LA SPÉCULATION ALLIÉE À LA POLITIQUE
Le ministre des Finances répond : Ma situation financière est excellente. À quoi les Anglais objectent : Apparemment, oui ; en fait, non, car les finances françaises ne tiennent
qu'à coups d'emprunts continuels, et c'est pourquoi nous, Anglais, nous craignons devoir la dette de la France s'éVanouir comme tant d'autres dettes continentales.
C'est ici que l'affaire se corse de la plus singulière manière. Avec un ensemble remarquable, la presse anglaise, exception faite pour quelques oïganes conservateurs, mène une campagne systématique de dépréciation de la rente et de la monnaie françaises en démontrant que nos finances ne sont nullement aussi bonnes qu'elles en ont l'air, et elle en tire cette conclusion que le peuplé français est conduit à la rune par ses gouvernants. C'est le langage de tout ce qui, en Angleterre, est socialiste, démocrate, libéral ou juif.
Or, c'est une campagne qui manque apparemment de logique, économiquement et financièrement parlant. S1 ces Anglais étaient logiques, ils diraient : Ce qui met en péril les finances françaises, c'est le non-paiement allemand ; donc, si nous, Anglais, voulons coopérer au redressement financier français, tant pour obtenir le paiement de notre créance sur la France que pour faciliter les échanges de nos producteurs avec les producteurs français, 1l nous faut appuyer les revendications de la France.
Je conclus que la campagne anglaise qui va contre les revendications françaises, et par conséquent contre les règlements que la France peut avoir à faire à l'Angleterre, et contre les intérêts certains d'un grand nombre de producteurs anglais, est une campagne strictement politique, c'està-dire une manifestation d'un impérialisme anglais qui cherche délibérément un relèvement allemand qui limiterait politiquement et économiquement, dans l'avenir, le développement français.
Tous les arguments économiques d'un Keynes sont le masque de volontés politiques. Il y a une politique anglaise qui, en se désolidarisant de la France, tend systématiquement
À nous aflaiblir financièrement, à travers notre situation monétaire, afin de nous affaiblir politiquement. Finalement c'est ce que l'on découvre sous les histoires du change.
Mais ce qui devient tout à fait intéressant, c'est lorsque l'on voit des financiers dits français appuyer, pour des raisons économiques, cette politique anglaise. Il y a, en effet, en France, un certain nombre de financiers qui appuient, patronnent presque ouvertement cette politique dite de gauche qui tend à un rapprochement franco-allemand selon les vues de la Cité et de Manchester.
Quand on a vu cela, toute la manœuvre que nous nommons offensive contre le franc devient claire :
I. — Des financiers installés en France patronnent des groupes politiques qui veulent nous faire abandonner notre créance sur l'Allemagne et qui disent que c'est là le prix d'une bonne entente avec l'Angleterre ;
IL L — Des financiers de la Cité, faisant fonds sur le triomphe de cette politique en France, disent que la France va à la faillite. On appuie un gouvernement anglais qui ne paraît pas désirer que la France ait une grande force politique en Europe.
III. — Ces efforts associés (dirigés par la politique ou par la finance) provoquent automatiquement une baisse du crédit de l'État français, d'où baisse du franc, utilisée alors par les spéculateurs de Paris et de Londres.
Qui conduit la manœuvre? La politique impérialiste anglaise manœuvre-t-elle la finance ou est-elle manœuvrée par elle? Cela ne change pas grand chose aux résultats.
Et je conclus : tous les coups portés au crédit de l'État français ont une origine politique, que l'on trouve dans cette partie d’une politique anglaise qui nous est opposée. Il y a en France des complices et des bénéficiaires de la manœuvre. L'État français a prêté le flanc à cette manœuvre ; s'il veut
l'enrayer, un de ses premiers devoirs est de mettre hors d'état de nuire les financiers installés en France qui appuient la politique opposée à la politique des réparations. Un gouvernement français qui oserait faire les exécutions nécessaires (et il n'aurait guère qu'à faire appeler quelques personnes au quai d Orsay, et à leur parler d’un petit ton ferme qui en dirait long), ce gouvernement-là serait applaudi par toute la France. On ne risque pas l'impopularité lorsque l'on fait courber la tête aux financiers étrangers.