LA { GRANDE IDÉE
Qu'un démenti vienne ou non, une chose est certaine : que Joseph Caillaux n'a aucun autre tour dans son sac. Il s’est entouré de mystère dès son installation au pouvoir, afin de faire croire qu'il était riche en idées. Ilse défendait d’être magicien : c'était pour que le public crût qu'il l'était. Mais le mystère n'existait qu'officiellement : toutes les personnes un peu informées savaient, depuis la fin de l'année dernière, quelle était la € grande idée » de Caillaux. Le signataire de ces études la connaissait de plusieurs sources différentes, de personnalités qui l'avaient entendue de la bouche même de Caillaux.
Mais Caillaux, l'hiver dernier, comptait que l'opération, qu'il conseillait à Clémentel, serait faite par Herriot, qui en porterait la honte dans l'histoire, ce qui lui permettrait, à lui, Caillaux, de venir en sauveur au moment de l'inévitable réaction du public.
C'était son plan. Il ne put s'y tenir lorsque le pouvoir lui fut offert. La passion du pouvoir l'emporta sur la prudence et sur la crainte salutaire de l'impopularité. Mais, revenu au pouvoir, 1l est obligé de réaliser lui-même sa ( grande idée ». I se tut, ou on le fit taire, jusqu'aux élections municipales, Dès le 9 mai, n'y tenant plus, il lance dans le monde l'idée qui le brûle. Après trois ou quatre ballons d'essai très malheureux, il est convaincu qu'il a trouvé une formule magique qui va faire passer la faillite pour un enrichissement des créanciers de l'État. C’est la formule publiée par la Petite Gironde, le Lyon républicain, rédigée dans les bureaux du ministère, celle de « l'idée nouvelle et hardie ».
[1 fallait tout de même que cette t idée hardie » fêt soutenue publiquement par d'autres personnes que le rédacteur du communiqué. À Paris, M. Gerville-Réache, pour l'Information, et M. Hyacinthe Philouze, pour l'Êre nouvelle, se sont dévoués et ont expliqué à leurs lecteurs, sans rire, que cette inflation empécherait l'inflation, M. Gerville-Réache a été assez prudent. Mais M. Hyacinthe Philouze y est allé carrément, à fond. I] faut lui rendre justice : il s'est donné beaucoup de mal, ila dépensé beaucoup d'ingéniosité pour que ses lecteurs prennent vraiment les vessies pour des lanternes. Je vais vous résumer, en les commentant brièvement, les deux colonnes que M. Philouze a données à l'Êre nouvelle :
1° Joseph Caillaux est un maître technicien admiré même par ses adversaires. (]l n'y parait guère, depuis une semaine surtout) :
2° La confiance revient. (Ce n'est pas ce qu'indiquent les mouvements du change) :
39 Pour résoudre toutes les difhcultés, il faut d'abord (l'nvincible confiance du pays dans sa devise ». (Phrase extraite du chœur des soldats) :
4 Puis 1il faut des réalités tangibles (Tu parles !), «en
d'autres termes, de l'argent pour les échéances ». (Soyons sérieux |) ;
5° On en aurait si, au lieu d'augmenter de 4 méchants milliards la circulation, { on avait eu le courage d'en demander carrément une dizaine ». (Ça, c'est un peu brutal) ;
6° Enfin, 1l ne faut plus faire d'inflation. Pour ne plus faire d'inflation, 1l faut savoir quel est le montant de la circulation, l'arrêter net et briser les planches à imprimer les billets et les bons.
(lci, au premier coup, vous applaudissez. Mais attendez la fin) :
7° La circulation comprend les billets et les bons. Nous additionnons, et nous interdisons à l'Etat d'émettre de nouveaux bons. Le gouvernement dira qu'il ne veut plus accroître la dette flottante. |
(Oui, mais, et c'est la toute l'affaire, l'Etat s'interdit d'émettre des Bons [que personne ne lui prendra plus}, mais il se laisse la faculté de remplacer les Bons par { des moyens de paiement » que la Banque lui fournira.)
En résumé, M. Hyacinthe Philouze se donne beaucoup de mal pour dire que les bons non renouvelés seraient remboursés par des billets de banque émis spécialement par la banque de
France.
Voilà la € grande idée » de Caillaux, qui a changé dix fois de costume depuis six mois, mais qui, bien ou mal habillée, a toujours le visage de la hideuse banqueroute.