‹ L'état, les finances et la monnaieChapitre 152 sur 309 · BILAN POLITIQUE · texte numérisé non relu

BILAN POLITIQUE

Si M. de Lasteyrie avait, sur les finances et l'économie politique, d'autres idées que celles qui sont enseignées dans les Facultés et rue Saint-Guillaume, s'il faisait appel au sens commun et si, par surcroît, 1] avait un caractère bien trempé, il dirait à M. Raymond Poincaré :

— Le franc baisse parce que la politique intérieure est désastreuse et voici les preuves :

a) L'État aurait dû rembourser en trois ans 6 milliards à la Banque de France ; il n'a remboursé que 3.800 millions. Conséquence : l'État apparaît comme un mauvais débiteur ; Je franc, portion de sa dette, baisse de valeur absolument, et c'est ce premier fait qui tourne la spéculation à la baisse.

Mais, si nous n'avons pas remboursé les 6 milliards que

nous devions, c'est parce que ma trésorerie est assiégée sans

cesse par le Parlement, parce que je n'en suis pas le maître! parce quelle est dominée par les parlementaires qui na

sont pas responsables.

b) Les événements politiques de l’année ont amené tou les porteurs de francs à considérer que l'État deviendrait de moins en moins solvable. Les élections partielles ont donné des résultats tels que l’on a lieu de craindre aux élections unt victoire du bloc des gauches : or, la victoire du Bloc ds gauches, cela signifierait l'abandon total des rembourse ments à la Banque, le vote de lois socialisantes, l’augment: tion des dépenses de l'État, l'accroissement du nombre dé fonctionnaires et, inévitablement, l'inflation, donc l'évanours sement de toutes les créances sur l'État. La seule menace de ce fait suffit à déterminer les porteurs de francs, de rente tt de bons à se débarrasser de leurs titres, même à perte, añn de ne point perdre tout leur avoir après les élections.

c) La finance internationale joue contre notre politique: mais ce n'est pas en vendant des francs qu'elle atteint son but. C'est en provoquant des mouvements qui obligeraient le gouvernement à l'inflation. Les journaux qu'elle subyen: tionne sont ceux qui ont entrepris de faire pression sufk gouvernement par des manifestations de fonctionnaires. Pat là, elle compte nous obliger à de brusques dépenses san contre-partie, ce qui nous contraindrait à recourir à la fabr cation de la fausse monnaie. Chacun comprend cela obscutt ment. Devant cette menace, les Français eux-mêmes ‘soi amenés à se délester de francs exposés à la dépréciation.

d) Enfin, dans tout le cours de l’année, il est apparu qu la justice défend très mal la Patrie.

Le Sénat a refusé de se constituer en Haute-Cour poli juger les communistes.

Les assassins de Plateau n'ont pas été recherchés vigol:

reusement ; leur instrument, la Berton, a été acquitté par le jury de la Seine.

Au jour de cet acquittement, on a entendu un fonctionnaïre crier, au Palais de Justice, « Vive la République », afin de solidariser la République et l'anarchie.

Il en résulte que l'étranger, qui ne peut pas connaître les ressources morales du pays, constatant que les journaux qui ont défendu la Berton sont précisément ceux qui soutiennent Painlevé, Briand, Caillaux, Malvy, — que ces journaux sont ceux qui sont subventionnés par les banques d'affaires, — que les représentants de ces banques paraissent avoir la faveur du gouvernement, — l'étranger conclut que la République fait une alliance effective avec l'anarchie. Naturellement, ce fait ne le porte pas à faire crédit à l'État français, et 1l fuit devant le franc.

Voilà ce que dirait M. de Lasteyrie s'il faisait appel à son bon sens. À quoi M. Raymond Poincaré répondrait :

— Le mal, c'est donc?

— Je suis navré de l'avouer, dirait M. de Lasteyrie, car je suis bon républicain, le mal, c'est, au moins pour le moment, la démocratie et les élections.

— Le remède?

— Provisoirement, demander à la démocratie de suspendre son jeu normal pour un an, deux ans, trois ans : proroger le Parlement, faire donner au gouvernement pleins pouvoirs pendant la durée de la crise...

— Ce n'est pas constitutionnel.

— M. le président, pourrait conclure M. de Lasteyrie, les républicains les plus fermes, qui ne sont pas au Parlement, sont unanimes à dire que nous ne souffrons que d'une crise d'autorité. Beaucoup de parlementaires le pensent, mais ne le disent pas, afin de ne pas compromettre leur réélection. En ce qui me concerne, je dois vous dire que je suis hors d'état

de vous fournir les moyens de continuer notre politique nationale si le gouvernement ne prend pas les mesures que j'indique et qui sont non pas nécessaires mais indispensables.

Supposons que ce dialogue ait lieu. Vous pensez bien que M. Raymond Poincaré en souffrirait, car il est le dernier républicain absolument pur. Mais il est patriote. Que feraitil, après avoir entendu un tel discours de son ministre des Finances? Je pose la question. Je ne propose aucune réponse.

Voilà une esquisse de bilan. Il y aurait de quoi se désespérer si l'on ne faisait une observation capitale. Ce bilan, ce n'est pas celui de la France, c'est celui de la République. J'en suis bien fâché pour mes amis républicains qui aiment d'un égal amour la République et la France. C’est ainsi. Je crois avoir fait cet exposé sans passion. À eux de chercher les moyens de sauver la République en même temps que la France.

Pour nous qui ne pensons qu'à la France et pour qui la monarchie n'est rien d'autre qu'un moyen d'action du patriotisme, nous entrons dans l’année 1924 d'un pas ferme, avec ce sentiment que nous avions, le 25 février 1916, lorsque, revenant sur le champ de bataille de Verdun, devant les signes matériels de la victoire allemande, une rumeur qu venait du ciel gonflait notre cœur d'enthousiasme, fortifiait notre volonté de vaincre (ef non de mourir) et nous donnait l'absolue certitude du succès.

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