UNE RÉPONSE DE M. BOKANOWSKI
Ceci nous ramène à M. Bokanowski, dont nous avons dit que les déclarations et l'action ne paraissaient pas une saine politique monétaire.
M. Bokanowsk1 proteste contre les intentions que nous lui prêtons dans une lettre qu'il nous prie d'insérer et que nous insérons, non sans faire observer à M. Bokanowski qu il dispose de la tribune de la Chambre pour faire connaître ses réponses à tout le pays.
Paris, le 2 janvier 1923.
Monsieur le Directeur,
M. Georges Valois, dans sa chronique de l'Action française du {er janvier sur les remboursements de l'État à la Banque de France m'attribue une fois de plus des doctrines et une attitude qui ne sont pas les miennes.
Dans une Note sur la stabilisation du franc français, qui n’a rien d'occulte, et que M. Georges Valois, en tout cas, connaît fort bien, nous avons, M. Robert Wolff et moi, montré les périls graves que fait courir à l'économie nationale et aux finances publiques l'instabilité des changes. Nous avons essayé de montrer quels étaient les avantages de la stabilisation, qui rétablirait la sécurité dans les prévisions de l'État et des particuliers, la confiance dans les transactions industrielles et commerciales, et qui mettrait fin à la spéculation sur les changes et aux troubles qu'elle détermine dans l'organisme économique.
Si M. Valois était exactement renseigné sur les travaux de la commission des Finances, s'il en connaissait les procès-verbaux, il n'attribuerait ni à des combinaisons machiavéliques ni à de perverses tendances inflationnistes l'hésitation qui s'était manifestée, dans la majorité de la commission, sur le fameux mot
«exceptionnellement » inscrit dans la convention du 22 décembre,
La raison de cette hésitation —toutesimpleet toute objective — est qu'il n appartient à personne, ni à M. Valois ni à moi-même! ni au gouvernement n1 à la Banque, de décréter à l'avance que les remboursements à la Banque seront possibles ou non, et dans quelle mesure.
Cela dépend uniquement du public, ou plus exactement de la situation des affaires. Lorsque les affaires sont languissantes, le public apporte avec empressement ses billets au Trésor en échange de Bons de la Défense nationale, et l'État peut sans difficulté rembourser la Banque. Lorsqu'au contraire, comme il est arrivé en 1922, les affaires manifestent une tendance à la reprise, le public, dont l'épargne est sollicitée par des emplois plus productifs, n'apporte plus autant de billets de banque aux guichets du Trésor, et ne renouvelle plus aussi facilement les Bons arrivés à leur échéance : l'État peut se trouver alors dans l'impossibilité de poursuivre selon le même rythme les remboursements à la Banque : telle est la nécessité impérieuse qui a contraint le ministre des Finances à passer avec la Banque la convention du 22 décembre.
I n'y aurait qu'un moyen infaillible d'assurer en toute hypothèse le remboursement prévu par les conventions avec la Banque: ce serait de pouvoir couvrir par des recettes normales et permanentes, par des ressources d'impôts et par des versements sufñsants et réguliers de l'Allemagne, toutes les dépenses du budget général et celles du budget spécial, et d'avoir encore chaque année deux milliards d’excédents de recettes
Mais tant que nous ferons face à une forte partie de nos dépenses par le recours à la Trésorerie, tant que l'État empruntera, comme il le fait actuellement, à guichets ouverts, il sera manifestement impossible d'être certains que l’on pourra rembourser annuellement deux milliards à la Banque.
C'est ce qu'a expliqué au Sénat, très clairement, M. Ribot, auquel personne ne déniera une connaissance approfondie du mécanisme de la Trésorerie et du jeu des Bons de la Défense qu'il a lui-même créés :
«Nous n'avons pas que notre dette vis-à-vis de la Banque de France ; il n'y a pas de billets que ceux qui sont en circulation.
