EXAMEN DES GRIEFS DU GOUVERNEMENT
10 LA RESPONSABILITÉ DE M. PorNcaRÉ. — Ce n'est pas nous qui la nierons. Elle est énorme. M. Poincaré avait les moyens d'agir. Il n'a rien fait, sinon trop tard, à la veille de mourir. Nous l'avons critiqué sans cesse sur ce point pendant dix-huit mois. Nous n'avons pas ménagé son lamentable collaborateur M. de Lasteyrie. Mais il faut rendre justice à l’un et à l'autre. Ils ont légué au Cartel des gauches . les moyens d'agir. Le Cartel ne les a pas utilisés.
Cela ne diminue en rien la responsabilité de M. Poincaré. Cela aggrave celle de M. Herriot. Mais, au-dessus de l'un et de l'autre, c'est le parlementarisme qui est en cause. Le mal ne date pas de 1922, ni de 1918. Il est d'avant la guerre. Il est surtout de 1915 à 1918, lorsque, par terreur de l'opinion, les gouvernements n'osaient pas demander à l'impôt ce qu ils étaient en droit de lui demander. Le grand coupable, c'est le Parlement.
20 L'ABOMINABLE CAMPAGNE. — J'avoue ne pas comprendre du tout ce grief. Comment M. Viollette peut-il reprocher à l'opposition de faire campagne contre la politique financière du gouvernement ? Comment faire campagne contre le néant? Ce que l'on peut reprocher au gouvernement, c'est de n'avoir aucune politique financière. Il y a huit mois qu'il est au pouvoir : il n'a formé aucun plan, aucun programme. Il s’est contenté de chercher de l'argent au jour le jour. fl
Le gouvernement a quelques excellents conseillers financiers parmi ses amis. Nous en connaissons un, en particulier, que notre Prince appellera dans ses conseils, malgré sa ten-
dresse pour Herriot et Painlevé, parce qu'il est un des meilleurs techniciens de ce pays. Ses amis ne tiennent aucun compte de ses avis. Il a une politique financière toute prête : le gouvernement n'en fait rien. Il y a encore trois ou quatre hommes de valeur parmi les techniciens du Cartel. Ils sont complètement inutilisés. Que M. Viollette ne s'étonne donc pas des critiques faites par l'opposition. Ses amis, mieux informés que les opposants, font des critiques beaucoup plus vives. Et c'est par amour pour le Cartel.
30 [LA CAMPAGNE CONTRE LA CONFIANCE. — Je me garderai bien de donner mon sentiment là-dessus, car 1l est impossible d’être plus net que les amis du gouvernement.
C'est le Sans-Fil de M. Hyacinthe Philouze qui a déclaré «irrémédiable » la crise de confiance. Et c'est le même M. Philouze qui, dans le même Sans-Fil, imprime que le gouvernement ne peut ( prétendre restaurer la confiance en continuant à gouverner avec le concours du parti socialiste ». À M. Herriot, qui demande ( l'union de tous les Français », M. Philouze répond que les Français sont prêts à répondre à cet appel, « à la condition que cette union ne soit pas étendue à ceux dont la doctrine et les actes menacent précisément l’ordre social qu'ils entendent conserver }.
Je ne crois pas que le gouvernement regarde M. Philouze, collaborateur de l'Êre nouvelle, comme un de ses ennemis.
40 La SPÉCULATION INTERNATIONALE. — Naturellement, comme naguère M. de Lasteyrie, le gouvernement accuse la spéculation internationale.
M. Bokanowski, échangeant des propos assez vifs avec M. Viollette, a fourni un argument aux hommes quil critique aujourd'hui, en afhrmant que lorsque la livre était à 120 fr. au temps du Bloc national, c'était par suite de la méchanceté
des spéculateurs. Après quoi, M. Herriot et M. Clémentel peuvent, à leur tour, mettre en accusation l'insaisissable spéculation lorsque, sous leur gouvernement, le dollar va vers vingt francs. Mais cela manque tout à fait de sérieux.
Répétons que les variations du franc-papier, lorsqu'il n'y a pas inflation ou déflation, viennent des jugements portés sur le crédit de l'Etat. Nous en avons fourni plusieurs fois les raisons techniques, que l'on retrouvera plus haut, dans le Mystère de la rue de Rivoli. Depuis que le franc est pour partie créance sur l'Etat, notre monnaie est dans la même situation qu'une valeur industrielle. La direction est-elle bonne? La valeur monte. La direction est mauvaise? La valeur baisse, La spéculation utilise les mouvements de la politique : elle ne les crée pas.
59 L'ÉVASION DES CAPITAUX. — Comme je ne suis pas de ceux qui mettent leurs capitaux à l'étranger (et la première raison est que je ne suis pas capitaliste), je puis parler de cette affaire très librement. I] paraît que l'évasion des capitaux met le franc en baisse, Et l'on cite des chiffres impressionnants : on dit que vingt milliards et plus ont passé la frontière. Lèdessus, on fait des discours émouvants contre les mauvais Français qui organisent la désertion du franc. I] serait peutêtre plus habile de donner quelques garanties à ces capitaux dont la France a besoin. Mais laissons ces considérations :je veux vous montrer que, contrairement à l'opinion courante, cette ( évasion » est sans influence sur la baisse du franc ou bien qu'elle se fait aux dépens de l'étranger.
En effet, quels capitaux peut-on faire évader?
On ne peut faire évader ni les maisons, ni les usines.
On peut faire évader : 1° des bijoux et des pierres ; 2° des titres ; 3° des francs.
Pour les bijoux et les pierres, qu'ils soient au cou d'une
belle dame ou dans un coffre à Amsterdam, cela n'a aucune influence sur le franc. La France en demeure propriétaire tant que les titulaires demeurent sur le sol français.
Pour les titres, ce n’est que la représentation des entreprises dont les murs et le matériel restent en France, lorsque l'entreprise est française. Leur évasion ne constitue donc que l'évasion de la représentation du capital et non du capital lui-même. Et c'est le revenu seul qui passe à l'étranger. Mais que se produit-il alors? Le revenu, s'il est touché, demeure en Suisse, en Belgique ou en Angleterre ; il est en francs : on le transforme en livres ou en francs suisses ou en dollars. Il se produit ce qui se produit dans le cas de la vente de francs.
Vous vendez des francs : quelle est l'opération? Vous savez bien que, en général, vous ne faites pas passer des billets de banque français sur le sol anglais ou suisse. Vous vendez un crédit en francs français, en France, en échange d'un crédit en livres ou en francs suisses, dont vous serez titulaire en Angleterre ou en Suisse, même si l'inscription est faite à Paris. Cela revient à dire que vous avez fait passer à un étranger le nsque d'instabilité monétaire que vous supportiez. Si le franc baisse, l'étranger pourra acheter mains de marchandises en France avec vos francs que vous n'en achèterez en Angleterre avec ses livres. L'opération est au bénéfice de la France. Et l'étranger titulaire de francs devient intéressé au relèvement de notre monnaie.
C'est ce que les Allemands avaient fort bien compris, lorsque, au temps de leur inflation, ils ont organisé en grand la vente des marks à l'étranger.
L'évasion des capitaux ne cause donc pas le mal que l'on croit. Si nous la condamnons, ce n'est pas pour les raisons stupides qui sont dites à la Chambre, c'est parce que 1° elle complique affreusement l'existence ; 2° parce qu'elle donne
aux possesseurs de capitaux une sécurité trompeuse qui les incite à se désintéresser de la pression à exercer sur le gouvernement pour l'amener à une meilleure politique.