PREUVES DE L'IMPUISSANCE PARLEMENTAIRE TIRÉES DE LA CRISE MONÉTAIRE
Nous étions, il y a une quinzaine, absolument à la limite de la catastrophe monétaire. Un premier redressement est fait, dans des conditions d'ailleurs périlleuses. Comment? Par qui?
Par les moyens parlementaires ? Par le Parlement ?
En aucune manière. Le redressement est assuré par une sorte de directoire financier, constitué par des banquiers, dont quelques-uns n'ont tiré leur premier mandat que d'eux-mêmes, et aux conditions politiques fixées par des banquiers étrangers.
Il faut tout de même nous rendre compte de cela. On est tellement fier d'avoir arrêté la France exactement au bord du gouffre où on l'avait conduite, et d'avoir ramené le franc au point où il était il y a trois mois, que l'on ne fait pas attention aux conditions extraordinaires, humiliantes, que l'on a été obligé d'accepter. Mieux, on s'en fait gloire. C'est M. Raymond Poincaré lui-même qui le dit. Lisez le texte qui suit, et tenez-vous bien ; j'extrais le texte du Temps, daté du samedi 22 mars, 6° page, 3° colonne :
« L'ordre du jour appelle la discussion des projets fiscaux modifiés par le Sénat.
«M. Herriot, poursuivant, s'applaudit de la baisse de la livre, qui a puni les auteurs des spéculations contre le franc.
« M. PoINcaRÉ. — C'est précisément l'adoption du projet qui a amené cette baisse, c'est à la condition expresse de cette adoption que nous avons obtenu, à l'étranger, des crédits. »
Vous avez bien lu. Pour moi, je n'en croyais pas mes yeux. Dans le civil, quand une entreprise mal en point fait cette opération, on dit quelle est mise en contrôle par celui qui l’aide. Sommes-nous donc devenus une nation contrôlée?
Le franc est sauvé, provisoirement. Mais, pour n'avoir pas fait nous-mêmes, en temps utile, les opérations nécessaires, nous devons subir une direction qu'un syndicat de banquiers veut donner à la gestion de nos propres affaires, c'est-à-dire à notre politique intérieure ! Et c'est M. Raymond Poincaré, chef du gouvernement, qui fait tranquillement cette déclaration à la Chambre ! Et la Chambre écoute sans broncher ! Et c’est cette déclaration même, murmurée d'abord au Sénat, publiée à la Chambre, qui entraine l'adhésion du Parlement aux projets du gouvernement ! Et la situation est telle, si folle qu'il n'y a pas d'autre attitude possible, en ce moment, que de subir, afin de ne pas arrêter l'opération en cours !
Mais il ne faut pas mâcher les mots. La France vient de
subir une humiliation : un syndicat de banquiers étrangers vient de lui dicter sa politique intérieure. Nous nous sommes battus pour conserver notre indépendance. Nous en perdons une partie parce que le Parlement n'a pas su gérer nos finances ! Le parlementarisme est responsable de l’humiliation que nous subissons. C'est sur lui que nous exercerons notre Juste vengeance.
Car il n'y a pas d'autre responsable. C’est l'inertie parlementaire qui nous avait conduits au bord du gouffre. Ce nest pas la spéculation étrangère, comme le crient chaque jour les journaux du gouvernement, qui bousculait notre monnaie. C'est le Parlement qui, la laissant se déprécier, la livrait à toutes les manœuvres. Si l'Allemagne pouvait attaquer le franc, si toute la finance internationale unie jouait à la baisse du franc, à découvert, c'est parce qu'elles utilisaient la situation créée par le Parlement, parce qu'elles jugeaient le Parlement français incapable de remonter la pente par les moyens constitutionnels. Et la preuve est faite quelles avaient raison.
Pendant vingt mois, le franc est tombé, d’un mouvement continu, sans que le Parlement s’émeuve. Il fermait les yeux devant la catastrophe dans laquelle il entrait. En janvier, devant l'imminence du péril, il discute. Le chef du gouvernement, respectueux du jeu, se prête à la discussion. La situation s'aggrave fin février. La catastrophe n'est plus qu'une question de jours, et même d'heures. À ce moment-là le Parlement cède. À quoi? À une pression financière de l'étranger. Et qui agit, qui trouve en cet instant les moyens de l’action? Le Parlement? Nullement.
Devant le péril que la main teuche, on passe brusquement par-dessus toutes les considérations constitutionnelles. On tient un conseil à l'Elysée, avec des personnages non parlementaires. On institue une sorte de conseil de guerre com-
posé de grandes banques françaises. On traite avec des banquiers étrangers, de New-York et de Londres, auprès de qui on prend des engagements politiques, à qui on donne des garanties exceptionnelles ; on engage les réserves de la Banque de France, qui sont le soutien de la monnaie. On agit, et l’on réussit. Quel rôle joue le Parlement dans ces opérations où la signature de la France est engagée? Aucun.
Depuis quinze jours, nous vivons en dehors de la Constitution, hors du régime parlementaire ; nous avons une dictature, conduite par des banquiers que dirige M. Horace Finaly. On sauve le franc. Mais nous passons sous le règne presque direct des grandes banques.
En résumé :
Depuis 1914, les soldats ont sauvé la France et gagné la victoire : les chefs de la victoire sont laissés dans l'ombre.
Les parlementaires ont fait la mauvaise paix, gaspillé les fruits de la victoire et mis la France au seuil de la banqueroute.
En 1924, ils signent l'aveu de leur impuissance et cèdent le pouvoir aux banquiers.
Est-ce pour cela que nous nous sommes battus?
Je conclus qu'il faut détruire le parlementarisme.