LE TRANSFERT DES FORTUNES EN RUSSIE
Dans le temps même où, le Cartel ayant eu de nouveau ses bonnes élections, Caillaux vous annonçait ses projets
le Cartel répandait en France (encore une fois, très abondamment, par la presse des provinces) des informations tout à fait intéressantes sur les soviets.
De longues dépêches ont fait connaître aux bourgeois cartellistes que les soviets vont donner à la Russie une constitution libérale, rendre les propriétés aux propriétaires, laisser le capital privé exploiter le commerce et l'industrie. Bref, c'est en Russie la fin du communisme économique, la normalisation par le moyen du libéralisme économique, les communistes de Moscou n'étant rien d'autre qu'un parti dictatorial, tenant les places comme le Cartel les tient en France.
En d'autres termes, le transfert des fortunes étant opéré en Russie, on va livrer la Russie au capitalisme international, qui régnera là-bas sous un des pseudonymes du parti communiste comme il règne ici sous le pseudonyme du Cartel.
I y a un singulier parallélisme entre les opérations qui se font à Moscou et celles que l'on voudrait préparer à Paris.
Un curieux article donné par Albert Milhaud à la France du Sud-Ouest en dit long sur ce point : ,
La vie économique russe a détruit le commerce soviétique. Elle est en train de supprimer l'industrie d'Etat, c'est le retour progressif vers le passé qui s'annonce ainsi. Le personnel soviétique ne peut du jour au lendemain adorer ce qu'il a brûlé. Mais ce personnel, qui est singulièrement réaliste, enregistre les leçons de l'expérience et se courbe docilement sous le joug de l'impérieuse nécessité.
La Russie revient à la liberté économique. Elle veut vivre. Elle veut revivre. Elle veut se développer. Elle veut obtenir du crédit. Elle en obtiendra dès que le retour à la normale sera un fait acquis. Sans doute, il faudra des gages.
Ce qui est clair, c'est que désormais le vieux personnel tsariste, les blancs, ne peut plus jouer de rôle dans l'ancien empire des Romanoff. Les fondements politiques et sociaux du passé sont sapés.
Un ordre nouveau s'institue. Il faut que la France recueille deux sortes de bénéfices de ces changements.
Traduisez ce langage d’un cartelliste que M. Raymond Poincaré avait autrefois placé à la tête des services de la propagande française, et vous obtenez ceci :
— Vous, communistes russes, vos mains sont rouges de sang. Mais, là-dessus, nous n'avons rien à vous dire. Vous êtes des réalistes. Vous avez opéré le transfert des fortunes et maintenant vous voulez exploiter selon les bonnes méthodes. Vous retournez au passé. Mais vous voulez rester en place. Vous voulez être les princesses, comme nous. Nous, cartellistes français, nous vous aiderons. Les crédits à la Russie, c'est à vous que nous les ferons donner. Mais donnant, donnant. Nous avons besoin, nous aussi, d'un nouveau transfert de fortunes. Nous ne pouvons pas le faire par la violence, car nous sauterions. Il faut que nous le fassions en douce, mais avec
a menace de la violence possible, d'une violence que l'on ne Puisse pas nous reprocher. Donc, tandis que nous vous appuierons dans les chancelleries et les banques, vous nous appuierez électoralement, et tant que vous aurez du prestige auprès du prolétariat, vous tiendrez vos bandes, vos centuries en réserve pour nous appuyer.
Cet article d'Albert Milhaud vous donne la clé de l'allance des cartellistes et des communistes. Il faut d'ailleurs Vous représenter que les uns et les autres sont interchangeables. Rappelez-vous donc que la fille de Rathenau épousa tout tranquillement le fils de Radek. La haute finance montrait ainsi son alliance avec le bolchevisme qui, en Russie, n'aura pas fait autre chose que démolir les cadres politiques qui s’opposaient à la toute-puissance de la ploutocratie et qui, en France, travaillerait à mettre les producteurs sous la domination économique de la finance internationale.
C'est une opération assez bien montée. Mais on ne paraît
: . ; pas avoir tenu compte, dans ces beaux calculs, ni des réactions russes, ni des réactions françaises. Or, depuis un an,
les réactions françaises ont fortement chambardé les plans cartellistes.
{ Is » viennent de gagner des voix aux élections municipales. Mais cela ne fait pas les échéances de juillet. « Ils » sont en train d'user Caillaux. Ils arriveront aux terribles
échéances sans un moyen à proposer, sans un homme en réserve...
Avançons toujours, et nous verrons Berre.