur mission ; ils peuvent, quand il le faut, la lui imposer par la force et réprimer les révoltes qui, en violant leur droit, compromettraient souvent les intérêts essentiels de l'enfant. Mais ilsne'sont pas seulemeat chargés de le nourrir ; ils ont aussi, de par les lois de la nature comme de par les lois humaines, le devoir de l'élever, c'est-à-dire, comme nous l'avons longuement expliqué, de former en lui le corps, l'esprit et l'âme, de porter au plus haut degré possible de développement et de perfection ses qualités physiques, intellectuelles et morales. Ils auront donc à l'assouplir par des exercices qui souvent lui répugneront, à lui imposer un travail plus ou moins bien accepté par sa paresse naturelle, enfin et surtout à lui imposer une discipline morale, à combattre certaines inclinations vicieuses, à lui donner l'habitude de certaines vertus qui ne s'acquièrent généralement ni sans peine, ni sans lutte. Pour Taccomplissement de cette partie si difficile, mais si haute et si indispensable de leur tache, les parents devront surtout s'armer de patience et recourir le plus possible à la persuasion ; mais il est nécessaire aussi qu'ils soient armés d'une certaine autorité et d'un droit de correction modérée pour ramener au bien les natures rebelles et maintenir l'ordre au foyer domestique.
Le droit de direction des parents s'étend naturellement à
tous les détails de la vie de Tenfant. Ils sont tenus de le nourrir, et c'est à eux qu'il appartient de régler son alimentation, suivant sa constitution, suivant ses besoins, suivant les ressources dont ils disposent, suivant le genre d'existence. auquel il semble destiné. Ils ne lui doivent pas seulement la nourriture matérielle qui assure la conservation et le développement de sa vie physique ; leur devoir, d'accord avec toutes les lois civiles et religieuses, les oblige également à lui donner l'alimentation intellectuelle et morale, c'est-à-dire l'éducation. Pour l'élever véritablement, ils ont à préparer en lui l'être intelligent et libre qu'il sera demain ; ils ont à former son esprit et son âme.
Le droit d'enseignement leur appartient en propre, et ils ont le devoir de l'exercer.
(( Ce droit repose sur des bases plus profondes et plus solides que le rêve d'une uniformité chimérique conçue par une majorité électorale. — Il repose, comme tout ce qu'il y a de permanent dans la société humaine, non sur l'individu qui varie, sur l'Etat qui absorbe, mais sur la seule réalité stable et vivante, sur ce qui fait la véritable unité, sur ce qui assure la durée, sur la famille.
(( C'est sur le père, c'est sur la mère que résident le droit et le devoir d'enseigner. C'est eux seuls qui peuvent le déléguer à qui leur convient, dans l'ordre de leurs convictions ; ils ont le droit de choisir, parce que l'enfant leur appartient, et non à la cité comme dans les républiques antiques. L'éducacation de l'enfant, c'est leur domaine propre (i). »
De là naissent, pour les parents, un devoir et aussi un droit sur l'étendue desquels se sont engagées des discussions passionnées, qui se continuent de nos jours et, vraisemblablement, dureront longtemps encore.
Le père, la mère n'ont pas le droit de priver leur enfant
(i) Georges Picot, Discours à Orléans, 27 septembre iQoa, p. 27.
d'éducation. Ils lui doivent le pain de l'esprit et de l'âme comme celui du corps : cela est incontestable. Mais, en même temps, ils sont juges naturels de ce que doit être cette éducation : telle est, du moins, la thèse libérale et rationnelle qui se dégage de Tétude de la nature de l'enfant et de la constitution même de la famille. A moins de n'avoir jamais réfléchi sur l'éducation, à moins de n'avoir jamais étudié sérieusement une âme d'enfant, qui pourrait prétendre qu'une éducation uniforme, réglée suivant un système invariable, distribuée à tous sous la même forme, dans la même mesure et d'après le même programme, sera jamais compatible avec l'infinie variété des tempéraments, des caractères, des intelligences, des conditions et des milieux ? Tous les nouveaunés n'ont pas la même constitution : aussi, pour les faire vivre, n'est-ce pas l'éducateur Spartiate, avec sa gamelle de brouet noir, qui doit présider à leur alimentation, mais bien la mère avec sa sollicitude ingénieuse et la connaissance profonde qu'elle a du tempérament de son cher rejeton. Il n'en va pas autrement de l'éducation et de l'instruction, Grâce à tout ce qu'ils savent de la nature de leur enfant, grâce à cette observation quotidienne à laquelle la vie commune leur permet de se livrer sur son caractère et sur ses idées, les parents peuvent, mieux que personne, discerner ses tendances et ses aptitudes. De même et par là même, ils peuvent, mieux que personne, juger du genre d'éducation qui lui convient. Sans doute, ils ne seront pas généralement grands clercs en fait de pédagogie ; ils ignoreront jusqu'au nom des diverses méthodes d'enseignement, et ne sauront même pas, pour la plupart, ce que c'est qu'un système. Mais leur instinct, leur cœur et leur expérience leur révéleront, plus sûrement qu'à nul autre, de quel côté, par quelle voie et vers quel but leur enfant doit être dirigé. Avec la clairvoyance que donne l'affection, ils pourront, laissés à eux-mêmes, apprécier plus exactement, — ou moins inexactement, — que d'autres le genre de vie auquel il peut être le plus utilement préparé d'après sa constitution, d'après son caractère,
