COMMENT LA VÉRITÉ PARVIENT AU PEUPLE
EPUIS une huitaine, je suis parmi les privilégiés qui connaissent les secrets de l'Etat. Ayant été contraint de vivre pendant quelque temps dans la brousse, au
ralenti, je suis en contact immédiat avec la civilisation par les journaux de province. Je croyais que cela mettrait mon information en retard de quarante-huit heures. Pas du tout : Je suis, en avance de deux jours sur Paris.
Ainsi, vous autres, Parisiens, vous avez connu les projets de Joseph Caïllaux mercredi 13 mai à partir de 7 heures du matin, par Vos Journaux de grande information, Moi, paysan, Yai connu ces projets dans le détail, par mes journaux régionaux, dès le lundi 11 mai, 8 heures du matin.
Et j'ai appris ainsi des choses que vous ne savez pas encore, vous autres, à Paris.
Je dois vous dire que lorsque j'ai vu que j'en apprenais plus long par la Petite Gironde et la France du Sud-Ouest que
par le Matin.et le Temps, j'ai été dans un assez grand étonnement. Alors j'ai fait la critique des textes : j'ai comparé les papiers des différents journaux : il ne m'a pas été difficile de reconnaître un même fonds de communiqué, et partout le style du même rédacteur.
(Il faut d’ailleurs reconnaître que ce rédacteur anonyme, qui a donné tant de copie à tous les journaux français, depuis une huitaine, est un habile homme : son grand communiqué, fait à la manière des articles de grande information, est un modèle du genre ; je parle de celui qui se termine par les (impressions de députés », on l'on voit Cachin traiter Caillaux de { conservateur », et un (modéré » conclure : «M. Caillaux nous a fait l'effet de savoir ce qu'il voulait et de le vouloir avec énergie. » — C'était de la bonne copie, gratuite, et vingt journaux l'ont insérée sans y changer une ligne.)
Mais il y a eu le communiqué pour la presse de Paris, muet sur un point essentiel ; le communiqué pour certains journaux de province, un peu plus précis, et enfin le communiqué qui est à la fois un coup de sonde et une opération préparatoire, qui permet de dire ensuite : ( Nous avons dit sans dire tout en disant. »
Et l'on dit l'essentiel à quelques journaux, pas à Paris, pour éviter l'émotion, mais en province, pour que ce que l'on veut faire passer à Paris y parvienne avec retard, sans caractère officiel d’abord, permettant le demi-démenti, et accoutumant les esprits à une opération difficile.