‹ L'état, le père et l'enfantChapitre 5 sur 60 · L ANTIQUITE · texte numérisé non relu

L ANTIQUITE

paré à cette destinée : il importe que, tout jeune, il s'habitue à plier sous le joug salutaire de la loi, qu'il soit élevé en vue des devoirs sociaux qu'il aura plus tard à remplir, que les premières notions inculquées à son esprit encore tendre et inculte ne contredisent pas les idées dominantes de la société au sein de laquelle doit s'écouler son existence. Il ne sera pas toujours fils, peut-être ne se ra-t-il jamais époux, ni père ; mais il sera, dans tous les cas et toujours, citoyen. L'Etat peut et doit donc veiller à ce qu'il ne devienne ni un citoyen inutile, ni un citoyen dangereux. Il faut, dès lors, que l'État garde la haute main sur l'éducation ou même qu'il en ait la direction absolue : le soin de sa propre sûreté, l'intérêt suprême de la paix publique, la conservation de l'unité . morale entre les membres d'une même nation lui en donnent le droit et lui en font un devoir.

Ainsi, au berceau même du nouveau-né, deux puissances, augustes à des titres divers, se trouvent en présence et presque en conflit. A laquelle appartiendra l'enfant? Qui présidera à son éducation : de la loi écrite ou de la loi vivante, de l'Etat ou de la famille, de la patrie ou du père ?

Si l'on demande à l'histoire la solution de ce problème, on n'y trouve que des indications confuses et souvent contradictoires. Dans l'antiquité comme dans les temps modernes, les systèmes varient suivant les milieux, les époques et les races; mais, en général, leurs auteurs ne s'inspirent nullement de l'idée de liberté et surtout ils paraissent fort peu préoccupés des droits de l'enfant.

II est à peine besoin de rappeler ce que fut l'éducation à Sparte. Héroïque et barbare, cette république était organisée comme un haras humain et comme une bande de brigands. 11 ne s'agissait pas de former des intelligences ou des âmes, mais bien des guerriers robustes, sobres, infatigables, insen-

sibles à la douleur, bons soldats et bons pillards. Point de famille, pour ainsi dire, autre que Sparte; point d'autorité autre que celle de la république ; pas d'éducation autre que l'éducation publique, commune et surtout physique donnée par l'Etat. Le mariage est obligatoire : des peines assez sévères frappent les célibataires. Les unions doivent être fécondes : une sorte de note d'infamie s'attache aux citoyens sans enfants, et, pour arriver plus sûrement à cette fin unique du mariage, la loi autorise la polyandrie : celui dont l'union est stérile peut prêter sa femme à d'autres citoyens. L'enfant venu au monde n'appartient pas au père, mais à la cité. (( En sortant du sein de sa mère, le jeune Spartiate tombe dans les mains de l'Etat : le père doit l'aller exposer danslaLesché, lieu de réunion des vieillards. En vain il voudrait sauver son fils : si les vieillards le trouvent faible ou mal constitué, il est précipité du sommet du Taygète... Après cette terrible inspection sur ceux qui doivent être ses membres , l'Etat rend le fils à sa mère et le lui laisse jusqu'à sept ans : à cet âge il le reprend pour ne plus le lâcher, et la vie de l'enfant n'est depuis ce moment qu'un long apprentissage de la patience, de la sobriété, même de la douleur... » (i). On sait ce que ce système produisit : un peuple de sauvages héroïques et disciplinés, capable d'étonner le monde par des actes incomparables de bravoure et de soumettre un moment la Grèce h sa domination. Mais cette horde, dressée uniquement à la guerre et au pillage, se trouvait hors d'état de jouir du fruit de sa victoire et de faire prospérer Lacédémone dans la paix. Ayant mis l'esclavage à la base de sa constitution, ne vivant que de rapine ou du labeur des Ilotes, ne pratiquant et n'apprenant aucun travail manuel ou intellectuel, le peuple Spartiate était incapable de vivre dans les conditions économiques d'une nation civilisée ; il ne pouvait comprendre, encore moins propager aucune des grandes pensées et des inspirations sublimes qui furent et seront

(i) V ictor Duruy. Hisloire des Grecs, tome I*"*, p. 317.

