L'OFFENSIVE CONTRE LA MONNAIE ET LES FINANCES FRANÇAISES
Il faut choisir entre les réparations et la faillite. C'est bien le moment de prendre toutes les mesures contre ce qui pourrait engendrer la faillite, en dehors de la question des réparations.
Si l’on agit sur l'Allemagne, on va se trouver devant un problème monétaire qui crée en Allemagne même une situation catastrophique. Si l'on voit bien de quoi il s’agit, on se rendra compte que cela même nous met entre les mains un moyen d'action économique et politique d'une singulière puissance. À une condition : que nous ne nous laissions pas tomber nous-mêmes dans le même mal, c'est ce que disait Jacques Bainville avant-hier.
Or, au moment même où se pose pour nous le plus gros problème d'action, notre liberté recouvrée se trouve mise en péril par quelques dispositions intérieures et par la plus forte offensive qui ait jamais été menée contre notre monnaie et nos finances.
La proposition faite par l'Angleterre d'affecter notre or (prêté) à notre crédit pour la couverture de notre dette à son égard, c'est en effet un des plus mauvais coups que l'on ait tentés contre nous. Avec beaucoup de sourires et d’amitiés, c'est tout de même un coup de poignard.
Raisonnons : l'Angleterre a pris la précaution de dire que ce milliard et demi d'or, qui lui a été prété par nous, a été employé par elle pour des opérations communes en Amérique. C'est donc avertir le monde entier qu'une couverture d'or, qui continue de figurer au bilan de la Banque de France comme ( avoir à l'étranger », est volatilisée. On ne peut pas
dire que ce procédé soit d'une parfaite courtoisie. D'ailleurs, puisque la France n'a pas accepté la proposition anglaise, la situation demeure celle qui est inscrite dans les conventions, à savoir que l'Angleterre doit à l'État français de l'or prêté, que l'État français doit, de son côté, à la Banque cet or prêté, et que, d'autre part, la dette de la France à l’Angleterre subsiste. Le prêt d'or et la dette ne sont pas sur le même plan ; ce sont deux opérations distinctes, qui ne peuvent pas se compenser. Il y a prêt d'objet ou de matière d'un côté (c'est l'or, qui appartient à un tiers, la Banque), et prêt d'argent de l'autre (c'est la dette de la France). L'Angleterre continue de devoir l'objet ou la matière, qu’elle ait ou non employé l'or pour ses opérations en Amérique. La France continue d'avoir une dette à sa charge. Le tiers en cause, la Banque de France, continuera de faire figurer à son actif cet or à l'étranger, qui lui est dû. Voilà pour l'aspect juridique de l'affaire.
Mais il y a une situation de fait créée par cet incident. Cet € or à l'étranger » qui appartient à la Banque de France, l'Angleterre veut depuis longtemps l'affecter purement et simplement au crédit définitif de l'État français. Si l'opération avait été acceptée par la France, c'est l'État qui deviendrait seul débiteur à l'égard de la Banque, et comme il ne possède pas cet or, il donnerait à la Banque une contrevaleur, qui serait du papier. Le franc serait, du coup, mis en baisse sérieuse. L'opération n'est pas faite, — mais la question a été posée, et cette fois de la manière la plus retentissante.
C'est cela même qui constitue une sérieuse offensive contre notre monnaie. Le monde entier est averti qu’un dépôt d'or à l'étranger, qui continue de valoir en couverture de notre franc, est revendiqué par celui qui le détient. Le seul fait que cette revendication est faite, que la propriété
de cet or est mise en question, que l'État français peut devenir responsable de ce tort à l'égard de la Banque, peut diminuer la valeur du titre qui, chez nous, représente cet or, et qui valait jusqu'ici de l'or en barres. C'est une nouvelle cause d'instabilité du franc, cause que la finance internationale peut manier contre nous, comme elle y parait parfaitement disposée.
Le franc tiendra, à condition que l'État tienne. Tout dépend actuellement de l'attitude!de\ l'État. Le franc n'est plus seulement une valeur qui contient une partie de la créance de la Banque sur l'État : il est une valeur qui contient une partie solide, prêtée à un tiers, et dont l'État est le garant. Si l'État tient (il a commencé), si, par surcroît, il agit : 1° pour lutter contre les manœuvres tentées contre le franc à la faveur de ce coup ; 2° pour assainir notre monnaie ; 32 pour se faire payer contre l'Allemagne, — le franc tiendra et le coup de la finance internationale échouera complètement.
Si l'État fléchit, s'il se laisse intimider par les financiers qui jouent sur la carte allemande, s'il n'a pas une politique vigoureuse en Allemagne, c'est l’eflondrement monétaire, puis financier, puis politique. C'est la faillite, ou l'inflation, ce qui est la même chose.
Notre monnaie est plus que jamais étroitement solidaire de notre politique.
Ce n'est pas le moment de recommencer, les mauvaises plaisanteries qui ont été faites à la tribune de la Chambre au cours de cet automne. Plus que jamais, il faut que le gouvernement et le Parlement soient hostiles, par des mesures positives, à toute tendance à l'inflation. Mobilisons l'opinion et les intérêts dans le même sens. Ainsi serons-nous en mesure de réaliser notre politique à l'égard de l'Allemagne.
272 ïxA CRISE DE L'ÉTAT ET LA CHUIE DU FRANC