DISCUSSION AVEC M. LOUCHEUR
encore, le mauvais coup tenté contre le franc. Le complot monté à la Commission des finances a piteusement échou£. Mais l'alerte a été chaude : le coup était bien monté : on le réalisait la veille et le lendemain de Noël, dans une Commission réduite par suite des vacances à 15 membres (sur 44), et avec une majorité de 9 voix. C'est le coup du père François. Les neuf conjurés ont été battus ; mais ils ne sont pas contents. Ils ont manifesté leur dépit et leur colère à la sance de la Chambre, avec une certaine violence. I] y en a même un qui a demandé contre nous la mise en mouvement du procureur général. ( Avançons toujours, et nous verrons Berre ! » Tout ce monde Jouait le jeu de M. Maurice Bokanowski, qui conduit depuis longtemps la campagne contre les remboursements de l'Etat à la Banque. Mais tout ce monde était plus ou moins couvert par l'autorité de M. Loucheur.
| Es défenseurs de la monnaiïesaine ontempêché, une fois
M. Loucheur a déclaré qu'il voterait pour les remboursements. Mais les arguments qu'il a donnés appuyaient le discours de M. Auriol, et ont été soulignés par des ( applaudissements à l’extrême-gauche ». Au surplus, dans son discours du 7 novembre, à la Chambre, M. Loucheur avait nettement pris position contre les remboursements. Son discours préparait le coup de Noël à la Commission des finances. M. Loucheur avait eu la coquetterie de citer les études de l’auteur de cette chronique à l'appui de sa thèse. Bonne occasion de vider l'affaire avec lui, si c'est possible.
Observation préalable : J'ai dit ici que le coup de Noël prenait le caractère d’un coup de Bourse. Je le maintiens. Les conjurés nous ont sommé à la tribune d'avoir le courage de préciser nos accusations. Les gros malins ! Nous en avons assez dit là-dessus : nous avons désigné les personnages qui rôdent autour de la Commission. Quelques membres de la Commission ont pris cela pour eux-mêmes. Cela les regarde. Mais toutes les personnes informées savent ce que parler veut dire et prononcent les noms que l'on ne peut imprimer. Coup de Bourse, je le répète. Il est raté, je m'en félicite.
Mais il va de soi, j'ai à peine besoin de le dire, que nous tenons la personnalité de M. Loucheur en dehors de ce débat spécial. Avec M. Loucheur il y a les idées. Le malheur veut que les idées qu'il défend favorisent les mauvaises opérations.
La thèse actuelle de M. Loucheur est que les remboursements de l'État à la Banque sont inutiles et impossibles : inutiles parce qu'ils n'ont aucune influence sur le change et, donc, qu'ils ne réduisent pas le coût de la vie ; impossibles parce que, le coût de la vie ne diminuant pas, on ne peut pas réduire la circulation fiduciaire.
M. Loucheur disait à M. de Lasteyrie le 7 novembre :
« Si le remboursement de 2 milliards devait améliorer le
change, j y applaudirais quand même. Mais vous avez remboursé 2 milliards l’année dernière. Or, comparez les cours de la livre et vous reconnaîtrez que l'effet a été nul. »
Première erreur : c’est au dollar, monnaie demeurée saine, qu'il faut rapporter le franc. La livre est une monnaie en cours d'appréciation.
Deuxième erreur : il est faux que les remboursements de l'État à la Banque n'aient eu aucune influence sur le change.
D'octobre 1921 à mars 1922, il y a eu 3 milliards de réduction des avances. Le dollar est passé de 14 francs à 11 francs.
Voilà pour cette première affirmation de M. Loucheur.
M. Loucheur continuait :
« La circulation fiduciaire, telle qu'elle est en France aujourd'hui, est une nécessité. Je vous défie de la réduire sans provoquer dans ce pays une crise monétaire. »
Observons tout de suite qu'une réduction de 3 milliards d'octobre 20 à mars 22 n'a provoqué aucune crise monétaire.