Le péril moral est évident. L'enfant du peuple, lorsqu'il ne fréquente pas une école, se trouve, en effet, presque toujours abandonné à lui-même et sujet aux pires tentations, aux plus pernicieux entraînements. L'école ou la rue: telle est généralement pour lui, l'alternative : or, est-il une école à laquelle on puisse faire l'injure même d'une comparaison avec la rue? Un enfant ne fréquentant pas l'école, c'est un enfant condamné à un travail prématuré qui l'épuisé, ou mendiant, ou vagabond, c'est-à-dire exposé à tous les hasards, à tous les dangers, à toutes les souillures morales résultant d'une telle existence. Cent mille enfants ne fréquentant pas l'école, ce sont des myriades d'êtres humains privés, pour la plupart, de toute culture intellectuelle et morale, quelquefois même de tout soin physique, véritable armée déjeunes saavages, comme M. Jules Simon les appelait justement, pépinière de vice et de crime, honte, plaie et péril d'une société. Ces innocents outlaws sont des recrues toutes préparées pour les hospices et les prisons. Aussi aucun peuple civilisé ne saurait-il se dispenser de prendre les mesures nécessaires pour les amener tous, ou du moins aussi nombreux que possible, à l'école. Il le leur doit, il se le doit à lui-même, dans l'intérêt public et pour la sauvegarde de la société tout entière.
Sans doute il ne faut rien exagérer. Il ne faut pas aller jusqu'à prétendre, comme on l'a fait trop souvent, qu'instruction est synonime de moralisa tion, qu'il suffit d'ouvrir des écoles pour fefmer les prisons et que, partout et toujours, avec une sorte de régularité mathématique, les progrès de la moralité correspondent à ceux des lumières. Ce sont là des hyperboles oratoires dont l'expérience a fait justice, ou plutôt des illusions généreuses de philanthropes auxquels les faits n'ont donné que trop de démentis. On a vu, au contraire, dans certains pays, l'accroissement de la criminalité infantile coïncider avec celui du nombre des écoles et la perversité de certains enfants parfaitement instruits atteindre un degré tel que les magistrats eux-mêmes en étaient effrayés. C'est qu'en
effet, suivant la remarque si juste de M. Albert Sorel, « Tinstruction, par elle-même, n'est ni bonne, ni mauvaise ; elle n'a de valeur en réalité que parun agent moral supérieur (i) ». Faute de cet agent supérieur, l'instruction n'est que de l'enseignement pur et simple sans éducation, c'est-à-dire une sorte de dressage indigne de l'être humain et dénué de toute efficacité morale.
En dehors de ces cas, heureusement exceptionnels, l'action d'écoles bien tenues et bien dirigées a pu demeurer inefficace, et même, dans certaines grandes villes, la démoralisation semble augmenter à mesure que l'instruction se répand dans les masses populaires. Mais il n'y a pas là conséquence, il n'y a que coïncidence ; les deux faits sont simultanés sans être liés l'un à l'autre comme l'effet à la cause. La démoralisation peut avoir mille sources, indépendantes de l'instruction primaire : la misère, l'affaiblissement du sentiment religieux, la propagande délétère d'une mauvaise presse, enfin et surtout, l'influence pernicieuse de l'exemple : il ne s'en suit nullement que l'on doive, pour cela, renoncera instruire les enfants du peuple. Leur moralité n'y gagnerait, dans aucun cas : la populace illettrée de 1793 s'est montrée peutêtre encore plus féroce que les bandes à demi instruites de la Commune de 187 1. Il peut, il est vrai, arriver quelquefois que l'instruction primaire, mal organisée et mal distribuée, devienne un instrument de corruption, au lieu de contribuer à moraliser la nation. Dans ce cas, il faut s'abstenir de rendre l'instruction obligatoire et réformer avant tout les vices de l'enseignement ; mais ces vices ne prouvent rien contre le principe même de l'obligation ; ils n'atténuent en rien le péril social résultant de l'ignorance.
Le péril économique n'est pas moins évident que le péril social. Pour le contester il faudrait méconnaître le rôle prépondérant que joue dans la production l'intelligence de l'ouvrier et surtout celle du contremaître. Il est vrai que le goût
(i) Revue des Deux Monda j i5 mai 1881.
