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MÉCANISME PSYCHOLOGIQUE DES VARIATIONS DE VALEUR DU FRANC-PAPIER

Veuillez raisonner à l'égard de l'État français comme vous raisonneriez à l'égard d'un particulier quelconque.

On vous offre en paiement une créance de 100.000 francs sur un particulier qui ne pourra se libérer qu'en dix ans.

Pour quelle somme prenez-vous la créance?

Vous faites un calcul d'intérêts, vous tenez compte des garanties et des risques, et vous prenez la créance pour 30.000 ou 40.000 francs.

Mais vous apprenez que le particulier ne pourra se libérer qu en vingt ans.

Du coup, si vous pouvez repasser la créance pour 10.000 ou 15.000 francs, vous vous estimez heureux. Supposez que vous appreniez que toutes les garanties de votre débiteur sont nulles, que sa puissance de travail est non moins nulle, et qu'il fait de nouvelles dettes ; à quel prix pourrez-vous passer votre créance à un tiers, si l'insolvabilité du débiteur est notoire?

Au poids du papier.

Supposez, au contraire, que, par le travail de votre débiteur, le remboursement devienne possible en cinq ans : votre créance augmente de valeur de jour en jour, vous vous gardez bien de la vendre, et si vous êtes obligé de la vendre, vous la réaliserez avec une majoration proportionnelle à la réduction du délai de remboursement.

Ainsi du particulier. Ainsi de l'État. Mais pour l'État, l'estimation de la puissance de remboursement est autrement difficile que pour le particulier.

La puissance de remboursement de l'État dépend de l'ensemble des conditions politiques, économiques et sociales intérieures, et pour l'État français, des relations avec l'Allemagne et des possibilités de paiement du Reich. Dans la situation présente de l'Europe, cet ensemble de conditions pèse d’une manière extrêmement lourde sur la tenue du franc.

La valeur du franc est exposée à varier selon les modifications des jugements portés sur l'État français par toutes les personnes (et elles sont innombrables) qui ont à se préoccuper de cette valeur. :

Mais comme il est extrêmement difficile de juger sûrement de cet ensemble de conditions, on tient pour l'indication la plus sûre l'état des relations de l'État avec son préteur, la Banque de France.

L'État effectue-t-il des remboursements à son prêteur, sa santé est jugée bonne ; elle donne l'espoir de remboursements ultérieurs : le franc monte.

L'État demande-t-il au contraire de nouvelles avances, sa santé est jugée mauvaise ; elle diminue ou annule l'espoir des remboursements ultérieurs : le franc baisse, et 1l baissera d'autant plus que des avances, même faibles, auront été demandées par l'État.

A la lumière de cette explication psychologique de la vraie valeur de la créance de la Banque sur l'État, examinons les événements de 1922:

1° Mars, avril, mai. — Le gouvernement demande de nouvelles avances à la Banque. Aucune baisse du franc. Après la réduction progressive de la dette de l'État, observée depuis six mois, le mouvement du printemps est regardé comme provisoire.

29 Fin mai à fin juin. — Avances totales de plus d'un milliard, avec grosse avance à la fin de juin : l'inquiétude commence ; le dollar passe de 11 à 12.

30 Juillet, août, septembre. — Les avances montent et descendent, font un pas en arrière et deux pas en avant. Elles accusent, en septembre, une différence de 2 milliards. Le franc fait un pas en avant et trois en arrière. [out le monde se demande si l'État part pour une nouvelle inflation. Il y a un commencement de panique. Le dollar passe au-dessus de 13.

4° octobre. — Au début d'octobre, M. de Lasteyrie dit la volonté du gouvernement de ne pas recourir à l'inflation. Mais il indique la difficulté des remboursements de l'État à la Banque. La veille, il avait demandé une nouvelle avance de 500 millions. Trois remboursements successifs (au total : 900 millions) dans les semaines suivantes ne provoquent pas une remontée du franc. Ici se place un événement d'une importance considérable, le rapport de M. Bokanowski, dont nous parlerons tout à l'heure. L'inquiétude s'aggrave. Le dollar passe à 14,60. La chute du franc est tout de même enrayée passagèrement après la publication du troisième bilan d'octobre, accusant une nouvelle diminution des avances. Mais elle reprend après le 2 novembre : le bilan publié indique une nouvelle avance de 300 millions ; le franc tombe de nouveau.

50 novembre. — 200 millions de diminution des avances au 9 novembre. Remontée immédiate du franc. Le dollar, à 16 le 8 novembre, est à 15,56 le 9 et à 15,23 Le 10, à 14,95 le 15.

Enfin, après la publication du bilan du 16 novembre, qui accuse une diminution des avances de 700 millions, nouvelle remontée du franc : le dollar est à 14,65 le 16 et à 14,41 le 17 novembre.

La chute du franc paraît enrayée.

L'analyse de ces mouvements confirme donc l'explication que nous ne cessons de publier ici : à savoir que toutes les

secousses du change sont déterminées par le jeu des avances de la Banque à l'État, parce que ces avances permettent de juger la puissance de remboursement de la Banque à l'État, et permettent d'évaluer la créance de la Banque sur l'État.

On ne doit pas s'étonner des violentes secousses observées en octobre, qui sont hors de proportion avec les mouvements du printemps et de l'été.

Elles se produisent après une longue période d'incertitude, et si les remboursements de 200 millions le 9 novembre et de 700 millions le 16 novembre n'avaient pas été effectués, nous aurions aujourd hui le dollar à 17.

Retenons de ceci que les mouvements du change sont produits par les jugements de l'étranger sur la puissance de remboursement de l'État, et qu'ils affectent naturellement cette partie du franc dont la valeur est précisément soumise à ces jugements. Et nous serons en mesure de porter un jugement à notre tour sur certaines manifestations, dont il faut parler.

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