‹ L'état, les finances et la monnaieChapitre 212 sur 309 · ANGOISSES GOUVERNEMENTALES · texte numérisé non relu

ANGOISSES GOUVERNEMENTALES

"EMPRUNTE la citation faite en tête de cet article à une 4 brochure qu'a publiée récemment M. Charles Lallemand, un des rares hommes qui aient compris le problème monétaire au temps où il était obscur pour presque tous les Français. La vérité formulée avec une grande force par Copernic a pénétré dans beaucoup de têtes. Même et surtout dans les têtes gouvernementales. Ce n'est pas en vain que nous l'avons répétée inlassablement depuis quatre ans. [l paraît qu’elle met une ternible angoisse au cœur du gouvernement du || mai.

M. Raymond Poincaré ne l'avait pas vue. Il a eu des

moyens extraordinaires de redressement financier qui, entre ses mains, auraient été d'une sûre efficacité, s'il y avait joint quelques moyens politiques quil était seul à pouvoir employer. S'il avait su manœuvrer le tout, il serait devenu une étonnante figure de reconstructeur et, ma foi, la République aurait été assise pour longtemps encore en France. Sachant cela, mais suivant notre politique, nous lui avons délibérément fourni des moyens d'action. Il n’a ni su ni voulu les employer. Je crois que, appartenant à cette génération qui ignore la valeur politique des moyens dits économiques, il n'a pas eu l'intelligence totale de la situation. Il a manqué d'imagination financière. Il faut ajouter qu'il était desservi par l'un des plus lamentables ministres des Finances que la France ait eus, ce pauvre M. de Lasteyrie, lequel, pendant que nous fournissions des moyens d'action à son patron, préparait des lois insensées pour nous mettre en prison. Mais on a eu beau mettre M. Poincaré en garde contre les folies financières de son malheureux ministre des Finances, tout a été Imutile : le président du Conseil a laissé passer l'heure, s'est limité à quelques demi-mesures, rendues insuffisantes ensuite par ses fautes politiques.

Le gouvernement du 11 mai a été éclairé par la folle aventure du ministère Poincaré. Il sait que le Bloc national est mort des fautes politiques consécutives au mal financier. Et comme il compte quelques hommes et quelques conseillers qui ont la superstition des moyens économiques, il donne à l'étude de ces moyens une attention que le Bloc national ne connaissait pas. Je ne crois pas, si je tiens compte de quel ques anecdotes très divertissantes, que M. Herriot ait bien compris le problème (des personnes dignes de foi ont conté dans les gazettes que M. Herriot s'étonnait que le franc bais: sât à Paris quand il baissait à New-York) : mais il en sait assez pour se rendre compte qu il n'y a pas de vie possible

pour un gouvernement qui ne surmontera pas la difculte. On affirme que M. Clémentel en sait plus long que lui et que la situation lui donne de sérieuses angoisses ; il est responsable du budget, sait qu'il n’y a aucun budget qui puisse tenir avec l'instabilité monétaire, et il se demande comment on peut sortir des difficultés que crée cette instabilité lorsqu'elle est à la baisse. Il est probable que M. Clémentel n attribue pas la baisse à la politique du gouvernement dont il fait partie ; il se peut que, comme son prédécesseur, M. de Lasteyrie, il accuse les spéculateurs de lui jouer de mauvais tours ; mais il se rend compte que sa tâche sera impossible si le franc n'est pas stabilisé.

Bref, le gouvernement du || mai voit ce que M. Raymond Poincaré ne voyait pas : que la situation financière et monetaire crée une situation financière révolutionnaire, et que, s'il ne résout point le double problème, il sera emporté par une révolution de droite ou de gauche devant laquelle 1l sera totalement impuissant.

Dans ces conditions, il étudie fiévreusement les moyens techniques que l'on avait apportés au gouvernement de M. Poincaré, et s'ingénie à les appliquer. Malheureusement pour lui, sa politique va contre sa technique et 1l lui manque un élément essentiel que possédait le mimistère Poincaré : la confiance. C'est un fait que la majorité des Français faisaient confiance à M. Poincaré ; leur confance était mal placée, mais elle existait, et c'est ce qui aurait permis à M. Poincaré l'action qui aurait fait de lui un grand homme d'État. C'est un autre fait qu'un nombre énorme de Français n'accordent aucune confiance au ministère Herriot. Ce qui rend inefficace par avance l'application

des remèdes techniques.

Page 1