naturel, Tinslinct artistique peuvent suppléer en quelque mesure à Tinstruction technique, et il est vrai aussi que rien ne saurait les remplacer complètement ; mais il n'en reste pas. moins certain que renseignement technique est un élément de progrès considérable. Sans lui, comment l'art industriel se renouvellerait-il? Comment sortirait-il des sentiers battus et s'écarterait-il des modèles traditionnels pour s'approprier des formes nouvelles empruntées soit à la nature, soit aux produits de l'étranger ? Sans lui, comment le travailleur bien doué pourrait-il s'élever du rang de vulgaire artisan et de simple manœuvre à celui d'ouvrier d'élite et de chef d'ateUer ? Qui ne sait les perfectionnements dus à l'enseignement du dessin ou de la mécanique? Qui ne sait tout ce qu'un ouvrier peut y gagner comme justesse de coup d'oeil, comme sûreté de main, comme compréhension raisonnée des outils qu'il manie et des engins dont il se sert? Dans un autre domaine, n'avons-nous pas sous les yeux la preuve évidente de l'action utile et bienfaisante de l'instruction dans tous les progrès accomplis depuis une trentaine d'années par l'agriculture, grâce à la diffusion des notions scientifiques qui peu à peu ont chassé la routine et transformé la terre ? Et, pour en revenir à l'objet propre de cette étude, tout ce magnifique développement de l'instruction technique, dans les branches diverses de l'activité humaine, comment auraitil été possible sans la diffusion préalable des connaissances élémentaires qui s'acquièrent à l'école primaire ? Accroître et répandre ces connaissances, ce n'est donc pas seulement assurer à l'enfant son gagne-pain ; c'est encore contribuer dans une large mesure au développement de la richesse publique et à l'accroissement de la puissance de production d'un peuple. Les nations qui nous entourent l'ont admirablement compris. Après chaque grande exposition universelle, on les a vues, au cours du dernier demi-siècle, donner une nouvelle extension à leur enseignement professionnel et fortifier leur système d'instruction populaire. On connaît les résultats : on sait les progrès qu'elles ont accomplis et la
place qu'elles ont conquise, bien souvent au détriment de la France, dans la lice où les peuples modernes se disputent pacifiquement la primauté industrielle et commerciale.
Dangereuse au point de vue moral comme au point de vue économique, l'ignorance Test aussi, par là même, au point de vue politique et social. Plus exposés à la misère, les illettrés tombent plus fréquemment à la charge de la société ; plus faciles à tromper et à séduire, ils se laissent prendre aux boniments des charlatans pohtiques et se jettent trop souvent, avec une désespérante versa tih té, d'une opinion extrême dans une autre.
On s'est assez longuement attaché à faire ressortir l'intérêt social qui s'attache à ce que l'instruction primaire soit déclarée obligatoire. Quant à l'intérêt de l'enfant, il est tellement manifeste qu'à peine est-il besoin de le démontrer. Faute de posséder les connaissances élémentaires que l'on acquiert à l'école, l'enfant est condamné, pour toute sa vie, à végéter. Il ne sera ou ne paraîtra quun être inférieur. Les professions lucratives, les emplois fructueux seront, en général, inaccessibles pour lui. Presque toujours il partagera avec la brute les travaux durs et ingrats où la force physique intervient seule. Il ne trouvera guère à se marier qu'avec une femme illettrée comme lui. Il «sera exposé à devenir la dupe ou la victime de tous ceux qui abuseront de son ignorance. C'est à peine s'il pourra s'élever jusqu'à la pleine intelligence de toutes ces grandes notions morales et religieuses qui sont le couronnement de toute éducation bien comprise et que la lecture permet ensuite de préciser, de développer et de fortifier. Son existence sera une existence incomplète et rudimentaire. Faute d'avoir reçu pendant ses jeunes années une nourriture intellectuelle suffisante, il sera voué, pendant le reste de sa vie, à une sorte d'anémie mentale ou d'atrophie morale.
Cela n'est guère discutable et guère discuté. Mais bien souvent on entend des parents pauvres alléguer les nécessités de la vie qui les obligent à faire travailler leurs enfants en âge
lâ
a^A PRINCIPES ET SOLUTIONS
scolaire pour assurer la subsistance de la famille. Sauf dans des cas d*indigence extrême, qui sont du ressort de l'assistance publique ou privée, les parents qui tiennent un pareil langage paraissent comprendre fort mal Tintérét même qu'ils invoquent. Un enfant coûte si peu à nourrir et gagne si peu que l'espèce de sévice moral dont on se rend coupable envers lui en le condamnant trop jeune au travail est, pour ainsi dire, sans excuse. Et, d'un autre côté, quel tort ne fait-on pas et à cet enfant et à sa famille même ! En lui refusant le temps de grandir, de se fortifier et de s'instruire, on ne condamne pas seulement l'enfant à une existence des plus difficiles : on ne prépare à ses vieux parents, à ses jeunes frères et sœurs qu'un auxiliaire insuffisant à sa famille qu'un membre inutile ou tout au moins débile. On imite le cultivateur inintelligent qui, suivant l'expression proverbiale, coupe son blé en lierbe. On semble considérer les beures d'école comme des heures perdues pour la production : et, pourtant, il n'en est pas de plus fructueuses, caries notions acquises à l'école sont comme un capital accumulé qui rend plus tard le travail de l'homme fait deux ou trois fois plus fructueux pour l'ouvrier, pour sa famille et pour la société.
