‹ L'état, le père et l'enfantChapitre 6 sur 60 · L ANTIQUITE Q · texte numérisé non relu

L ANTIQUITE Q

leur antique, n'a et ne peut avoir aucun droit, car il n'est, comme tout être faible, qu'une chose, la chose de celui qui possède la force. Ea Grèce, à Sparte surtout, il était la chose de la république ; à Rome, il est la chose du père de famille. Père, mari, maître, pontife, le paterfamilias romain est roi dans son foyer domestique, au seuil duquel la loi s'arrête et s'incline. Il y est souverain absolu ; il a droit de vie et de mort sur tous ceux qui y respirent. Ce droit formidable, il commence à l'exercer sur ses enfants, le jour même de leur naissance. Il ne présente pas, comme le père Spartiate, son nouveau-né aux vieillards assemblés pour que ceux-ci lui permettent de vivre ou l'envoient aux précipices du Taygète : c'est lui-même qui prononce. L'enfant, à j)eine sorti du sein maternel, est étendu sur le sol aux pieds de son père et de son juge : si celui-ci le relève, il vivra ; si non, il sera exposé au coin d'un carrefour, pour y devenir la proie des animaux ou des marchands d'esclaves, — et cet usage barbare est à ce point entré dans les mœurs romaines qu'il sera encore suivi jusque sous les Césars, et par l'empereur Claude lui-même.

Maître souverain de l'enfant à sa naissance, le père le restera toujours. Il le sera même après avoir émancipé son fils, même après que celui-ci aura revêtu la robe virile, même après qu'il sera devenu magistrat, après qu'il sera parvenu aux plus hautes charges de l'Etat.

Rien de formidable comme cette écrasante dictature dômestique.

(( Libre selon le droit public, l'enfant ne l'est pas selon le droit privé. Quels que soient leur âge et leurs dignités, les enfants demeurent sous la puissance du père, qui, maître d'eux comme il l'est de ses esclaves et de ses autres biens, peut briser même leurs plus ^chères affections et jusqu'à la nouvelle famille qu'ils ont formée. Si en mariant sa fille le père ne l'a pas émancipée ou fait passer sous l'autorité de l'époux, il peut rompre à son gré l'union à laquelle il avait d'abord consenti. La paternité romaine était un droit de propriété tout autant qu'une magistrature domestique.

ÏO LE PASSE

(( La puissance paternelle durait jusqu'à la mort de celui qui en était investi, et s'étendait à tous les descendants en ligne directe. Le droit de vie et de mort que le père avait sur ses enfants à leur naissance, il le gardait sur eux, même adultes, même magistrats. En cas de crime, il pouvait juger à l'exclusion des tribunaux publics, et la sévérité des mœurs garantissait la punition du coupable, en même temps que les sentiments de la nature empêchaient l'abus (i). » Et ce droit n'a rien de théorique : jusque sous l'empire, jusque sous les Antonins, on voit des pères prononcer la sentence capitale contre leurs fils, parfois même s'en faire les exécuteurs, et, si la conscience publique se soulève, les meurtriers cependant ne sont pas poursuivis. Il faut attendre jusqu'au m® siècle de l'ère chrétienne pour que l'autorité paternelle soit limitée et pour qu'en cas de crime du fils son père ait simplement le droit de le livrer aux magistrats en réclamant son châtiment.

Le fils n'a rien en propre, pas plus sa liberté et sefe biens que son existence. Son père peut le vendre, comme il peut vendre ses esclaves et son bétail. De même que l'esclave acquiert pour son maître, le fils n'acquiert rien que pour son père. Il ne peut avoir, du vivant de celui-ci, aucune fortune personnelle ; il n'est fait d'exception que pour le pécule gagné par lui soit à l'armée, soit dans les fonctions publiques. Les dettes du fils n'obligent pas le père; mais il est responsable de ses délits envers ceux qu'il a lésés et il peut, en guise d'indemnité, leur être livré (noxœ deditas) par son père.

Rome n'était donc qu'une sorte de république fédérative formée de l'association de toutes les familles vivant sous ses lois et dont chacune constituait comme un Etat dans l'Etat, sous le sceptre du paterfamilias.

Dans une cité ainsi organisée, on comprend que le père de famille, maître de l'existence et de la liberté de ses enfants, le fût, à plus forte raison, de leur éducation. Il la leur don-

(i) Victor Duruy. Histoire des Romains. Paris, Hachette, i883, tome V, p. a^Q.

Page 1