LA DISCUSSION SUR LES CHANGES
En 1922, la discussion sur les changes avait été close par cette première démonstration, appuyée sur les principes énoncés plus haut, que les variations de la valeur monétaire étaient déterminées par les variations dans le compte des fausses traites tirées par l'État. En d’autres termes, 1l était reconnu que le franc monte si le compte des avances de la Banque de France à l'État s'abaisse par suite des remboursements de l'État, et que le franc baisse si le compte des avances s'élève, c'est-à-dire si l'État exige la mise en circulation de nouvelles traites fausses, par le moyen des avances qu'il se fait remettre ou par l'escompte de bons du [résor émis par lui. Les preuves données de ce fait ont été telles que la discussion a été arrêtée.
Or, du mois de juin 1922 au mois d'août 1923, il s'est produit un ensemble de faits qui ont paru contredire une thèse passée au rang de vérité au printemps de 1922.
En effet, si, de juin 1922 à octobre de la même année, le compte des avances de la Banque de France à l'État s'est élevé, déterminant une baisse du franc très sensible, d'octobre 1922 à septembre 1923, ce compte a été diminué d'un millard à la fin de 1922, est resté ensuite sensiblement stationnaire, et, néanmoins, le franc a diminué de valeur d'une manière continue au cours de ces douze mois. Le dollar, coté à 11 en juin 1922, est coté à 17 en moyenne en septembre 1923, ce
qui représente une hausse de plus de 60 % du dollar ou une
baisse de 40 % du franc (le franc valant 0 fr. 50 or en juin 1922 et ne valant que 0 fr. 30 or en septembre 1923).
Cette constatation a fait perdre de vue la valeur des explication reconnues satisfaisantes en 1922, et a amené un certain nombre de personnes à rejeter entièrement l'explication des mouvements des changes par les mouvements des avances de la Banque à l'État. On est même allé jusqu’à dire que
es avances de la Banque à l'État étaient sans influence sur les mouvements du change, affirmation qui a été apportée par M. Louis Loucheur.
Personne parmi les producteurs ne regarde M. Louis Loucheur comme une autorité en matière monétaire = mais tout le monde sait que les travaux de prestidigitation qu il accomplit parfois au Parlement ont encore une influence sur un certain nombre de parlementaires. Les affirmations de M. Loucheur qui, au premier examen, paraissent confrmées par la leçon qui se dégage des faits observés en 1923, ont ceci de dangereux qu'elles favoriseraient la campagne menée par l'ancien ministre et ses amis contre les remboursements de l'État à la Banque. C'est la voie détournée par laquelle les inflationnistes espèrent obliger l'État à une nouvelle inflation. Si la thèse de M. Loucheur était acceptée, si de nombreux parlementaires pouvaient être convaincus que le mouvement des avances de la Banque à l'État sont sans influence sur les mouvements des changes, il serait facile d'obtenir d'eux d'abord le non-remboursement annuel de ces avances, et, ensuite, une augmentation de deux ou trois milliards de ces mêmes avances. C'est-à-dire que nous serions rejetés dans l'inflation. Huit jours plus tard, on verrait le franc descendre à trois sous or, la vérité apparaîtrait à tous, mais 1] serait trop tard pour réagir, et nous glisserions sur la pente savonnée où l'Autriche et l'Allemagne ont glissé avant nous,
Les affirmations de M. Loucheur n'ont aucune importance scientifique, mais elles ont encore quelque importance politique, tant que l'ancien ministre conserve au Parlement son prestige d'hommes d'affaires, considérablement diminué aujourd'hui, mais non détruit.
Au cours de l'été de 1923, M. Loucheur n'a pas été seul à tenter de faire oublier l'influence des avances de la Banque sur les mouvements du change. Dans presque toute la presse, on a recommencé de dire que les variations des changes ne pouvaient être expliquées par aucune des théories présentées jusqu ici. En un mois tout a été remis en question. La thèse généralement soutenue était que la spéculation internationale porte la responsabilité de la baisse du franc. Une pareille explication plonge de nouveau le change dans le mystère : les variations deviennent l'œuvre de spéculateurs insaisissables, qui siègent dans les bureaux d'une banque inconnue, et qui font monter ou descendre le franc et toutes les monnaies selon leur caprice.