Ces vérités ne sont guère contestées. Néanmoins, on formule, contre le principe de l'obligation en matière d'instruction primaire, des objections nombreuses, mais, heureusement, assez faciles à réfuter.
Cette obligation, dit-on, constitue une mesure socialiste: elle porte atteinte à la liberté individuelle, elle méconnaît l'autorité paternelle, et, par là, elle détruit la famille.
Parlons d'abord du socialisme. Rien n'est moins socialiste, en réalité, que l'instruction primaire obligatoire. Le socialisme, frère du despotisme, est l'absorption des forces individuelles par la puissance collective de l'Etat, tandis que l'anarchie est le relâchement des liens sociaux sous l'action excessive des forces et des libertés individuelles. De là, deux devoirs et deux droits corrélatifs : pour l'Etat, le devoir de
respecter Findépendance du citoyen dans tout ce qui n'intéresse pas la vie même du corps social; çn regard, pour lé citoyen, le devoir de se soumettre, dans toutes les questions où se trouve engagé un intérêt général de premier ordre, à la volonté de la nation manifestée par la loi. Vrais en euxmêmes, ces deux principes deviennent faux, comme tout autre principe, si Ton en exagère la portée; car la véritable mission des hommes politiques n'est pas seulement de proclamer les principes, mais surtout de savoir les concilier et les appliquer. Or, d'après cette règle, sur ce terrain, comment condamner l'instruction obligatoire ? L'intérêt de l'État, celui de l'enfant, celui de sa famille même n'est-il pas manifeste .^* n'est-il pas évident? n'y a-t-il pas nécessité sociale? La justice est-elle violée davantage par la loi qui oblige le père à instruire ses enfants que par celle qui lui défend de les faire travailler dans certains ateliers avant un âge fixé? par celle qui les lui enlève pour les incorporer dans l'armée ? Imposer son enseignement excéderait les droits de l'Etat, il y aurait là oppression de la conscience, socialisme évident; mais prescrire l'enseignement dans l'intérêt de tous, quel que soit l'instituteur, est un acte d'humanité et de vrai libéralisme. L'autorité paternelle serait, dit-on, méconnue par toute loi qui rend l'enseignement obligatoire. La réponse est facile. Plus on désire le maintien et le respect de l'autorité paternelle, plus il faut se garder de la laisser dégénérer en despotisme. L'intérêt bien entendu de l'enfant, son droit naturel doivent être, — on Ta vu, — la limite du droit du père. L'enfant ne doit être ni la chose de son père, comme à Rome, ni la chose de la nation, comme le voudrait l'école socialiste. Il a ses droits, dès sa naissance, et la société les sauvegarde même contre le père : ainsi, elle oblige ce dernier à nourrir ses enfants, elle lui interdit les mauvais traitements; elle va, dans certains cas, jusqu'à le déclarer indigne de diriger leur éducation. Et, quand elle a ainsi protégé la vie morale et matérielle de l'enfant, elle négligerait de lui assurer la nourriture intellectuelle et morale, non moins nécessaire que
iyC PRINCIPES ET SOLUTIONS
l'aulre dans toute société civilisée ! Ce serait déserter sa mission et méconnaître son devoir.
Les rédacteurs du Code civil le comprenaient bien, lorsque, en tête du chapitre où sont énumérées les obligations qui naissent du mariage, ils plaçaient cette disposition significative :
(( Art. 2o3. — Les époux contractent ensemble, par le fait seul du mariage, Tobligation de nourrir, entretenir et élever leurs enfants. »
Quel est, ici, le sens de ce grand mot élever? Ne désignet-il pas évidemment l'instruction et l'éducation ? N'a-t-il pas poilr but d'assurer à Tenfant, outre les aliments matériels, cette nourriture intellectuelle et morale dont on parlait tout à rheure et qui, seule, conserve à l'homme son rang souverain parmi les êtres de la création.^ S'il en est ainsi, comment voir, dans le principe de l'instruction obligatoire, autre chose que le développement naturel et légitime, la sanction nécessaire du principe consacré par l'art. 2o3 ?
L'obligation de l'enseignement primaire a, d'ailleurs, un complément ou plutôt un correctif nécessaire : c'est la liberté d'enseignement, la liberté du choix de Técole pour le père de famille, la liberté pour ce même père d'élever son enfant dans les idées et dans les croyances qu'il juge les meilleures.
On ne saurait trop insister sur une vérité qui est parfois si gravement méconnue. On ne saurait trop affirmer ce droit du père de famille, le plus sacré peut-être de tous ceux qui lui appartiennent. jNgus aurons à examiner, à discuter plus loin quel est, en celte matière, le rôle de l'État. Quant à présent, il suffit de rechercher quelle est l'étendue de la prérogative que le père et la mère tiennent de leur qualité même d'auteurs de l'enfant.
