‹ L'état, les finances et la monnaieChapitre 281 sur 309 · LE FRANC A CINQ SOUS · texte numérisé non relu

LE FRANC A CINQ SOUS

franc était à dix sous.

Trois ans après, l'étonnant Lasteyrie ayant régné, l'ébloui Clémentel lui ayant succédé, Caillaux régnant, le franc est à cinq sous.

Depuis trois ans, le franc a suivi la pente, doucement, s’arrêtant de temps à autre, remontant un peu, mais finalement attiré invinciblement par l'abime. Le voici au point où la pente devient rapide et où la chute s'accélère. Le franc est aujourd'hui au point d'où le mark, après une descente lente, partit pour sa grande et folle aventure. Raison : il va toucher ce que nous avons nommé le butoir-or du franc, qui est aux environs de 0 fr. 20. Lorsque le dollar dépasse 20 francs, la situation monétaire devient tout à fait sérieuse. (Les personnes qui voudront connaître les raisons techniques de cette affirmation pourront se reporter au Mystère de la rue de Rivoli ; v. plus haut, pages 238-250.)

Trois fois déjà, deux fois au temps de Poincaré, une fois

EF: 1922, au moment de la Semaine de la Monnaie, le

au temps d'Herriot, le franc est arrivé aux bords de l'abîme. Il y arrive de nouveau avec Caillaux, avec le faux génie financier qui devait rétablir la confiance. Evitera-t-on la chute cette fois ? Je ne sais pas du tout comment cela pourrait se faire si nous demeurons dans le régime parlementaire.

Pourquoi le franc tombe-t-1l? Parce que la confiance s’en va. Mais il faut expliquer ce phénomène. Chacun sait que les raisons de la confiance, ce sont les actes. De quels actes s'agit-il?

Caillaux, à son arrivée au pouvoir, a inspiré confiance à de nombreux bourgeois. Pourquoi? Parce qu'il vivait sur une réputation usurpée de grand financier. Mais ceux qui lui faisaient confiance, en France et à l'étranger, attendaient de lui des actes, et non des déclarations sentimentales.

Ces actes devaient intéresser :

1° Le budget, c'est-à-dire la gestion des finances régulières de l'Etat ;

29 La trésorerie, c'est-à-dire le problème exceptionnel qui à été posé par la liquidation de la guerre et qui est, cette année, tout à fait angoissant.

En ce qui concerne le budget, Caillaux, malgré les apparences, a échoué : en effet, ses projets d'équilibre budgétaire sont rendus vains par avance par la baisse du franc, qui obligera l'État à majorer les traitements des fonctionnaires.

Caillaux n'a pas compris que la première opération à faire, après son arrivée au pouvoir, c'était de provoquer une remontée du franc, ce qui était parfaitement possible en annonçant la cession des monopoles.

En ce qui concerne la trésorerie, c’est l'échec total. Caillaux n'a encore rien trouvé d'autre que de faire de l'inflation, c'est-à-dire de fabriquer de la fausse monnaie, pour rembourser les bons du Trésor et du Crédit national qui viennent à échéance à partir de juillet.

Joseph Caillaux vient de perdre une prodigieuse occasion d'utiliser un redressement financier pour sa réhabilitation.

Sachant, comme il le sait, qu'il n'y a, et qu'il ne peut y avoir, aucun moyen de rembourser ces vingt milliards de bons, qui viennent à échéance cette année, 1l lui fallait en préparer la consolidation presque totale, qui pouvait parfaitement être obtenue. Et voici comment :

Si l'Etat est menacé de non-renouvellement par les porteurs de bons, c'est parce que lesdits porteurs, voyant le franc baisser depuis trois ans, constatant qu'ils ont déjà perdu 30 à 40 % (en valeur de capital, ou en puissance d'achat du revenu) depuis 1922, préfèrent investir leurs capitaux en valeurs échappant aux fluctuations du franc.

Pour donner à ces porteurs le désir, la volonté de renouveler leurs bons, 1l faut leur offrir une certitude de remontée du franc-papier. Ainsi, si, dans les six à huit mois précédant les échéances, le franc remonte sensiblement, le renouvellement général est presque certain.

