LA BATAILLE DES RENTES ET LE PATRIOTISME DE M. FINALY
M. Rein, de la Banque de Paris, a reçu la rosette pour le patriotisme dont il a fait preuve au cours de la « bataille des rentes). Mais, le jour même où l'on annonçait cet événement, M. Maurice Kellersohn, dans la chronique financière qu'il donne à la Liberté, faisait observer que la manœuvre conduite par la Banque de Paris ne commande pas l'admiration :
{On ne voit pas, écrivait-il, que les résultats obtenus méritent des cantiques de louanges, ne serait-ce que pour la raison qu'on n a fait qu essayer d'atténuer les conséquences de la faute initiale commise en majorant le taux d'intérêt. »
Suivent quelques considérations, parfaites, sur le ( coup » dont « l'organisation, la préméditation furent manifestes ». Quel est le sens de ces réflexions, si sages et si prudentes, mais qui ne sont intelligibles que pour les initiés? Essayons de compléter les réflexions de M. Kellersohn.
Vous savez que la Banque de Paris se fait louer d'avoir sauvé Ja rente, sans rappeler qu'elle a mis à mal les valeurs françaises, au bénéfice des valeurs étrangères.
Maïs la question est de savoir si l'on a fait tout ce qu'il fallait pour mettre d'abord les rentes en mauvaise posture afin d'avoir à les sauver ensuite. Raisonnons :
L'Etat fait un emprunt, Il consulte ses conseillers financiers, et les Banques. La Banque de Paris, toute puissante dans les conseils de l'Etat, laisse le gouvernement émettre un emprunt (ou l'y encourage) à des conditions exceptionnellement avantageuses pour le souscripteur, conditions qui sont telles que tous les titres d'emprunts antérieurs vont se trouver en état d'infériorité devant les nouveaux titres. Il
ne faut pas être un grand financier pour comprendre que ces conditions d'émission doivent avoir deux conséquences : 1° faire baisser les rentes antérieures ; 2° élever le loyer de l'argent. Si le grand protecteur financier de l'Etat, M. Horace Finaly, n'a pas vu cela d'avance, il est indigne de la fonction qu'il occupe ; mais, comme il en est digne, il a prévu Jes conséquences, et alors, pourquoi a-t-il laissé faire l'opération dans ces conditions absurdes ?
On est obligé de penser qu il l’a laissé faire (s'il ne l'a pas formellement conseillée), afin d'avoir à faire la deuxième opération :
Avoir l'air de sauver la rente,
Et la troisième :
Faire baisser les valeurs françaises ;
Et la quatrième :
Accentuer la baisse des dites valeurs, ce qui s'est fait apres l'emprunt, pour les racheter à la baisse, après avoir ( refilé»
les rentes aux autres banques, invitées à les reprendre par patriotisme :
Et la cinquième :
La hausse du taux de | ‘escompte :
Et la sixième :
La crise industrielle et le chômage ;
Et la septième :
La crise économique et sociale, etc., etc.
Tout s'enchaîne. Qui a voulu la première t erreur » a voulu les (erreurs » qui découlent de la première. On admettra, avec M. Kellersohn, que de telles opérations ne (commandent pas l'admiration ». On voudra bien les ranger, avec l'auteur de ces chroniques, dans les actes du bolchevisme financier
Tout le mal vient de l'association étroite qui s'est établie, dans la démocratie, entre la politique et la finance. Cette association s'explique en partie par la vénalité. La vénalité ne sufht pas à l'expliquer. En effet, de très honnêtes ministres sont, aussi bien que les gredins, dans la dépendance des financiers. Depuis la guerre, particulièrement, tous les ministères ont été à genoux devant la finance. ( Nous ne pouvons pas nous passer d'elle }, répètent les grands argentiers et leurs présidents. M. de Lasteyrie subissait M. Horace Finaly, au moment même où celui-ci préparait sa chute. On ne s'expliquerait pas cette subordination du politique au financier si l’on ne se rappelait que, dans les milieux officiels, tout le monde croit plus ou moins à la toute-puissance de l'économique. C'est sur ce « bobard » que la grande finance établit son règne ; la vénalité fait le reste. Lorsque les hommes qui tiennent l'Etat croient que, vraiment, les banquiers sont maîtres du change et de toutes les valeurs, ils se mettent entre les mains de ceux qui disposent, croient-ils, de la vie et de la mort du Trésor public. L'histoire de l'année dernière leur a pourtant montré leur propre pouvoir : ils n'y croient pas encore. Ce n'est pas Finaly ni même Morgan qui a sauvé la France en mars dernier. C'est la mesure politique prise par le gouvernement, mesure qui permit l'emprunt Morgan, et sur laquelle jouèrent alors les banquiers. Tant que les gouvernements n'auront pas compris qu'ils peuvent être les vrais maîtres de la situation financière, ils seront soumis aux financiers. Et, tant qu'ils seront soumis aux financiers, la loi propre de la finance s'imposera à la politique, c'est-à-dire
que la finance essaiera de subordonner la politique à son intérêt propre, qui est celui des commissions et des différences. C'est très exactement ce qui engendre le bolchevisme financier, qui serait annulé d'un seul coup le jour où un gouvernement, libéré des entraves démocratiques, libéré en même temps des doctrines du libéralisme, obligerait la finance à trouver ses commissions et ses différences sur les résultats de la politique, au lieu de les chercher dans une soumission de la politique aux nécessités des différences et des commissions.