Ils en sont les auteurs, c'est-à-dire qu'ils sont les auteurs de sa personne tout entière, de son esprit et de son âme autant que de son corps même. Ils ont charge de son éducation morale autant que de son éducation physique ; ils sont tenus de l'élever et responsables de la façon dont ils l'élèvent. 11
est donc de toute logique et de toute justice qu'ils soient libres de la direction à donner à cette éducation, qui est, en quelque sorte, leur fonction propre et essentielle. La nature et la loi les ont faits éducateurs de leur enfant, dans l'intérêt le plus manifeste de celui-ci : on peut veiller à ce qu'ils remplissent ce devoir d'éducation et même les y obliger ; mais nul ne saurait sans usurpation prétendre l'accomplir à leur place ou, du moins, les forcer à l'accomplir d'une façon contraire à leurs préférences. On peut les empêcher de laisser leur enfant sans nourriture, de le maltraiter et de le corrompre, parce que ce sont là des faits matériels sur la criminalité desquels le doute n'est pas possible. On peut encore les empêcher de laisser leur postérité sans instruction primaire, parce que, là encore, il est aisé de constater et la faute commise et ses conséquences déplorables pour la victime. Mais, du moment où ils rempUssent leur devoir en nourrissant l'enfant, en le soignant, en respectant son innocence, en l'instruisant ou en le faisant instruire, on ne saurait, sans oppression et sans tyrannie, s'immiscer dans cette grande œuvre et s'introduire au foyer domestique pour s'interposer entre le père et le fils, entre la çière et la fille. Les parents doivent instruire leurs enfants : qui peut leur interdire de le faire eux-mêmes ? qui prétendrait les dépouiller de cette attribution sacrée, conséquence et complément de l'acte par lequel ils ont transmis la vie? Et, s'ils ont le droit de donner eux-mêmes l'éducation, à quel titre leur dénierait-on celui de se faire aider ou même suppléer dans cette œuvre par les délégués qu'ils auront choisis ? L'un de ces droits dérive de l'autre : violer l'un, c'est violer l'autre.
Autant il eat juste d'obliger le père à instruire ou à faire instruire ses enfant, autant il serait inique de le forcer à les envoyer à une école déterminée. Ce serait un acte d'effroyable tyrannie ; ce serait l'application de ce principe abominable, contre lequel on a déjà tant de fois protesté dans le cours de cette étude et qui, méconnaissant les indications les plus claires de la nature, veut que l'enfant
appartienne à l'Etat avant d'appartenir à ses parents. Quoi donc ! voici une école qui n'a pas la confiance dû père, de la mère, qui éveille au contraire leurs plus vives, peut-être leurs plus légitimes méfiances ; ils ont la conviction que le maître en est mauvais, que Tesprit en est pernicieux, que les doctrines en sont fausses: et ils seraient obligés d'y envoyer ce qu'ils ont de plus précieux, de plus cher au monde. Il est possible qu'ils se trompent ; mais qui donc, en pareille matière, peut affirmer, en toute sûreté, qu'ils se trompent et qui peut leur dénier le droit de se tromper ? Ils savent, de science certaine, que, dans l'école où leur fils serait tenu d'étudier, on attaquerait tout ce qu'ils respectent : leurs convictions y seraient bafouées ; l'enseignement tendrait à extirper du cœur et de l'âme de l'enfant les croyances qui ont été, de tout temps, celles de sa famille et qui sont encore les leurs ; euxmêmes pourraient, d'une façon plus ou moins directe, se trouver tournés en dérision devant leur enfant, et ils seraient forcés de les confier à cette école, sous peine d'amende et de prison.
(( Comment m'obligerait-on à faire élever mon fils dans un établis'sement d'instruction où, sans violence d'ailleurs, et avec modération, avec talent, avec esprit, on lui enseignerait tous les jours une autre « vérité » que la mienne? On lui démontrerait que son père n'est qu'un inibécile, un pauvre homme, un homme d'autrefois, enseveli dans les superstitions dupasse... De toutes les formes de contrainte que l'on puisse exercer sur la conscience humaine, il n'y en a pas de plus tyrannique, — le mot n'est pas trop fort, — et je crois pouvoir ajouter : il n'y en a pas de plus dangereuse, parce qu'il n'y en a pas de plus propre à désorganiser ce qui nous reste encore du droit de la famille (i). »
On a hautement flétri, et avec raison, la barbarie de cer-
(i) Brunetière, La liberté de l'enseignement ^ p. ii.
tains trafiquants qui, dans les pays a esclaves, non contents de mettre à l'encan leurs malheureux prisonniers, brisaient encore les liens delà famille en vendant séparément le père, la mère et les enfants. Certes, c'était là une pratique abominable : pas plus odieuse cependant que l'espèce de rapt par lequel on arracherait moralement l'enfant à ses parents en forçant ceux-ci à Ten- A^oyer à une école réprouvée par leur conscience.
