PREMIÈRE FAUTE DE CAILLAUX
Dès son arrivée au ministère, avant même d’avoir parlé aux Chambres, Caillaux a commis une première faute, et de quelles dimensions ! Elle a été révélée par la séance de la Bourse où l’on a vu monter les valeurs industrielles, cependant que le bruit se répandait que la grande pensée de Caillaux était de donner puissance libératoire aux bons de la Défense nationale. Ce n'était qu'un bruit. Mais toutes les personnes averties savaient exactement que telle est bien la pensée de Caillaux depuis quelques mois, et qu'il l'avait livrée au ministère Herriot. Un article donné au Journal du 18 avril par M. Lucien Chassaigne apporte la plus dangereuse confirmation. M. Chassaigne fait connaître les /dées de M. Caillaux. I] est évidemment allé aux sources, et voici ce qu'il présente aux lecteurs du Journal :
«Mais un point d'interrogation redoutable se dessine à l'ho-
rizon. , No .
Quelle va être l'attitude de celui quon a appelé, à juste titre, le « maître de l'heure », le porteur de bons à court terme ? Va-t-1l
exiger, cette année, le remboursement des 80 milliards de titres qui sont entre ses mains ?
Naturellement M. Caillaux ne peut qu'espérer que la confiance du grand public dans les destinées du pays renaîtra et qu'il renouvellera les bons qu'il détient.
Cependant, dans les milieux offciels, on considère sans affolement l'éventualité, improbable, répétons-le, d'une demande totale de remboursement.
Toi, il nous faut entrer dans quelques détails de technique monétaire.
Quel est l’inconvénient grave, primordial, de l'inflation? La dépréciation automatique de la devise multipliée et, conséquemment, avec un parallélisme rigoureux, la hausse des prix. Mais ces faits ont pour condition essentielle que les billets émis soient lancés dans la circulation.
Ce ne serait pas le cas de ceux qui seraient remis en échange aux porteurs de bons à court terme. Ils seraient ou thésaunisés et, de ce fait, sans influence sur le cours des marchandises, ou replacés en comptes de dépôt dans les banques qui les remploieraient forcément en achats de bons ou en placements de valeurs industrielles, c'est-à-dire en contribution à l'activité économique du pays. Et le budget serait allégé d'une charge d'intérêts d'au moins 4 milhards.
Que vaut cette conception ? Elle apparaîtra, certes, comme d'une grande hardiesse à beaucoup, qui penseront qu'il vaut mieux que l'expérience n'ait pas à être tentée.
Si M. Chassaigne a bien traduit la pensée de Joseph Caillaux (et c'est probable, car on retrouve là les raisonnements de l'auteur de Où va la France? Où va l'Europe?) c'est extrêmement grave. Comme suite à l'énorme erreur commise en [922 par Joseph Caillaux en ce qui concerne la nature des bons à court terme, on organiserait une banqueroute de 80 milliards.
Vous êtes libre de penser que c’est une opération voulue et préparée dès aujourd'hui par de mauvais arguments. Mais Je tiens provisoirement pour l'hypothèse la plus favorable.
Je suppose que cette banqueroute n'est pas voulue, et que l'opération projetée est bien fondée sur le raisonnement que reproduit M. Chassaigne. Je suis confirmé dans mon sentiment parce que je retrouve dans l'information du 18 avril le raisonnement que faisait Joseph Caillaux en 1922. Maïs alors ils est confirmé que Joseph Caillaux n'est pas du tout un grand financier. S'il croit vraiment que les billets qui seraient remis en échange d'une masse de bons non renouvelés ne provoqueraient pas une nouvelle dépréciation du billet de banque, il faut qu'il retourne à l’école.
Et s'il ne le croit pas, si ces raisonnements sont de la qualité de ceux que M. Clémentel produisait pour justifier l'inflation, on peut dire tout de suite que son génie est celui du banqueroutier.
Faites une hypothèse ou l’autre, vous êtes obligés de conclure que Joseph Caillaux a fait du premier coup tout ce qu'il fallait pour saper sa réputation de grand financier. Et, du même coup, il ébranle la confiance des porteurs de bons. Comme première faute, c'est sérieux.
Il faudra en marquer une autre.