CHAPITRE III
LES PARTIS CONTRE LA PATRIE 30 mars 1924,
"EMPRUNTE le titre de cette chronique, en le modifiant légèrement, à M. Hubert Bourgin qui vient de publier chez Plon, sous le titre le Parti contre la Patrie, un livre
de souvenirs qui est un livre d'histoire, et il s'agit de l'histoire du Parti socialiste pendant sa participation au pouvoir, au cours de la guerre
Le titre choisi par M. Hubert Bourgin est une accusation :
l'accusation est-elle justifiée? Il n'y a pas à en douter lorsque l'on a lu ces deux cent cinquante pages de souvenirs où M. Bourgin dresse le procès-verbal de la participation du Parti au pouvoir. Je dis qu'il s'agit d'un procès-verbal, car le livre, fait en grande partie de matériaux réunis au jour le jour, pendant que M. Bourgin était le collaborateur d'Albert Thomas à l'Armement, n'a rien du pamphlet, ni de l'ouvrage de polémique. C'est de l'histoire. C'est un exposé de faits. L'exposé est terrible. On y voit comment un parti, constitué solidement en parti, selon sa loi et sa logique propres, arrive
re
à se dresser tout naturellement contre la Patrie, par le seul jeu de la discipline que lui imposent ses propres conceptions.
Il semble que M. Hubert Bourgin ait rédigé ces mémoires avec une secrète amertume. [l était socialiste et Français. Le socialisme était évidemment à ses yeux un système particulier d'aménagement de l'économie nationale. Lorsque, en mai 1915, il fut invité à entrer dans le cabinet d'Albert Thomas, il est visible, bien qu'il ne le dise pas, qu'il imaginait que les principes socialistes qui étaient les siens serviraient à renforcer les liens nationaux. C'est une conception que l'on comprend fort bien.
Un socialiste national doit concevoir que, dans la guerre, une organisation socialiste, brisant les dominations de ( classes}, rend plus facile aux classes ouvrières leur incorporation à la nation : 1l admet que,les forces économiques ne fonctionnant plus au profit d'une ( classe privilégiée », la bourgeoisie, l'élan pour la défense de la patrie doit devenir général. Le socialisme est ainsi regardé comme un renforcement de l'unité nationale
C'est la conception française du socialisme, qui condamne le capitalisme parce qu elle l'accuse de faire dériver les forces de la production nationale à son seul profit, et d'avoir un caractère international. On comprend donc que M. Hubert Bourgin, entrant en collaboration directe avec Albert Thomas, regarde comme un bien national le fait de { socialisation » qui est en train de se produire, en 1915, par la participation des socialistes au pouvoir.
Or, dès son premier contact avec le socialisme parlementaire, M. Hubert Bourgin, qui, jusqu'en 1915, avait vécu dans le socialisme doctrinal, connut la déception. Ce socialisme qu'il découvrait, ce n'était rien d'autre qu'un parti, et un parti électoral, constitué sur quelques formules appartenant au socialisme international, au socialisme marxiste, et
qui, voulant préparer les élections futures, posait la question des salaires des ouvriers mobilisés avant les intérêts de la défense nationale.
En deux ans, de 1915 à 1917, de l'entrée d'Albert Thomas au ministère aux discussions sur la conférence de Stockholm, le vice de constitution du parti produit toute la corruption qu'il contenait à l'origine : les cent élus du parti, qui, en 1914, avaient obéi à l'appel de la Patrie, ces cent élus qui ne sont ni meilleurs ni pires que la majorité des Français, ces cent élus étaient tournés contre la Patrie, par la logique électorale découlant de leurs formules.
On voit cette transformation au jour le jour dans le livre de M. Hubert Bourgin.
Du jour de 1915 où Sembat, ministre, pose au groupe socialiste l'effarante question : ( Si le kaïser, entrant à Varsovie, offrait au monde, de cette ville, une paix raisonnable comportant le statu quo, avec des échanges de colonies et l'autonomie de l’Alsace-Lorraine, que conviendrait-il de faire? Ne serait-il pas opportun d'accepter ? »
Jusqu'à ce jour de 1917 où le Parti, après sa défaite sur Stockholm, quitte le pouvoir, ayant brisé l'union sacrée, jour où M. Bourgin peut écrire :( Si le Parti socialiste est tombé assez bas pour l'émeute, dont d'ailleurs il n'aura pas l'audace, il ne reste pas assez fort pour la révolution. Sans lui, malgré lui, ou contre lui, la France sera sauvée. »
De l'exposé extrèmement vivant qu'a fait M. Bourgin se dégage une conclusion nette : si, en deux années, un parti, qui était un groupe fondé en vue d’une nouvelle organisation économique, est devenu tout simplement un parti politique, prenant position contre la patrie, le fait est dû d abord à à logique électorale : le parti, en vue de la réélection de ses membres, n'exploite son formulaire que sur les deux points qui peuvent augmenter ses VOIX : l'augmentation des salaires ;
la paix. Ses principes, quoi qu'en pense le socialisme national, n'étaient pas faits pour cimenter l'union nationale. Les mêmes principes, se développant dans le cadre du parlementarisme démocratique, devaient le tourner contre la Patrie. :
M. Hubert Bourgin vient d'en donner la preuve tirée de l'histoire vécue au jour le jour. Mais nous posons la question : cette preuve ne vaut-elle que pour le parti socialiste? Nous pensons qu'elle vaut pour les autres partis. Les partis parlementaires se sont tous tournés contre la Patrie pendant la guerre. Ils n'ont été contraints à servir la Patrie que par la dictature : dictature de Müillerand en 1914, dictature de Clemenceau en 1918.
Retenons la formule de M. Bourgin pour tout parti vivant de l'électoral et tendant à la souveraineté : le Parti contre la Patrie. Les souvenirs de M. Bourgin sont à verser au dossier de l’antiparlementarisme.