Il est donc nécessaire, il est indispensable que l'enseignement soit libre, si l'on ne veut ruiner toute éducation familiale et saper à sa base la famille elle-même. Il faut que les parents puissent, à leur gré, soit élever eux-mêmes leurs enfants, soit les confier à l'école primaire publique, soit les envoyer à une école libre, soit charger de leur éducation tout autre maître présentant des garanties suffisantes de moralité. L'obligation de l'instruction primaire, juste en soi, ne peut être ni établie, ni maintenue là où n'existe plus ce libre choix de l'école. Elle est inadmissible lorsqu'il n'y a pas d'autres écoles que celles du gouvernement, ou lorsque les écoles libres sont en nombre notoirement insuffisant. Elle l'est encore lorsque l'enseignement de toutes les doctrines cesse d'être également libre ou quand une catégorie quelconque de citoyens est exclue du droit d'enseigner pour tout autre motif que celui d'indignité morale constatée par une sentence judiciaire. Dans tous ces cas, l'obligation de l'enseignement primaire cesse d'être une exigence légitime motivée par l'intérêt de l'enfant ; elle n'est plus qu'une violation des droits de la famille et de la conscience ; elle n'est plus qu'un abus delà force. Ainsi M. Jules Simon, si ardent partisan de l'instruction primaire obhgatoire, n'hésitait-il pas, cependant, à prêcher la résistance à toute entreprise contre la conscience. « Quoique l'intérêt de l'éducation soit au-dessus de tout, disait-il (i), si jamais la conscience était engagée, il faudrait condamner ses enfants à l'ignorance plutôt que de livrer leur âme... »
(1) L'Ecole, p. 378.
aSo PRINCIPES ET SOLUTIONS
A cette question s'en rattache une autre, qui intéresse également le rôle du père de famille dans ce qu'il a de plus essentiel. Quelle est l'étendue de son droit en fait d'instruction religieuse? C'est, nous l'avons vu, un droit primordial de l'enfant de n'être pas tenu dans l'ignorance des grandes vérités morales et religieuses qui ont fait les sociétés civilisées, qui les régissent et qui sont comme le patrimoine commun du genre humain, à peu près unanime à les proclamer. Les éducateurs, parents ou maîtres, ont le devoir d'ouvrir son intelligence et son âme à la bienfaisante lumière de ce foyer vivifiant. Mais le père, la mère peuventils aller plus loin ? Sont-ils en droit d'initier leurs enfants à leur credo particulier et de chercher à leur communiquer leur foi dans une religion révélée ?
On Ta contesté. Sous prétexte de respecter la hberté de la pensée, on a prétendu qu'en élevant leurs enfants dans la pratique d'un culte déterminé, les parents abusaient de la faiblesse et de l'ignorance des jeunes esprits confiés à leurs soins ; on a soutenu qu'ils devraient, suivant le vœu de Jean- Jacques, les laisser grandir et se développer, sinon en dehors de la religion naturelle qui est acceptée de presque tout le genre humain, du moins en dehors des religions révélées qui le divisent. On a été jusqu'à parler, h ce propos, d'entreprise, d'attentat sur la conscience de l'enfant.
Ce sont là de bien grands mots, et surtout bien déplacés. Attentat, l'initiation de l'enfant aux croyances qui sont celles de sa famille I Attentat, la communication d'idées qui ont régi peut-être pendant des siècles, qui régissent encore la race dont il est issu ou la nation à laquelle il appartient, à tel point que sans elles leur passé et leur présent sont également inexplicables I Attentat, la participation de l'enfant à des pratiques qui, dans bien des cas, constituent le lien
moral le plus puissant de ceux au milieu desquels il vit, où ils trouvent la meilleure garantie de leur bonheur, de leur union, et qui forment comme la pierre angulaire du foyer domestique I
Sans doute; — objecte-t-on encore, — mais, quelque importance que Ton puisse attacher aux convictions religieuses, quelque prix même qu'elles puissent avoir, elles ne l'acquièrent vraiment que par le libre consentement et le libre choix de l'enfant. Elles perdent toute valeur du moment qu'elles sont forcées, du moment qu'il n'a pu ni les contrôler, ni les discuter et que sa jeune âme a été, dès le berceau, habituée et comme assujettie à des croyances et à des usages dont il lui sera ensuite fort difficile de se dégager. — A cela ne peut-on pas répondre que cette objection, si elle était fondée, porterait sur l'éducation entière .^ Tout ce que l'on enseigne à l'enfant, principalement dans son plus jeune âge^ on le lui enseigne par voie d'autorité, sans provoquer son contrôle, sans attendre son assentiment. On ne lui donne pas le choix, mais l'enseignement. On ne lui propose pas des solutions, mais on lui inculque des notions précises, des préceptes et des règles. On doit, il est vrai, chercher à lui faire comprendre ce qu'il apprend, à développer sa raison et son intelligence ; mais on n'en est pas moins obligé, surtout au début, de partir de certains principes indiscutés sans lesquels on n'arriverait même pas à se faire comprendre de lui.