« Ce n’est pas seulement mon opinion que je vous donne, c'est celle d'un écrivain qui n'est pas de mon parti, M. Georges Valois. Or, M. Georges Valois s'exprime comme moimême sur l'inflation monétaire actuelle. » Et M. Loucheur citait alors un passage de La Monnaie saine tuera la vie chère, où je me disais d'accord avec M. Loucheur.
Quelques personnes ayant entendu ces paroles de M. Loucheur se sont demandé si leurs oreilles ne les trompaient pas. Il y a de quoi. Il est évident, pour qui a un peu suivi les campagnes menées dans l'Action française, que M. Loucheur nous utilise, dans cette affaire, à rebours.
Voici l'explication : Dans une suite d'études qui s'échelonnent sur trois années, M. Loucheur a pris la troisième, qui est de juillet 1920, où je montrais l'inflation déclenchée elle-même par la hausse artificielle des prix, déclenchée ellemême par la hausse des salaires due à M. Albert Thomas. À
ce moment-là, c'était l'époque où les seuls articles donnés sur Ja question étaient ceux de l'Action française, je n'avais pas encore vu le rôle des avances de la Banque à l'État.
En novembre 1920, je complétais mes explications de juillet, et j'expliquais longuement le mécanisme de la dépréciation des billets de banque par le jeu des avances à l'État. Mes études de novembre suivent celles de juillet dans mon livre, La Monnaie saine. Je les ai réunies afin que le lecteur pût suivre le travail de découverte que j'avais fait pour mon propre compte.
M. Loucheur s'arrête à Juillet, où je le cite, et néglige mes études postérieures, que ne laissent plus rien de sa thèse. Voilà pour l'exactitude des références et pour l’utilisation faite par M. Loucheur pour les besoins de sa cause.
Pour le fait lui-même, voici :
Le raisonnement et l'expérience indiquent que, s'il y a réduction des avances de la Banque à l'État, les phénomènes suivants se produisent :
a) Hausse du franc, baisse du dollar.
b) Donc baisse sur tous les produits d'importation.
c) Baisse des produits contenant des matières premières ou du travail étranger.
d) Baisse générale des prix.
Par conséquent, pas de crise monétaire. C'est ce qui a été observé jusqu'en mars dernier.
Enfin, sur la question centrale :
L'inflation a-t-elle précédé ou suivi la hausse des prix?
Il faut répondre :
L'inflation fiduciaire et la hausse absolue des prix sont deux phénomènes tout à fait distincts qui ne coexistent pas nécessairement.
La hausse des prix entraîne nécessairement une augmentation de circulation des billets de banque. Mais, tant que ces
billets sortent de la Banque par la voie de l’escompte, ils demeurent sains et ne constituent pas ce que nous nommons l'inflation.
Ce que nous nommons l'inflation, c'est la mise en circulation de billets non gagés par les effets de commerce, ce qui, pour les particuliers, se nomme fabrication de fausses traites et, pour l'État, avances de la Banque. C'est la fabrication de la fausse monnaie qui, elle, engendre automatiquement la hausse des prix, hausse nominale qui suit l'inflation.
Il est visible que M. Loucheur n a pas encore mis ses idées au point sur ce problème. Le résultat est que, bien qu'il se déclare actuellement anti-inflationniste, M. Loucheur raisonne comme un inflationniste et favorise les manœuvres des inflationnistes. S'il ne revise pas ses idées, s'il continue de faciliter, par des déclarations comme celles du 7 novembre ou du 28 décembre, les combinaisons de M. Bokanowski et de ses amis, il justifiera ce que l’on dit de lui aujourd'hui, à savoir quil travaille à constituer le ministère de la faillite.
