LES FINANCES DE L ÉTAT
résultats immédiats sont désastreux. Il faut le dire
afin de tendre les volontés pour opérer le redressement. L'État est en péril, quoi qu’en dise M. de Lasteyrie qui a publié la semaine passée une apologie pour son ministère. Il serait imprudent de se gargariser avec des considérations sur notre situation économique qui ne justifie pas la baisse énorme de notre crédit à l'extérieur. Ce n'est pas en répétant ces fadaises que l’on renversera le mouvement qui nous porte à la catastrophe financière.
Le franc baisse d'une manière continue depuis dix-huit mois. Voilà le fait. Sa signification est, puisqu'il n'y a pas eu d'inflation pendant ce temps, que la créance de la Banque sur l'État, dont chaque franc contient un morceau, est estimée de plus en plus bas.
Sa valeur approche de zéro. Pourquoi? Parce que le débiteur, l'État, n'a plus la confiance des créanciers, les porteurs
N E faussons pas la vérité : l’année a été mauvaise ; les
de francs. Il n'y a guère que le ministre des Finances qui ne comprenne pas cela, ou qui affecte de ne pas le comprendre.
Le Temps peut répéter chaque semaïne que { notre confance doit rester d'autant plus inébranlable que la situation économique et financière de la France continue de ne justifer en aucune façon l’avilissement de notre change », cela ne fait pas remonter le franc ; cela ne restaure pas le crédit de l'État. Et cela nous endort, ce qui est dangereux.
Il faudrait en finir avec ce soporifique, qui a été administré aux millions de lecteurs des journaux officieux :
1° Il faut distinguer entre la France et l'État français représenté par son gouvernement ;
20 La France peut être dans une situation économique et financière excellente, aussi riche en résultats qu'en promesses, et l'État peut être aux bords de l'abîme, où il entrainerait le pays.
Si vous voulez comprendre ce fait, imaginez une entreprise dont la vie serait ceci :
a) Le directeur, son état-major, ses contremaîtres, ses ouvriers, qui sont tous des hommes de premier ordre, travaillent sans relâche, produisent et leur travail procure les plus beaux bénéfices à l'entreprise. Donc, situation économique et financière très brillante.
b) Mais l'entreprise est entre les mains d'un conseil d'administration qui gaspille les bénéfices et qui, pour se faire réélire, subventionne quelques petits groupes d'actionnaires et les femmes et les amis desdits actionnaires ; les bénéfices ne suffisent pas, on prend sur le capital, on emprunte, on s'endette jusqu'au cou et le président du Conseil, honnête homme, mais étranger aux comptes et aux chiffres, donne tous ses efforts à la récupération d'une créance pour le recouvrement de laquelle ses conseillers lui retirent tous
TE moyens d'action.
Je pose la question : combien vaudront les actions de cette
entreprise ?
Malgré le travail du directeur et de ses collaborateurs, k ”
conseil gaspillant les bénéfices et l'avoir même de la socitté, les actions baissent sans arrêt, comme notre franc. Car vous avez bien vu que cette entreprise, c’est la France : les Fran: çais travaillent, mais leur conseil d'administration, le Par: lement, gaspille le résultat de leur travail, distribue les béné: fices aux partisans qui l'aideront à se faire réélire et, la caisse étant vide, emprunte, endette l'entreprise et commence à distribuer le capital pour satisfaire sa clientèle. Dans ces conditions, le franc, dont le sort se trouve lié au sort des actions (la rente, les bons de toutes sortes), baisse sans arrêt,
C'est un spectacle qui doit inquiéter le président du Conseil. Mais 1l semble que M. Raymond Poincaré, dont la poli tique extérieure se trouve compromise par ce mouvement, se refuse à examiner lui-même la situation. C’est un politique et un grand politique, mais qui paraît tenir en dédain les affaires financières et économiques. Il semble qu'il ne leur accorde pas ses plus vigoureuses pensées, qu il ne tienne pas l’action économique et financière pour l’auxiliaire indispen: sable du politique. Ces choses-là, il les abandonne aux sptcialistes, non sans un secret mépris pour leur besogne de subalternes.
Après tout, cela peut s'entendre. Mais il faudrait que les spécialistes eussent le courage de dire la vérité à leur chef. Or les spécialistes, représentés par M. de Lasteyrie, ne disent pas la vérité, soit par peur du vrai, soit parce qu'ils ont la tête farcie des âneries enseignées rue Saint-Cuillaume.
On peut supposer que, à chaque baisse du franc, M. Ponncaré demande à M. de Lasteyrie ce qui se passe.
M. de Lasteyrie rassemble ses connaissances d'école, se rappelle qu'on lui a enseigné que le prix des choses baisse
lorsqu'il y a plus de vendeurs que d'acheteurs, se déclare à lui-même que c’est la loi de l'offre et de la demande qui joue, et comme il ne trouve pas d'explication au fait qu'il y a soudain plus de vendeurs que d'acheteurs, répond :
— C'est la spéculation, Monsieur le président du Conseil.
Réponse qui ne doit pas satisfaire l'esprit logique de M. Poincaré, qui doit demander pourquoi la spéculation prend position à la baisse et non à la hausse. L'école ne fournit pas d'explications. M. de Lasteyrie en donne une : — Parce que. parce que la finance de tel ou tel pays combat votre politique. Réponse qui a l'air d'être une explication et qui n'explique rien.
Et la vérité n’est pas dite. Et la politique, trahie par les spécialistes, ne peut être redressée.
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