Joseph Caillaux avait encore la possibilité de provoquer cette remontée du franc à son arrivée au pouvoir.

Mais s'il en avait eu le goût, il aurait fallu qu'il prît notre programme, dont le premier article est la fermeture du

Parlement.

Il n’en a rien fait, et voici le franc à cinq sous.

POURQUOI LE FRANC BAISSE AVANT LES ÉCHÉANCES DIFFICILES Caillaux n’a pas rétabli la confiance. Done, le franc baisse

Mais le franc ne baisse pas parce que le visage de Ce a cessé de plaire.

Il baisse parce que les faits, et les menaces de faits, font naître la crainte des porteurs.

Premièrement, le ministère ayant annoncé offhciellement que l’on ferait de l'inflation, la menace d'inflation prochaine détermine une baisse. Mais le gros mouvement ne se produira que lorsqu'il n'y aura pas de doute possible sur l'opération prévue. Par exemple, le vote de la loi nécessaire engendrera une baisse. Donc, tendance du franc à la baisse à cause de cette menace d'inflation qui se précise chaque jour.

Mais le franc baisse parce que, dès maintenant, les diffcultés de trésorerie de Joseph Caillaux apparaissent de la manière la plus inquiétante.

Le dernier bilan de la Banque de France les a révélées. Regardez ce bilan : il est joli ! Il en dit long sur la situation, et le commentaire qu'en a donné le gouvernement en dit encore plus long pour qui sait lire.

Les avances à l'Etat sont en augmentation de | milliard 350 millions, et le portefeuille, en augmentation de 580 millions, se tient à 5 milliards.

L'Etat, dès le 4 juin, voit sa marge de prélèvements légaux réduite à 800 millions.

Il apparaît donc que, le mois prochain, il ne disposera pas des deux milliards qui lui seront nécessaires pour rembourser les bons qui ne seront pas renouvelés.

Ce fait fait naître la plus sérieuse inquiétude ; mais ce qui aggrave l'inquiétude, c'est l'explication que le ministre des Finances a cru devoir donner du fait que le bilan de la Banque publiait. Et voici son explication :

L'attention doit être appelée sur la nécessité d'analyser le montant de l'augmentation des avances de la Banque de France à l'Etat qui figurent dans les bilans hebdomadaires.

C'est ainsi que la caisse centrale du Trésor reçoit de divers établissements, et principalement de maisons de banque, des

dépôts en compte courant ; des retraits importants s'effectuent au moment des échéances. Du 27 mai au 3 juin ces retraits se sont élevés à 670 millions.

On voit donc que si le bilan de la Banque de France du 4 juin fait apparaître par rapport au bilan précédent une augmentation des avances à l'Etat de 1.350 millions, le prélèvement opéré provient, entre autres causes, pour plus de la moitié, d'opérations purement bancaires et a été nécessité par des besoins momentanés des établissements privés ayant un compte de dépôt à la caisse centrale du Trésor.

Ce communiqué des Finances est fait du ton le plus naturel. Mais le fait qu'il veut expliquer ne l’est pas du tout.

Ce fait révèle que le ministère oblige les banques à lui faire des avances directement. Que les banques aient un compte courant au lrésor pour les coupons, vous le concevez. Vous concevez beaucoup moins que les banques remettent à l'État, qui n'est pas banquier, des centaines de millions en compte courant. Si elles le font, cela veut dire que le ministère, pour les besoins du Trésor, les oblige à lui prêter directement leurs disponibilités. Cette opération se faisait, avant Caillaux, par l'intermédiaire de la Banque de France, avec l'apparence d'une justification d'escompte. Joseph Caillaux le fait brutalement sans justification.

Ces expédients de trésorerie ne peuvent jamais durer longtemps. Il faut rendre l'argent au moment des échéances. L'État, n'ayant rien à lui, va puiser au compte d'avances de la Banque de France.

Ci, pour la semaine écoulée, | milliard 350 millions d'inlation, pour ne tenir compte que de ce qui est indiscutable.

Là-dessus, la livre saute au-dessus de 100 francs, le dollar passe à 20 fr. 50, et les autres monnaies suivent le mouvement, naturellement.

IT

Page 1