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M. MAURICE BOKANOWSKI
Avec M. Bokanowski, nous ne pouvons avoir la même attitude qu'avec M. Loucheur, parce que le rapporteur général du budget n'a Jamais fourni de raisons ni d'explications. M. Loucheur fournit des raisons ; elles sont mauvaises ; mais ce sont des raisons. M. Bokanowski poursuit systématiquement une campagne qui tend à l'annulation des remboursements de l'État à la Banque. Il est inflationniste. Pourquoi? On l'ignore. Quand :l donne ses raisons, c'est dans des brochures qui circulent entre privilégiés, ou dans des cercles fermés. Quand on ouvre une discussion publique,
:l se dérobe. À la Semaine de la Monnaie, lui-même et son beau-frère, M. Wolff, qui est banquier et cambiste de premier ordre, avaient une belle occasion d'exposer publiquement leurs thèses, de combattre les remboursements de l'État avec des raisons solides. Il y a peut-être de bonnes raisons : nous n’en connaissons pas ; mais si quelqu un en a, nous serions curieux de les entendre.
A la Semaine de la Monnaie, M. Bokanowski et M. Wolff ont été d'une discrétion qui nous a déçus. Mais il y a eu de leur part quelques manœuvres d'ordre du jour contre les remboursements, — sans explications. Cela n'a, d'ailleurs, pas rendu. Nous étions, au surplus, prêts à dire les raisons qui ont été publiées depuis.
Nous ne savons pas ce que M. Bokanowski dit à la Commission des finances. Mais là aussi, il semble bien qu'il procède plus par manœuvres que par apport de raisons. Le vote obtenu la veille de Noël, c'était un vote de surprise, ravi à la Commission alors qu'elle ne réunissait que 15 membres sur 44, et en fin de séance. Le vote que l'on voulait obtenir le lendemain de Noël (et que l'on n'a pas eu), vote de surprise encore, alors que les députés non conjurés étaient absents de Paris. Ces singuliers procédés ne donnent pas du tout l'impression que l'on se trouve devant quelqu'un qui a de sérieuses raisons à fournir.
Dans le rapport que M. Bokanowski a donné à la Commission des finances, sur la question des remboursements, il n'y a pas un raisonnement complet. Il y a une critique de la politique des emprunts, un bref exposé des prétendues raisons qui s'opposent cette année au remboursement de 2 milliards : il conclut par cette remarque tendancieuse :
Le change d'un pays ne peut pas être lerésultat d'undécretarbitraire. Rien de plus vain et même de plus dangereux qu'une politique de déflation poursuivie au milieu de conditions qui n'en
permettent pas le succès. L'exemple de Ja République tchécoslovaque est à méditer. Une politique de stabilisation et d'assainissement monétaires, si elle ne veut pas se heurter bientôt à des impossibilités pratiques et s'épuiser en velléités impuissantes, suppose préalablement réalisé l'équilibre budgétaire et obtenu un essor durable de toute l'économie nationale dont l'abandon de la politique d'emprunt est la première condition. Le jour où la France aura obtenu de ses débiteurs les réparations auxquelles elle a droit et où elle se sera donné, par un effort digne d'elle, des finances saines, elle aura implicitement résoluele problème monétaire. Sa devise regagnera rapidement la confiance due à une nation dont la vigueur et les ressources infinies sont les gages certains d'un avenir prospère.
C'est de la bouillie pour les chats. Cela dit, sans le dire, que les remboursements à la Banque ne doivent pas être éontinués. Mais, chose grave, cela n'appelle pas l'attention de la Commission sur les conséquences du non-remboursement des avances de la Banque.
Or, je rappelle ici ce que je publiais le 26 décembre :
L'arrêt des remboursements à la Banque, ce serait l'effondrement du franc, parce que le franc étant une monnaie qui vaut actuellement moitié par la garantie-or de la Banque, moitié par la valeur de la créance de la Banque sur l'État, si la valeur de cette créance tombe à zéro, par suite de l'insolvabilité de l'État, le franc tombe à quatre sous en quinze jours. Et alors, c'est l'inflation inévitable, par suite de la montée brusque des prix et du reflux des Bons de la Défense nationale.
Or, M. Bokanowski ne fait pas la moindre allusion à ce péril terrible.
Et alors, de deux choses l'une :
— Ou il sait ce qui se passerait, et son attitude est criminelle.
—— Qu il ne prévoit pas, parce qu'il ne sait pas, parce quil
est ignorant de la signification des faits sur lesquels il est
chargé de rapporter.
Dans ce cas, que fait-il à la Commission des finances ?