Si cette thèse était fondée, la question des avances de la Banque de France à l'État ne se poserait plus. Il serait en effet indifférent d'en élever ou d'en abaisser le chiffre si le cours du franc dépend en dernière analyse des manœuvres mystérieuses de mystérieux spéculateurs. On voit quel appui cette thèse donnerait à M. Loucheur, ainsi qu à un ministre des Finances secrètement résolu à préparer une inflation nouvelle.
Or, cette thèse, qui remet tout en question, qui rend de nouveau mystérieux un fait sur lequel la lumière avait été projetée, cette thèse a été celle que M. de Lasteyne a soutenue officiellement. C'est en effet le ministre des Finances qui, en août 1923, a fourni à toute la presse, officieusement d'abord, officiellement ensuite, l'argument de la spé-
culation pour expliquer la baisse du franc. Si bien que l'on a
été en droit de se demander si le problème qui se pose n'était pas obscurci par raison d'État, et si l'on ne comptait pas utiliser cet obscurcissement pour faire des opérations que la saine doctrine réprouve.
Quoi qu'il en soit des intentions, la discussion a été rouverte par les explications qui ont été données des faits observés en 1923, et particulièrement des sautes de change qui se sont produites en juillet et en août.
On voit maintenant l'importance de la discussion : s l'explication des variations monétaires par la spéculation est déclarée recevable, toutes les considérations sur les avances de la Banque à l'État perdent 75 ©, de leur valeur, et la voie est à peu près libre pour une inflation innocentée à l'avance.
EXPLICATION DE LA BAISSE DU FRANC OBSERVÉE EN 1922 Er 1923
L'auteur de cette étude est un de ceux qui ont soutenu la thèse de l'influence directe des avances de la Banque à l'État sur les mouvements des changes. Il a toujours eu soin de montrer que cette cause, capitale, n'était pas la seule dans un certain nombre de cas. En novembre 1922, il a analysé les autres causes des variations de la valeur du franc ; son analyse a été reproduite dans le présent recueil. Il pose que :
19 Une augmentation continue des avances de la Banque à l'État, c'est-à-dire une augmentation des fausses traites tirées par l'État, détermine nécessairement, automatiquement, une baisse du franc, instantanément exprimée par Jes mouvements du change ;
29 Une réduction continue des mêmes avances détermine le mouvement inverse ;:
30 Une stabilisation relative des avances, obtenue sans qu il ait été donné ou quil puisse être donné des assurances formelles pour l’année, peut être accompagnée des deux mouvements, parce qu elle rend libre le jeu des autres causes de dépréciation ou d'appréciation. Ce sont ces causes qui vont être particulièrement analysées.
Tout d’abord, 1l convient de rappeler le caractère actuel du franc :
Le franc actuel n'est plus seulement une monnaie ; il constitue pour partie une créance sur l'État. C'est ce fait qui domine le problème de l'instabilité monétaire.
Ceci est prouvé par un caleul très simple que nous avons déjà donné et dont nous reproduisons la conclusion :
Le franc vaut en chiffres ronds 0 fr. 20 or et Ofr. 80 comme créance sur l'État. En d’autres termes, si l'on liquidait la Banque de France, tout porteur de un franc recevrait une somme de 0 fr. 20 en or et un titre de créance sur l'État chiffré 0 fr. 80.
La valeur internationale du franc étant d'environ 0 fr. 30 en septembre 1923, on observe que la créance sur l'État contenue dans chaque franc est estimée O fr. 1Olor.
Cette estimation n'est pas arbitraire : elle résulte de calculs faits et refaits sans cesse sur le pouvoir de remboursement de l'État français, et sur le temps possible de remboursement. Le temps théorique de remboursement des avances de la Banque à l'État étant de douze ans (de quatorze à quinze ans si l'on tient compte de 4 milliards | /2 de Bons du Irésor escomptés par la Banque), à la cadence de 2 milliards de remboursement par an, 1l est aisé de se rendre compte que la valeur de la créance contenue dans chaque franc n'est pas
considérablement sous-estimée lorsqu'elle est cotée, en 1923, à O fr. 10 or. Théoriquement, en l'absence d'autres causes, le franc devrait monter de O fr. 05 en moyenne par an pour
atteindre le pair de l'or en 1937, ce qui fixe sa valeur actuelle aux environs de 0 fr. 30 or. C'est ce qui se produirait sille crédit de l'État était absolument ferme, et si vingt causes intérieures et extérieures ne Venalent Jouer, dans un sens ou dans l'autre, contre ce mouvement régulier.