Qu'est-ce que les Bons de la Défense nationale qui viennent à échéance tous les jours ? Car, tous les matins, monsieur le ministre des Finances doit rembourser des Bons de la Défense nationale. Ce sont des billets de banque en disponibilité, en réserve spéciale, à côté, mais qui peuvent en sortir. Qu'il y ait un ralentissement dans les souscriptions des Bons de la Défense nationale ou dans leur renouvellement, il en peut résulter momentanément des embarras de trésorerie très graves. S'engager à rembourser, à jour fixe, une somme de deux milliards quand on n'est pas maître de tenir la porte de ce grand réservoir, c'est être un peu hard. C'est donner, évidemment, l'apparence d'un grand acte financier : mais celui-ci n'est pas dépourvu d'une certaine imprudence.. Notre tâche est extraordinairement difficile. Ne la compliquons pas encore en prenant des engagements que nous ne sommes pas absolument certains de tenir. »
M. Georges Valois rendrait un grand service s'il voulait, dans un de ses savants articles de l'Action française, indiquer les méthodes, jusqu'à présent inconnues des gouvernements et des techniciens, qui peuvent, en période d'emprunt à guichets ouverts, et tant que l'équilibre budgétaire n'est pas pleinement réalisé, permettre de soustraire à tout aléa et à toute incertitude les remboursements de l'État à l'institut d'émission.
Je vous prie de vouloir bien insérer cette réponse et vous
adresse, monsieur le Directeur, l'assurance de ma considération distinguée...
M. Bokanowski, député de la Seine.
Je répondrai brièvement à M. Bokanowski :
1° Il est vrai qu'il n'appartient à personne de décréter à l'avance que les remboursements à la Banque seront possibles ou non, et dans quelle mesure. Mais pourquoi, puisqu'il pense ainsi, M. Bokanowski prenait-il position contre les remboursements au début de l’année?
2° « Brochure qui n'a rien d'occulte. » Il s'agit d'une brochure hors commerce et remise à un petit nombre de personnes. [l y aurait avantage à faire ces publications dans les conditions ordinaires, afin de soumettre les thèses à la dis-
cussion publique. Nous en discuterons un autre jour, et l'on verra que les moyens proposés par M. Bokanowski pour la stabilisation du franc seraient le bon moyen pour nous jeter dans l'inflation.
30 M. Ribot est un homme fort compétent ; mais il a eu le malheur de contribuer à nous mettre dans le gâchis où nous sommes, parce qu il a manqué de courage fiscal en ne recourant pas à l'impôt pendant la guerre.
40 On ne peut songer à rembourser les avances de la Banque avec des excédents budgétaires. Mais la question est autre, et l’on n y répond pas :
a) Une situation monétaire détestable a été créée par l'inflation (qui n'a pas été une solution) ;
b) Cette situation ne peut être améliorée que si l'on continue les remboursements ;
c) L'arrêt des remboursements ne serait pas la stabilisation mais la baisse du franc ;
d) On doit donc continuer les remboursements, même s'ils sont coûteux. La politique des remboursements est Snalement moins coûteuse que l'arrêt qui nous jetterait dans l'inflation.
J'ai dit toutes mes raisons sur ce point. Je ne crois pas que M. Bokanowski réponde à un seul de mes arguments.
M. Bokanowski me demande, pour finir, si je puis lui dire, dans un article € savant », comment on peut faire tenir debout un homme qui a les jambes casstes. Je ne répondrai pas à une question ainsi posée. Mais sur les méthodes générales d'assainissement financier, je lui dirai que l'on ne peut penser à les proposer à un Parlement qui pense à ses électeurs. Il y a à construire un plan financier qui comporte une réduction des charges de l'État. Veut-on me dire comment il serait possible de le mettre en discussion devant le Parlement? C'est l'impossible.
Nous disons : la première chose à faire est de réunir les États généraux, ou siégeront des gens qui ne dépendront ni des mastroquets, mi de la finance.
Un grand républicain, homme d'État, ami de M. Bokanowski, ma dit là-dessus :
— C'est insuffisant. Il faut une dictature. Il n'y a pas | d'autre moyen d'en sortir. |