UN MINISTRE INACCESSIBLE A LA CRAINTE
M. de Lasteyrie, ministre des Finances, ainsi que chacun sait, a fait, le 18 août, des déclarations sur les causes de la dépréciation du franc.
Nous tenons donc une explication officielle de la chute du franc. Elle est tout à fait conforme à l'enseignement donné rue Saint-Guillaume. Elle est très simple : situation financière excellente : la baisse du franc est due aux manœuvres spéculatives des gens qui veulent ( influencer notre politique générale et peser sur nos décisions ».
Je n'avais pas le texte des déclarations de M. de Lasteyrie lorsque, le 17 août, j écrivais un article de journal qui a paru le 20 du même mois. Mais il s'est trouvé que je faisais par avance la critique des explications apportées par le ministre des Finances en personne. Je crois bien que J'ai été assez vif, et mes vivacités, publiées après l'explication offcielle, paraissent la viser. Je tiens à dire qu'elles ne visaient que l'explication officieuse qui avait été donnée à la presse. Mais toutes mes remarques subsistent, et j'en ajoute de nouvelles,
Les déclarations de M. de Lasteyrie peuvent se résumer en ceci : le ministre démontre qu'il a bien fait son métier (ce qui est rigoureusement exact, car 1l est excellent administrateur), et il tire de cette satisfaction de soi-même, parfaitement légitime, cette conclusion, tout à fait illégitime, que, puisqu il a si bien travaillé, le franc doit se bien porter. Il y a un petit accident, dû à la malveillance ; mais ça passera. Je cite :
« Dans ces conditions, nous pouvons envisager tous ces mouvements artificiels avec le plus grand sans-froid. Ne pas
se laisser impressionner par eux, c'est déjà leur ôter une partie de leur importance. Ce n'est pas la première fois que se sont produites des pointes sur le change. Cette fois encore, comme les précédentes, je ne doute pas que l'effort continu de notre pays pour assurer son relèvement économique et financier aura raison de toutes ces manœuvres spéculatives. »
M. de Lasteyrie est un ministre inaccessible à la crainte. Les changes sautent. Il a déjà vu cela. Cela se tassera. Je l'admire, mais je me permets de lui faire observer que, depuis un an, cela ne se tasse pas du tout. Je ne lui demande pas de perdre son sang-froid, mais je lui demande comment, étant ministre des Finances, il peut regarder d'un œ1l sec un mouvement qui, en un an, fait descendre le franc de 9 sous à 5 sous-or.
J'ai le regret d'opposer à M. de Lasteyrie que, contrairement à ce qu'il publie, depuis un an, nous n'avons pas arraché de notre peau les pointes du change. M. le ministre des Finances doit avoir dans son cabinet les courbes des changes. Qu'il prenne la peine de les consulter et de tracer Jui-même la courbe moyenne. Voici ce qu'il obtiendra. (Voir le gra phique page 326).
Du palier 11, nous sommes au palier 18. Si cela ne trouble pas les finances de M. de Lasteyrie, tant mieux pour Ja France. Mais je dis que ce jeu met les finances des producteurs dans le plus grand trouble, ce qui signifie que les finances de l'Etat ne tarderont pas à être en péril. ;
J'ai la plus sincère admiration pour les qualités administratives du ministre des Finances. Mais je crains que les solutions touchant le problème des changes n'apparaissent pas à un homme qui ne voit que des ( manœuvres spéculatives » dans la crise actuelle, et qui, au surplus, ne voit dans la baisse continue du franc aucune raison d'inquiétude.
… éd