L'instabilité observée depuis un an a été déterminée par les changements considérables qui se sont produits dans l'opinion universelle sur la puissance de remboursement de l'État,
Pour comprendre ce fait, réduisons le fait national aux dimensions d'un fait intéressant une entreprise privée.
Supposons un industriel qui a eu depuis 1914 la même politique financière que l'État.
En 1914, sa situation était parfaitement saine. Les traites quil tirait correspondaient exactement aux marchandises mises par lui en circulation. Toute traite de mille francs tirée par lui valait exactement mille francs, moins l'escompte.
En 1918 et 1919, cet industriel, ayant perdu une usine détruite par un acte criminel de son concurrent, ayant des frais généraux excessifs, a de gros embarras de trésorerie. Il est en déficit. Pour dissimuler ses emberras et son déficit, il fait de la cavalerie. I] produit pour un million de marchandises, il possède une créance provisoirement irrécouvrable d'un million, il n'a aucune disponibilité ; il tire pour trois millions de traites sur des personnes complaisantes. Il calcule que ces trois millions sont représentés par ses marchandises, sa créance, son usine, ses stocks et ses possibilités d'avenir. Il oublie, volontairement encore, que, dans toutes ces choses, seules, les marchandises effectivement vendues sont réalisables.
Que se produit-1l? Il peut mener ce jeu pendant un certain temps, par tous les procédés connus de renouvellement de traites, de ( traites croisées », mais le moment vient où le
jeu cesse. Alors la situation est la suivante : les 3 millions de traites ne sont représentés que par | million de valeurs, ce million est payé, et il reste 2 millions de traites qui valent le poids du papier.
La situation étant connue, les créanciers, connaissant la solidité de l'entreprise, quand elle est bien gérée, acceptent la proposition d'un frère ou d'un cousin de l'industriel qui, pour sauver l'honneur du nom, s'engage à rembourser toutes les fausses traites émises par le premier, et qui déclare qu'il va réduire les frais généraux et faire rentrer la créance d'un million qui est en souffrance.
Ceci fait, les fausses traites demeurent dans les portefeuilles des créanciers.
Que valent-elles? Pour quelle somme chacun des créanciers pourra-t-il inscrire chacune d'elles à son bilan, ou les vendre s'il a besoin de les réaliser ?
Elles valent exactement ce que vaut la puissance de remboursement du frère ou du cousin du défaillant.
Supposé que ce frère ou ce cousin puisse rembourser 100.000 francs par an, compte tenu de ce quil pourra arracher à son propre débiteur, lequel doit en payer la moitié chaque année, l'ensemble des fausses traites acquiert une valeur qui ne peut être de beaucoup inférieure à 100.000 fr., ni de beaucoup supérieure à cette somme, parce que, dans ces estimations, il est prudent de ne pas tenir pour valeur ferme une promesse à remplir au delà d'un exercice.
Supposé que le débiteur récalcitrant se montre très récalcitrant, le frère ou le cousin du défaillant aura beau se montrer travailleur et honnête, les créances que l'on possédera sur lui perdront 50 % de leur valeur.
Et s'il apparaît que la dérobade de son débiteur doit le mettre dans l'impossibilité de tenir ses propres engagements, la valeur desdites créances tombera à zéro.
Ainsi de cet industriel et de ses fausses traites, ainsi de l'État et de ses francs. L'entreprise que nous venons de considérer, c'est la France : l'industriel aventureux, ce sont les ministres qui ont exigé des avances de la Banque de France; le remplaçant travailleur et honnête, c'est M. Doumer, ou M. François-Marsal ou M. de Lasteyrie, et le débiteur récalcitrant, c'est l'Allemagne.
Ces indications permettent de se rendre compte du jeu de la spéculation dans l'estimation du papier qui doit être remboursé. Si, par exemple, dans l'exemple donné ci-dessus, les porteurs de traites sont dans l'obligation d'échanger entre eux les traites qu'ils détiennent, il s’établira un jeu de spéculation, dont les éléments seront fournis par les informations que chacun possédera sur le débiteur. On achètera en hausse lorsque l'on saura que le successeur mène bien ses affaires et qu'il a des chances de recouvrer sa propre créance ; on achètera en baisse lorsque l'on aura les nouvelles contraires. Dans tous les cas, les positions prises par les spéculateurs seront déterminées par la politique du débiteur, et non par la volonté des créanciers. En d'autres termes, la spéculation suivra la politique.
