UNE LOURDE ERREUR DE LA JOURNÉE INDUSTRIELLE
Ces mesures et ces projets du ministre des Finances, connus des producteurs, ont fait l'unanimité contre eux. Au Comité de la Semaine de la Monnaie, réuni la semaine dernière, à l'unanimité on a demandé Je retrait du projet de loi tendant à interdire les stipulations en francs-or ou en dollars. On peut dire que cette délibération a été prise au nom de toute l'économie nationale, toutes les grandes associations étant représentées au Comité de la Semaine.
À l'Association industrielle, commerciale et agricole de l'Ouest, le conseil de direction a adopté, à l'unanimité, le 13 février, les conclusions d'un rapport de MM. Louis Lefeuvre et Maurice Bertin, jugeant très sévèrement le projet de loi Lasteyrie, et concluant à l'utilité incontestable du franc-or monnaie de compte, qui ( apparaît comme un des rares moyens réellement efficaces pour nous permettre de revenir à une vie économique normale. »
C'est ce moment que choisit la Journée industrielle pour se prononcer catégoriquement contre le franc-or. Hier matin, un éditorial de la Journée oppose, à la pratique des stipulations-or, des arguments qui sont exactement ceux que l'on emploie dans les bureaux de M. de Lasteyrie. Voilà la Journée installée sur les positions ministérielles tournées contre
les producteurs et les épargnants.
Il est très regrettable que M. Lucien Romier se soit engagé dans la défense des pauvres thèses de M. de Lasteyrie. Sa réputation d'économiste en sera sérieusement ébranlée, et sa réputation d'historien en sera légèrement atteinte. Nous avons assez souvent loué M. Lucien Romier dans ce journal pour lui dire nettement notre sentiment dans cette affaire.
L'historien de la Conjuration d' Amboise nous permettra de lui dire qu'il fait tout d'abord une confusion inattendue de la part d’un homme habitué à une méthode historique sévère.
Ïl confond le paiement en or, que la Cour d'appel vient de condamner (conformément aux lois, mais contrairement au bon sens et à l'équité), avec la stipulation en or.
La stipulation en or n'entraîne pas le paiement en or, l'or étant simplement monnaie de compte. Elle se réfère à une umité de valeur idéale, poids d'or, franc-or, dollar, etc., qui ne sert que d'instrument de mesure, le paiement devant se faire en francs-papier au cours du jour.
Cette stipulation est parfaitement légale. Tous les codes la prévoient.
Deuxièmement, l'éminent historien nous étonne beaucoup lorsqu'il emploie contre la stipulation en or un argument de réunion publique. M. Romier dit, en effet, que la stipulation en or équivaut à dénationaliser le contrat, parce que le cours du franc-or est établi d'après le cours du dollar. Voilà un mot qui ferait très bien à une tribune, mais ce n'est pas un argument sérieux. Dois-je faire observer à M. Lucien Romier que le cours du franc-or peut aussi bien être établi d'après le cours de l’or-métal à Paris que d’après le cours du dollar. Si l'on a pris, dans les travaux faits sur le franc-or, la référence au dollar, c'est parce que cette méthode a été celle du gouvernement français lui-même à Madrid, en 1920.
Troisièmement, nous avons un étonnement plus grand encore lorsque nous lisons dans l'article de M. Romier :
« Sans doute, on peut se contenter d'une monnaie de compte. Mais alors il faudra établir périodiquement le cours du change de cette monnaie de compte. Sur quoi établira-t-on le cours ?.. Aurez-vous un indice-or pour chaque semaine et chaque localité? »
Mon cher confrère, j'ai le grand regret de vous dire que ceci ne signifie exactement rien. Votre livre la Conjuration d' Amboise sera marqué 3 francs-or. Le dollar est à 5 fr. 18 : on vend votre livre 3 francs-papier ; le dollar est à 25 fr.90, on vend votre ouvrage 15 francs à Paris, à Lille et à Perpignan. Chacun établira ses prix-or, les taux de conversion et les prix convertis seront publiés chaque jour par la presse, et les achats et les ventes se feront le plus aisément du monde.
Quatrièmement, nous sommes encore plus étonnés lorsque nous voyons l'éminent historien prendre une vessie pour une lanterne : il paraît, selon lui, que la stipulation en or n'est qu'une forme de l'assurance. Suit une phrase splendide, en guise de conclusion :
« Personne n’a le droit d'obtenir d'autrui une assurance par la contrainte. Il est bien évident qu'à l'heure actuelle, dans l'état du marché des logements, un propriétaire qui stipule la location en or ne l'obtient de l'assureur, en l'espèce le locataire, que par une contrainte, par la menace de le priver de logement. »
Seigneur ! faut-il que la cause de M. de Lasteyrie soit mauvaise pour qu'on la défende avec de tels arguments! Mon cher confrère, vous êtes écrivain ; je suis éditeur. Vous me faites l'honneur de me donner aujourd'hui un ouvrage qui vous a coûté un an de travail : je m'engage à vous payer le montant d'un tirage, mettons dix mille francs, à la mise en vente. Je publie l'ouvrage dans six mois : à ce moment-là, M. de Lasteyrie ayant fait de la fausse-monnaie, le dollar
vaut 2.182 francs. Je vous verse vos dix mille francs, avec quoi vous pourrez faire deux déjeuners. Qu'est-ce que vous en pensez ?
Mais nous avons stipulé en or. Je vous verse 2.078.000 fr., qui valent exactement le même nombre de déjeuners que nos dix mille francs d'aujourd'hui.
Assurance? Ou organisation de la justice pure et simple?
Si vous tenez à l'assurance, je complète en disant que c'est l'assurance contre le vol commis par un État faux monnayeur.
L'apologie pour M. de Lasteyrie faite par la Journée ne fera pas remonter le franc. Elle risque, au contraire, d'avoir quelque influence dans une nouvelle chute, car l'acharnement que M. de Lasteyrie apporte dans la bataille qu il mène contre une monnaie de compte stable révèle les noirs desseins de son mimistère. Le franc-or, c'est la barrière contre l'inflation, rendue inopérante. Si l'on veut faire tomber la barrière, c'est que l'on veut avoir le champ libre pour la fausse monnaie.
Il est très regrettable que la Journée industrielle ait puis, dans cette affaire, le parti du ministre contre les producteurs. En l'absence d'une représentation des intérêts devant l'État, la Journée, créée selon une heureuse formule, constituait une des défenses du travail. Elle a eu souvent une action très efficace. Elle renverse sa position : c'est, au moins provisoirement, l'abandon de la fonction qu’elle avait assumée, telle
que nous l'avions comprise ici.