Voulût-on, d'ailleurs, procéder autrement en matière religieuse, on se heurterait à des impossibilités matérielles et morales qui ont déjà été indiquées. A moins d'isoler l'enfant de sa famille, à moins de le reléguer dans la solitude un peu invraisemblable imaginée pour l'Emile de Rousseau, comment éviter que l'enfant voie, de toutes parts, les manifestations de cette religion révélée que l'on prétendrait lui cacher et de ce culte en dehors duquel on esssaierait de le tenir ? Admettons cependant que l'on puisse amener les parents à celte sorte de partage, de divorce impossible entre
leur conscience et celle de leurs enfants ; supposons que, tout en conservant leur foi, ils consentent à laisser grandir en dehors d'elle les plus jeunes membres de leur famille, n'est-il pas évident que leur exemple sera une prédication constante et la plus éloquente de toutes ? En réalité, si l'on tient à élever l'enfant en dehors d'un culte quelconque pratiqué par sa famille, il n'y a qu'un seul moyen efficace: c'est de l'enlever, de l'arracher à cette famille même, de s'en emparer pour lui donner loin d'elle une éducation vierge de toute croyance religieuse. Est-ce là ce que l'on veut? Est-ce jusque-là que l'on prétendrait aller?
Le droit du père s'oppose à un tel excès, car son droit le plus certain est de conserver auprès de lui, pendant ses jeunes années, ce prolongement de son être, cet autre luimême qui s'appelle l'enfant. Et le droit de l'enfant, l'intérêt de la famille entière sont, sur ce point, en accord complet avec le droit du père. Il est de leur droit, il est de leur intérêt non seulement qu'il n'y ait pas de séparation matérielle des parents et de l'enfant, mais encore qu'il y ait le moins possible de dissentiments entre eux. L'unité morale est un des plus grands bonheurs dont puisse jouir une famille, — l'unité rehgieuse également. Elle contribue, plus que toute autre chose, à maintenir la force et la vitalité de ce premier groupement social, de celte cellule sociale primitive qui sert de base et de support à toutes les autres.
Et pourquoi compromettrait-on un bien si précieux ? Sous prétexte de sauvegarder la hberté de conscience de l'enfant. Mais l'enfant peut-il avoir vraiment la plénitude de cette liberté de conscience ? Sa conscience, son âme, son intelligence ne sont-ils pas une cire molle prête à recevoir l'empreinte de qui veut la façonner? Et n'est-il pas prudent de lui laisser donner cette première empreinte par ses parents, dont raffection du moins est sincère et certaine, plutôt que par tout autre éducateur qui, à leur défaut, ne manquerait pas de s'en emparer ? La liberté de conscience de l'enfant n'est, d'ailleurs, en réalité, nullement compromise, pour le
moment où liberté et conscience existeront vraiment eh lui, par les premières impressions qu'aura pu lui donner sa famille. Inévitablement, quand sa raison se sera formée, quand l'instinct d'indépendance se sera éveillé en lui, quand il pourra prêter l'oreille à tous les bruits du monde extérieur, il sera conduit à remettre en question les enseignements de son enfance, à contrôler, à discuter les opinions et les croyances qu'il tient de ses premiers éducateurs et à substituer des convictions librement acquises ou conservées par une adhésion réfléchie aux traditions intellectuelles ou morales passivement reçues, jusqu'alors, de ses parents ou de ses maîtres. L'expérience de tous les jours prouve assez combien ce travail intellectuel et moral du jeune homme est sérieux et combien peu la liberté de son jugement personnel est influencée par l'éducation religieuse donnée à son enfance. C'est à ce moment, et à ce moment seulement, qu'il pourra être question de conscience et de Hberté, et que l'une et l'autre devront être scrupuleusement respectées. Si l'on en parle auparavant à propos de petits enfants, ce n'est que pour troubler l'une et abuser de l'autre.
Peu importe, — disent enfin certains de nos contradicteurs. Quelles qu'en puissent être les conséquences, l'enseignement de toute religion révélée doit être exclu de l'éducation, même domestique, parce que toute religion révélée est fausse, comme l'idée même du surnaturel. Ce motif, à lui seul, est suflisant. L'enfant a droit, en effet, à n'être instruit que de vérités, et de vérités démontrées, comme il a droit à n'être nourri que d'aliments sains. Personne, pas même son père, n'a le droit d'abuser de son jeune âge pour infecter son cerveau de notions fausses qui le déformeraient.
On ne nous accusera pas d'affaiblir cette objection. Aussi bien n'en serait-il pas besoin, car elle se réfute d'elle-même. A quoi tend-elle, en effet, sinon à ériger en loi, presque en dogme, l'opinion personnelle de ceux qui la formulent? Ils prétendent interdire, même aux parents, d'enseigner aucune croyance religieuse à leurs enfants, parce que, disent-
ils, les religions révélées et la notion même du surnaturel sont autant de faussetés ; mais fournissent-ils la preuve décisive, irréfragable, qu'eux-mêmes ne se trompent pas ? L'enfant, — disent-ils encore, — ne doit recevoir comme enseignement que des vérités, et il n'y a de vérités que les vérités démontrées. En sont-ils bien sûrs? Et, en fussent-ils sûrs, où prennent-ils le droit de déclarer chimérique, inexistant tout ce monde des idées, des sentiments, des croyances, tout ce monde suprasensible dont tant d'autres hommes, et non des moindres, ont proclamé et proclament encore la réalité? En fait, ce qu'ils appellent vérité, et ce qu'ils entendent imposer comme tel à tous les éducateurs de l'enfance, même aux pères de famille, et à l'enfance elle-même, c'est simplement leur sentiment. Peut-être n'est-ce pas une autorité suffisante pour dépouiller les parents d'un droit qu'ils ont toujours exercé, qu'il est dans leur nature d'exercer et auquel ils tiennent généralement plus qu'à tous les autres.