Ceci est très clair lorsqu'i s'agit d'une entreprise dont le bilan peut être établi aisément, presque chaque semaine et au moins chaque mois. La clarté décroît lorsqu'il s'agit d'un État dont le bilan est établi une fois par an, dont la gestion peut subir au cours d'une année des changements considérables, don la situation générale change d'un jour à l'autre, par sa volonté ou celle d'autrui. Mais, essentiellement, le mécanisme est le même pour l'entreprise privée et pour l'État.
Pour l'État français, dans la situation présente de la France et de l'Europe, cent causes viennent chaque jour modifier l'estimation que l'on peut faire de sa puissance de rembour-
sement ; je ne puis les énumérer toutes, mais il est possible d'indiquer les principales.
Vaudront en faveur des remboursements de l'État, c'està-dire pour l'appréciation du franc :
a) L'exécution fidèle des engagements pris par l'État à l'égard de la Banque de France ;
b) Un budget ordinaire sans déficit :
c) Une consolidation continue de la dette flottante, qui écarterait les risques d'embarras de la trésorerie :
d) Des paiements de l'Allemagne.
Vaudront contre les remboursements de l'État, c'està-dire pour une dépréciation du franc :
a) La non-exécution, ou l'exécution partielle des engagements pris par l'État à l'égard de la Banque :
b) Un budget en déficit, et toute déclaration o@rielle faisant prévoir des difcultés budgétaires :
c) Une augmentation continue dela dette flottante exposan la trésorerie à de brusques embarras :
d) La constitution d'un parti poussant à l'accroissement des dépenses de l'État, c'est-à-dire la menace d'une politique socialiste aboutissant inévitablement à l'inflation :
e) Le non-paiement de l'Allemagne :
f) Toute menace de guerre, qui viendrait détruire les prévisions budgétaires de l'État.
g) Toute nouvelle faisant connaître que tel ou tel allié de la France cesse d'appuyer les revendications françaises pour le recouvrement de notre créance sur l'Allemagne, etc.
1] serait superflu de démontrer que ces causes, lorsqu'elles jouent, diminuent la puissance de remboursement de l'État francais, et par conséquent la valeur du franc. Mais il n’est pas superflu de souligner qu'elles sont toutes de nature politique. On observera enfin qu'aucune d'elles ne vient contre-
dire la thèse de l'influence, sur le cours du franc, du mouvement des avances de la Banque à l'État.
On voit maintenant que c'est dans le cas d’une augmentation continue des avances de la Banque à l'État, que le franc se déprécie en suivant presque rigoureusement le. mouvement des avances, et que les autres causes d'instabilité du franc, dans un sens ou dans l’autre, jouent dans le cas d'une stabilisation relative des avances.
Ceci posé, on est en mesure de saisir, par l'examen des courbes du franc et des avances de la Banque, les causes qui ont joué depuis 1918, pour la dépréciation ou l'appréciation de la monnaie française. Nous faisons l'examen de ces causes dans l'appendice que nous plaçons à la fin de cet ouvrage, et nous prions le lecteur de se reporter au graphique qui y est Joint et où il trouvera la courbe du dollar considéré comme monnaie étalon, placée en regard de la courbe des avances de la Banque à l'État depuis 1918.
Notre objet, en constituant ce dossier, a été de permettre aux producteurs, qui souffrent tant de l'instabilité monétaire, de se rendre compte que la cause première de l'instabilité est politique, que l'assainissement progressif de la monnaie française ne pourra être obtenu que par l'action politique de l'État français. Il ne faut pas laisser détourner leur attention du problème essentiel par des campagnes contre d'insaisissables spéculateurs étrangers, ni même contre des spéculeteurs siégeant en France, qui méritent la corde, mais GHUMNE sont que les exploiteurs d’une situation créée par la politique, et qui ne sont les auteurs des secousses du change que lorsqu'ils sont maîtres de la politique, ce qui n'est point le cas depuis le ministère de M. Raymond Poincaré. k
Il faut que nous ayons tous en tête cette vérité : pour avoir une bonne monnaie, il faut avoir de bonnes finances, et ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on sait que l’on n’a de bonnes
finances que si l’on a une bonne politique. Mais la baisse du franc observée en 1923 ne signifie pas que la politique générale du gouvernement français a été mauvaise : elle fait apparaître, au contraire, les coups que l’on a essayé de porter contre la politique du président du Conseil, qui, au surplus, a eu à donner les preuves du redressement de la volonté française à l'égard du débiteur allemand. Tout ce que les producteurs français feront pour appuyer la politique extérieure de M. Raymond Poincaré vaudra pour la valorisation du franc.