L ANTIQUlTl!:

toujours ie véritable titre de noblesse morale de THellade comme du genre humain. Brisant la famille à sa racine même, les Spartiates prétendaient se mettre en dehors et au-dessus de Thumanité ; ils créèrent un état contre nature : lavortement final de leur œuvre était fatal.

Athènes, sans abandonner entièrement le principe de l'éducation commune et publique, apporta dans son organisation pliis de tempéraments et de mesure. Il est vrai que la cité de Pallas, comme toute cité grecque, considère bien l'enfant comme appartenant à la république avant d'appartenir à ses parents. Toutefois les lois de Solon ne brisent pas brutalement la famille, comme l'avaient fait celles de Lycurgue : elles la respectent en l'organisant, ainsi que l'éducation des enfants, pour le plus grand bien de l'Etat. Sans doute, à Athènes comme à Sparte, le célibataire est soumis à une forte amende, moins pour favoriser le recrutement de l'armée que pour assurer la perpétuité du culte familial et le service des autels domestiques. Sans doute encore, d'anciennes coutumes, maintenues par Solon, autorisaient, dans quelques cas spéciaux, certaines pratiques directement contraires au principe de la monogamie. Mais, du moins en général, la vie de famille et le foyer domestique étaient respectés. Ni l'autorité paternelle, ni l'autorité maritale n'était, comme à Sparte, sacrifiée à la dictature de l'Etat. L'enfant restait à ses parents : nulle loi ne le condamnait à mort en cas de débilité physique. Il grandissait jusqu'à seize ans au sein de la famille. C'est alors seulement qu'il entrait au gymnase pour y recevoir, sous la direction de Vhégémon, une double éducation, celle de la gymnastique, toute physique, et l'enseignement des Muses (iiovGixin ziyvTi), toute intellectuelle et morale. A dix-huit ans, devenu majeur, il entrait dans la classe des éphèbes, il prêtait le serment civique et se préparait, par des exercices appropriés, à son rôle de soldat et de citoyen. Sous la direction d'un magistrat spécial et annuel appelé cosmète, « les éphèbes assistaient à des cours de philosophie, de musique, d'éloquence et de

poésie pour former leur esprit ; aux fêtes religieuses, parce que le culte et la patrie se confondent ; aux assemblées du peuple, afin d'étudier les affaires publiques ; aux exercices gymnastiques, qui rendront leur corps souple et fort; enfin, comme apprentissage de la guerre, ils feront un service de police dans Fintérieur et un service de garde dans les forteresses de la frontière et du littoral (i). »

A Athènes, pas plus du reste que dans les autres cités grecques, l'Etat ne se désintéresse donc de la formation physique et morale des jeunes générations ; mais cette intervention de l'autorité publique s'y conciUe avec le respect de l'enseignement libre et du foyer domestique. On sait tout Téclat que jetèrent, dans la ville de Minerve, les écoles rivales des divers philosophes et, sauf dans l'inique procès intenté à Socrate, on ne voit pas que les magistrats aient prétendu exercer un contrôle sur les doctrines enseignées, ni imposer aux éphèbes ou à leurs familles le choix d'un maître de préférence à un autre. Encore moins songeaient-ils à soustraire l'enfant à l'influence familiale pour le placer sous la tutelle de l'Etat: tout au contraire, les lois de Solon rappellent à l'enfant le devoir qui lui incombe, d'honorer ceux auxquels il doit la vie ; après l'avoir laissé sous la garde de ses parents pendant toute son enfance, elles l'obligent à les secourir dans leurs vieux jours et elles font de l'accomplissement de ces préceptes l'une des conditions principales à remplir pour être élu à une haute magistrature.

Entre l'éducation dans les cités grecques et l'éducation à Rome, il n'y a qu'un trait commun, — et ce trait se retrouve dans toutes les sociétés païennes, — c'est la méconnaissance absolue du droit de l'enfant. Celui-ci, aux yeux du législa-

(l) Victor Duruy. Ibid.y tome I^"*, p. 4i6.

Page 1