REDRESSEMENT EFFECTIF ET NON MORAL
Les gens du Bloc des gauches exceptés, tous les républicains sont d'accord sur la nécessité de redressement de l’au-
torité. Mais, pour presque tous, il ne s'agirait que d'un redressement verbal. Par exemple, ce serait opérer un redressement que de faire un grand discours présidentiel sur la nécessité de l'autorité. Je répète qu’un discours de ce genre ne changerait rien, rien du tout. Or, les républicains sont, dans le privé, très résolus à l'audace verbale, et paraissent manquer d'audace dans les faits.
M. Lucien Romier, qui est homme de jugement sûr, réclamait ce redressement dans un de ses brillants articles de la Journée industrielle, la semaine passée. Mais comment M. Romier, qui a un sens historique si aigu, peut-il penser qu'il suffirait de quelques déclarations du président du Conseil pour renverser la situation monétaire?
M. Romier paraît croire (et, ma foi ! il le dit) que la situation présente est aggravée par le fait que des petites femmes et des bistros jouent à la baisse du franc. Je doute fort que les bistros et les petites femmes aient une grande nfluence sur la situation monétaire. Mais je sais qu'il n'est pas un industriel ou un commerçant sérieux qui ne prenne actuellement, et depuis plusieurs mois, ses précautions contre la baisse. Et c'est grâce à ce fait que l'on retarde la montée des prix : c'est parce que j'ai acheté du papier il y a six mois, et que je paie avec des francs d'aujourd'hui, queje n'ai pas encore procédé à une majoration de prix des livres que je fabrique. Mais cette politique industrielle, qui est heureuse, nous ne la pratiquons tous qu à regret, non parce qu'elle est une garantie contre la baisse du franc, mais parce qu'elle est une gêne pour toutes les trésoreries. On ne nous y fera pas renoncer par un discours sur l'autorité. Mais que le gouvernement prenne deux ou trois des sept mesures énoncées plus haut et nous renverserons tous nos positions en vingt-quatre heures.
Des actes, des actes, ou sinon, dans quelques semaines,
ÉVITERA-T-ON LA BANQUEROUTE à 375
le cireur de bottes pratiquera la même politique que l'industriel prévoyant. Et chacun se hâtera de se défaire de francs qui perdront de leur valeur de jour en jour. On ne jouera pas à la baisse du franc : on se débarrassera, par tous les moyens, de papiers qui se déprécieraient dans la poche de leur possesseur. Des actes. Des actes.
LE SEUL REMÈDE EN CAS D'INFLATION. — ÉTRANGE OPPOSITION DES BANQUIERS A CE REMÈDE
Quoi qu'il arrive, nous sommes quelques-uns à travailler assidûment à l'examen des moyens d'application du seul remède qui existe contre l'inflation : l'emploi d'une monnaie de compte stable, le franc-or. Voilà un peu plus de trois ans que nous le proposons. La vulgarisation se fait rapidement en ce moment. La presse quotidienne y travaille enfin. La semaine dernière, l'Information financière recommandait l'emploi du franc-or, mais en y joignant une proposition qu'il faut écarter tout de suite : l'Information demandait que l'on procédât à l'établissement d'une monnaie de compte stable par accords internationaux ; c'est bien la dernière chose à faire, car ce serait un véritable abandon de souveraineté que de régler un problème monétaire intérieur avec d’autres États.
L'application d'une monnaie de compte stable, c'est une affaire intérieure. On travaille en ce moment à une mise au point entre corporations. Je signale que l'Union des Corporations françaises a entrepris la création d'un centre d'instruction pour la formation des comptables. Dans un mois ou deux, il y aura déjà des résultats.
Mais le franc-or a rencontré ces jours derniers une singu-
lière opposition. Dans un comité où j ai l'honneur de tra: vailler, un certain nombre de banquiers ont fait dire qu'ils { sont résolument opposés » à toute mesure qui, par la reconnaissance d'une monnaie de compte à valeur stable, aboutirait à ( une reconnaissance offcielle de la dépréciation de notre monnaie). À un ou deux mots près, c'est ce qu'ilsont eu la bonne pensée de nous communiquer. À première vue, cette déclaration a l'air un peu godiche. Mais cette manière de faire l’autruche étonne de la part de gens qui ne passent pas pour des hommes bornés.
Je me permets de signaler à l'honorable personnalité qui a transmis ce message que ses confrères auraient tort de persister dans une telle attitude, car ils passeraïient ou pour des hommes à l'esprit limité, ou pour des gens trop malins. C'est un fait que l'inflation est un régime béni pour un certain nombre de banquiers, car voici ce qui se passe :
Au bout de quelques mois d'inflation, les entreprises industrielles et commerciales sont à court d'argent : il leur faut augmenter leur capital ou se faire ouvrir des crédits. Elles s'adressent aux banques, lesquelles fournissent les capitaux ou ouvrent les crédits, et s'assurent des participations ou des garanties. Répétez l'opération deux ou trois fois, et voilà d'innombrables entreprises contrôlées par des banques, endettées jusqu'au cou, et définitivement sujettes. C'est un jeu magnifique pour quelques banquiers, et l'on comprend pourquoi ces messieurs s'opposent à l'instauration d'une monnaie de compte qui rendrait ces opérations extrémement difhciles. Les banquiers honnêtes (il y en a plus qu'on ne croit) ne persisteront pas dans une opposition où ils se perdraient de réputation.
En attendant que ces messieurs se rallient à une mesure nécessaire de protection du travail, propageons Ja vérité. Lisez et faites lire les livres de M. Jacques Arthuys, le Pro-
ei
blème monétaire et Comment éviter la Banqueroute. Lisez et faites lire les rapports de la Semaine de la Monnaie. Faites la lumière, afin qu'une opinion publique éclairée puisse appuyer un gouvernement décidé à agir, ou à permettre à la France de se sauver elle-même, si son gouvernement l'abandonne.