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LE PRÉTENDU FINANCIER

Je crois que lorsqu'un homme écrit, imagine, pense à la manière de Joseph Caillaux, il lui est très difhcile d'être un financier, un homme d'Etat de qualité. Mais enfin, dans David Copperfield, M. Micawber, qui écrit comme Caillaux, se révèle un jour très bon expert-comptable. Cherchons si Caillaux est bon expert dans les affaires financières de la France. Je dois vous dire qu'il est extrèmement difficile de s'en rendre compte, car le livre Où va la France? Où va l'Europe? est d'un vide désespérant. Vous y chercherez vainement une proposition précise de réforme, l'indication d'un plan. Arrivé à la page 260, trente pages avant la fin, ce bon Joseph comprend qu'on va lui reprocher son imprécision et, s'adressant à d'hypothétiques adversaires, il s'écrie :

— Un plan complet de refonte économique, financière, sociale? demandez-vous, Messieurs de l'oligarchie. Mais dites-nous quels sont les hommes, quel est le parti qui, à la veille de 1789, avaient tracé le ( plan complet » des réformes à intervenir ?.… Pourquoi serions-nous plus avertis que nos pères ? En vertu de quel miracle aurions-nous une prescience

qui leur a fait défaut?

Allez donc faire la critique de plans qui n'existent pas, et dont Caillaux dit qu'ils sont inutiles parce qu'ils sont « tous dépassés par les événements »! Mais voilà déjà une très mauvaise indication : un citoyen qui se présente en génie, et qui déclare qu'il sera ( dépassé par les événements ?, c'est un monsieur à qui la camisole de force convient beau-

coup mieux que le grand cordon de la Légion d'honneur.

Pourtant, le problème est nettement posé à tout homme qui a deux sous de bon sens :

La dette de l'Etat est trop lourde : comment la réduire relativement ou absolument ?

M. Caillaux ne fournit pas de réponse. Nous savons bien que, selon Sembat, « Joseph Caillaux n'a pas de bon sens » : mais a-t-1l le sens financier, oui ou non? Il faut répondre : non.

Bien que sa pensée soit insaïsissable dans ce livre illisible, on peut arriver à en découvrir quelques traces, et l'on se rend compte, avec stupéfaction, que cet extraordinaire financier n avait pas encore compris, en 1922, le problème monétaire sans la connaissance duquel il est absolument impossible d'entreprendre une œuvre financière quelconque.

Caillaux essaie d'expliquer l'inflation. Il écrit : (Sans doute les milliards de vignettes émises par les banques d'Etat telles que la Banque de France sont une des causes du désordre financier non : monétaire]. Elles ne sont ni la seule, ni même la principale, » Vous avez ici une première preuve de l'ignorance de Caillaux. Il ignore que l'inflation réside essentiellement dans l'émission de billets de banque non gagés par les effets de commerce et qui sortent pour les besoins de l'Etat, sans autre couverture que le crédit de l'Etat. Ignorance effrayante pour un homme qui se croit financier !

Il essaie ensuite d'expliquer la « détérioration des changes) par l'émission de titres de rente et de bons du Trésor, qu'il assimile au billet de banque | Ignorance scandaleuse, dans laquelle n'est plus aujourd'hui un étudiant de première année qui sait :

que le titre de rente n’est en rien semblable au billet de banque ;

que les bons de Ja Défense et les bons du Trésor ne cons-

tituent pas l'inflation, mais sont une cause d'inflation différée dans la mesure où le non-renouvellement obligerait l'Etat à se déclarer en faillite ou à faire imprimer des billets de banque pour les remboursements.

Bref, Joseph Caillaux se révèle, en 1922, totalement ignorant du mécanisme de l'inflation et de la dépréciation monétaire. Je dis qu'un homme qui, à cette époque, donne les preuves d'une pareille i ignorance, trois ans après toutes les explications publiées, peut demander une place de concierge dans un monument public, mais non les Finances du pays. Il est au-dessous de M. de Lasteyrie. Il faut se rendre compte qu'un homme qui n'a point résolu le problème monétaire est absolument hors d'état d'établir un budget et de résoudre le problème des dettes de l'Etat.

Joseph Caillaux entreprend néanmoins de résoudre ce problème. Sur ce point, il arrive à quelque précision. Mais, alors, c'est sinistre. Il propose (tenez-vous bien) :

{ La dispersion entre les Etats des dettes de guerres, dont le service serait assuré par des impôts uniformes ou de même structure, de taux inégaux selon les situations politiques, assis principalement sur les capitaux et sur les revenus. Schéma qui repose sur deux idées maîtresses : création d'une dette européenne, — couverture financière obtenue par des contributions établies dans tous les pays, assises principalement sur les fortunes, proportionnées par suite à la richesse de chacune des nations appelées à coopérer. »

Je vous prie de ne pas vous indigner. Vous voyez que Caillaux annule, dans sa pensée, la guerre européenne, et qu'il met la France exactement sur le même pied que l'Allemagne, et vous avez le désir de lui flanquer des gifles et des coups de pied au derrière. Ne vous indignez pas. Riez. Riez de ce prétendu financier assez ignorant des conditions politiques et économiques de l'Europe pour croire une minute

EG ni

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à la réalisation d'un pareil plan. Il faut être fou à lier pour croire possible une répartition des dettes de guerre entre les

Etats européens.

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