L'éducation n'est, en réalité, jamais achevée: elle se poursuit, sous des formes diverses, pendant toute la vie. Mais il arrive une heure où, l'enfant étant devenu homme, elle est censée achevée. A ce moment aussi, et par le fait même, expirent les droits des parents comme éducateurs. Mais ils gardent tous ceux qu'ils tiennent des liens du sang comme auteurs de l'enfant. Ces droits, — qu'ils viennent de Dieu selon les uns ou de la nature selon les autres, — toutes les lois civiles et religieuses les ont reconnus et proclamés. Est-ce, comme on l'a dit, sous l'empire des idées théocratiques qui faisaient considérer le père comme le pontife du foyer domestique et comme le délégué de l'autorité divine, comme l'agent du gouvernement divin au sein de la famille ? Est-ce sous l'influence persistante du droit romain qui faisait du père de famille un monarque absolu régnant en despote
dans sa maison ? N'est-ce pas surtout par suite de cette eon-i viction profondément raisonnable qu'il importe, dans un intérêt supérieur, de maintenir Tunité et la cohésion de la famille ; que cette cohésion et cette unité sont indispensables à la prospérité de la nation ; qu'elles ne sont pas moins nécessaires aux jeunes générations toujours exposées à souffrir de leurs propres imprudences, toujours assurées de trouver auprès de leur père et de leur mère un ferme appui, des conseils désintéressés et une tendresse qui peut être égalée, mais non surpassée ?
Un autre principe, non moins juste, se trouve à la base de toute législation sur la puissance paternelle comme de toute législation sur l'éducation : c'est le principe de l'inégalité fondamentale et ineffaçable entre les parents et leurs enfants. Ce principe, sans doute, choque singuhèrement nos idées contemporaines sur l'égalité. A force d'afïirmer l'égalité en toutes choses, malgré les indications si claires delà nature qui nous présente partout des inégalités énormes et irréductibles, on en est venu à prétendre qu'à partir d'un certain âge il y a égalité entre les parents et leurs enfants. Egalité de nature, égalité entre les âmes et les esprits, oui sans doute ; mais égalité de situation, de droits et de devoirs, assurément non. Si l'on voit en Dieu l'auteur de la vie, le fait qu'il associe les parents k son œuvre créatrice, les revêt d'une sorte de reflet de sa majesté et leur o^onfère à l'égard de leur descendance un caractère presque sacré. Ne sont-ils, au contraire, que les agents et les ministres de la nature: le don de l'existence qu'ils ont fait à leurs enfants, les soins dont ils les ont entourés, les témoignages de tendresse qu'ils leur ont prodigués leur donnent des droits à la gratitude et, par suite, au respect de ceux qu'ils ont appelés à l'existence. Dans tous les cas, l'inégalité est évidente, et en elle réside l'un des fondements de l'autorité paternelle. Pour les parents, l'enfant, quel que soit son âge, sera toujours l'enfant, non plus au sens étymologique du mot. Vin/ans, l'être faible et inconscient qui ne sait même pas parler, mais le liber,
rhomme libre, qui demeure cependant lonjours lié et subordonné de par le droit du sang et de Taffection.
Aussi bien cette subordination nécessaire a-t-ellc sa source moins dans l'autorité que dans Tamour paternel. Elle existe plus encore dans l'intérêt de Tenfant que dans celui des parents ; car elle lui est encore plus nécessaire qu'à eux. Si l'objet de cette étude était la puissance paternelle plutôt que l'éducation, il serait aisé de montrer comment la plupart des prérogatives reconnues au père de famille sont, en réalité, des garanties en faveur de l'enfant. Sans parler de l'obligation légale de l'élever, la tutelle de l'enfant mineur confiée aux parents, c'est la sauvegarde de ses biens et la préservation de sa personne confiées aux mains qui sont généralement les plus expérimentées elles plus dévouées. La nécessité d'obtenir, tout au moins de demander le consentement des parents au mariage, n'est pas seulement motivée par une légitime déférence ; c'est aussi un moyen souvent efficace de retarder, quelquefois môme d'empêcher les conséquences irréparables et funestes d'un entraînement irréfléchi. La liberté testamentaire, totale ou partielle, donne aux parents la possibilité, utile à tous, de maintenir l'ordre dans la famille, de conserver la maison familiale et le domaine héréditaire, d'assigner à chacun sa part suivant ses qualités et ses aptitudes, tandis que la réserve attribuée par certaines législations aux enfants préserve ceux-ci d'exclusions excessives ou injustifiées. Ainsi, les législations qui, dans nos pays civilisés, régissent la constitution des familles et fixent les droits des parents, sont tout entières conçues dans l'intérêt des enfants, et la puissance paternelle est établie, en réalité, bien moins pour ceux qui l'exercent que dans l'intérêt de ceux sur qui elle s'exerce.