LA HAUSSE DU FRANC OU LE RACHAT DES CRÉANCES PAR LES TIERS
Disons tout de suite que la hausse actuelle du franc, qui est artificielle, pourrait être consolidée, et durerait, si le gouvernement proftait du répit qu'il obtient pour faire toutes les réformes qu'il doit faire, et, en premier lieu, le redressement de sa trésorerie. C'est par là qu'il est faible aujourd'hui, nul ne l'ignore, l'étranger en sachant là-dessus plus que le citoyen français. Supposez que le gouvernement français profite des conditions qu il a créées pour passer quelques monopoles à des Compagnies privées, affecter les redevances au remboursement des avances de la Banque, faire rentrer un bon morceau de la dette flottante entre ses mains par le moyen même de la cession des monopoles, etc. Sa trésorerie étant dégagée, sa qualité de bon débiteur étant ainsi affirmée, l'illusion née ces jours derniers devient une réalité, et nous entrons dans une nouvelle période de revalorisation du franc.
Si ces réformes ne sont pas faites (comment les faire en période électorale?), la hausse actuelle du franc ne sera pas durable, et nous nous trouverons bientôt dans une nouvelle tourmente. Voici pourquoi :
Quelle opération le gouvernement vient-1l de faire pour obtenir la remontée du franc?
Devant les porteurs de francs, ses créanciers, il a substitué un débiteur à solvabilité immédiate, mais limitée, au débiteur à solvabilité différée qu'il est lui-même. Et ce second débiteur est devenu son créancier. Rien n'est changé, quant au montant de la dette. Il n'y a de changement qu'en ce qui concerne la date de réalisation des créances sur l'État,
Avec les premiers créanciers, l'État français se trouvait
devant des porteurs de francs (sous toutes les formes) poursuivant le remboursement de leurs créances aujourd'hui, demain, s'ils cessaient d'avoir confiance en lui, ou seulem:nt à une date indéterminée, s'ils avaient confiance en lu et si, par conséquent, ils espéraient une valorisation du franc.
Avec les nouveaux créanciers, les banquiers américains, l'exigibilité n'est pas immédiate, ce qui est un avantage certain ; mais une date d'échéance est fixée, à trois mois d’abord, à six et à neuf ensuite : au delà de ce terme, 1l faut rembourser, ce qui est redoutable. Et 1] faudra rembourser en or, ce qui est encore plus redoutable.
L'opération a produit un relèvement du franc. Comment? Pourquoi? Quand on explique cela par la loi de l'offre et de la demande, on n'explique rien du tout. Essayons de nous représenter l'opération en la simplifant.
L'État français débiteur par la dette générale et par les avances de la Banque de France, et qui, pour le moment, ne peut rien rembourser, est dans la position d’un industriel qui a accepté des traites et qui ne les paie pas. Ses traites, ce sont les francs, qui contiennent chacun une fraction des avances à l'État, et les titres de la dette flottante, qui se transformeraient en billets de banque si les porteurs de titres ne les renouvelaient pas.
Considérons donc le cas de l'industriel qui ne paie pas les traites qu'il a acceptées et qui, bénéficiant d'un moratoire (en l'espèce, le cours forcé), continue de travailler en assurant difficilement le paiement des intérêts. Je suppose que cet industriel soit ainsi débiteur pour un million de francs. Que valent ces traites ? Pour quelle somme les prendrez-vous à un titulaire ? Chaque traite vaut selon l'estimation que vous faites de la possibilité de redressement du débiteur. Vous serez très bon prince si vous les prenez à 50 % du nominal. Et si vous apprenez que le débiteur va cesser le paiement des
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intérêts, vous ne donnerez pas grand chose ou rien du tout,
Mais vous apprenez qu'un parent du débiteur ouvre un crédit de cent mille francs pour le rachat des traites dont chacun cherche à se défaire. Du coup, une majoration égale s'ajoute à l'estimation que vous faites du nominal d'un million. Supposons que l'estimation faite de ce nominal soit de 300.000 francs. À la nouvelle que je vous dis, une valeur réelle de 100.000 francs s'ajoute à cette estimation, et l’ensemble des traites vaut 400.000 francs. C'est la remontée du franc.
Le parent du débiteur rachète alors les traites jusqu'à concurrence des 100.000 francs, soit le quart des traites. Reste en circulation trois autres quarts qui, pendant un certain temps, bénéficient de l'opération faite. Le parent du débiteur a pris une garantie, quelques machines par exemple, pour le cas où le remboursement ne serait pas fait entre ses mains trois mois plus tard.
Si, à l'échéance, le débiteur paie, les trois quarts de sa dette seront valorisés, et les créanciers attendront patiemment.
S'il ne paie pas, son parent prendra ses machines, l'affaire diminuera de valeur et les créanciers réaliseront leurs créances en prenant ce qui restera. Il y aura eu valorisation factice des créances avant l'échéance, et il y aura brusque dévalorisation des créances après l'échéance.
Ce qui revient à dire, dans le cas de l'opération que vient de faire l'État français, que si, à l'échéance, le remboursement n'est pas fait, le créancier exigera la remise de la garantie-or, qui sera nécessairement prise sur les réserves de la Banque de France, et le franc sera de nouveau déprécié, et plus fortement qu'il ne l'a jamais été. Si, d'ici là, il y a doute sur les possibilités de remboursement de l'État, la chute se produira avant l'échéance.
En résumé, les difficultés d'hier n'ont pas disparu. Elles
sont reculées, mais aggravées. Si l'on profite du recul pour faire le redressement de l'État et de ses finances, tout est sauvé. Sinon, la chute sera rude.