CHAPITRE IV
Novembre 1920.
B A, BA Qu'est-ce que la monnaie ?
OMMENÇONS par le commencement : il nous faut rappe- (à ler les choses simples, élémentaires, que nos grand’ mères connaissaient parfaitement, que nous avons oubliées, au temps où le mouvement des monnaies nous paraissait aussi régulier que la course des astres, et que nous avons peine à retrouver, maintenant que le jeu monétaire ressemble fortement à celui de feu Robert Houdin, qui fut prestidigitateur.
Nous sommes nés dans un temps où la monnaie était solide, saine, et, si elle variait, c'était si peu sensible que nul ne s’en apercevait. Nous vivons dans un moment où la monnaie est plus changeante que l'humeur féminine ; plus on en possède, moins elle vaut. Elle saute, monte et descend. L'État u’il n’en est rien, et que notre monnaie d'aujour-
afirme q le à celle qui trébuchait en 1914.
d'hui est en tout semblab
La contradiction entre ce que chacun peut constater et les déclarations de l'État a troublé les idées. Qu'est-ce donc que notre monnaie? Quest-ce qu'un franc ? On ne sait plus, et il se forme dans le grand public, et même chez des ( techniciens )) les idées les plus fantaisistes sur la monnaie. Pendant ce temps, des hommes, qui sont dans le secret de la prestidigitation, font de très brillantes affaires grâce au trouble dans les idées. À l'abri de la fiction monétaire présente, s’accomplissent d'énormes opérations qui ont tout le caractère de l'escroquerie et du vol. Nous disons bien : ESCROQUERIE et VOL, car il ny a pas d'autres mots pour nommer ces opérations. Pénétrons-nous de cette vérité que l'un des problèmes les plus importants aujourd'hui est le problème monétaire. Pour en saisir les termes, il nous faut chasser de notre esprit ces idéss qui courent les rues : que la valeur de notre monnaie est fonction de nos exportations, de notre balance commerciale, que le change ne peut être stabilisé que par le jeu des forces économiques jouant librement au cœur obscur des choses. Et ne pas laisser répandre les jolies âneries comme celle qu'a inventée M. Roger Franc, le lanceur de l'Ustica, qui publia naguère, dans son manifeste, que le capital-roulement (crédit et circulation fiduciaire) n’est qu'une convention, grâce à laquelle les échanges s'opèrent. Il y a un certain nombre de braves gens, fort peu informés, qui croient que la circulation métallique et fiduciaire ne repose que sur des conventions. Les personnes sensées qui ont la bonne fortune de posséder un louis d'or dans leur poche savent qu'elles tiennent autre chose qu'une convention. Et les billets de banque qui me permettent de manger et de me vêtir, même aujourd'hui, ont une tout autre valeur que celle d'une simple convention. Voilà ce qu'indique le bon sens, lequel a raison. Mais pourquoi? Remontons au commencement.
La monnaie, de métal ou de papier, n'est pas une conven-
tion. C'est une belle et solide réalité, qui est une marchandise ayant une valeur propre, ou qui est la représentation d’une marchandise, d'un produit occupant une place dans l'espace.
La monnaie est une marchandise incorruptible, ayant une utilsation industrielle certaine, pouvant être fragmentée sans rien perdre de sa valeur, et qui, variant faiblement de valeur par rapport à elle-même, pendant un temps assez long, peut servir de commune mesure pour évaluer la valeur des autres marchandises et rendre aisés les échanges, tant à cause de sa fxité qu'à cause de sa mobilité.
Voilà une vérité simple, que l’on peut retrouver dans tous les manuels, où elle est exposée en dix, cent ou cinq cents pages, qui a été à la base de tous les échanges depuis les temps les plus reculés. Les produits ne s'échangent que contre des produits, et non contre des { conventions ». Vous produisez du blé pour avoir de la laine, du fer pour avoir du bois ; lorsque, après avoir travaillé et avoir obtenu en échange de vos produits ce qui est nécessaire à votre consommation immédiate, il vous reste quelque produit périssable, en excédent, vous cherchez à l'échanger contre un produit non périssable afin d'obtenir plus tard, dans un jour sans pain, votre aliment. C’est alors que vous avez particulièrement besoin de monnaie.
Or, toute marchandise peut être une monnaie. En échange de votre produit en excédent, on peut vous remettre un sac de blé, ou un tas de bois, ou une pièce de fer, dont vous pourrez vous servir le lendemain, ou la semaine suivante, ou le mois suivant. Mais ces monnaies ont l'inconvénient de se transporter difficilement, de perdre de leur valeur par la corruption physique, et de changer de valeur selon les saisons ou les années, selon les frais qu'entraine leur production. Enfin la plupart des marchandises ne sont pas divisibles sans
perte de valeur, ce qui les rend impropres aux petits échanges.
Au contraire, les métaux précieux n'ont aucun de ces inconvénients ; c'est pourquoi on les a choisis comme monnaie, l'or en tête de ligne parce qu'il est, de tous, cleui dont la valeur est Ja plus stable, non seulement à travers les ans, mais à travers les siècles. Les frais de production de l'argent varient d'une année à l'autre : les frais de production de l'or varient beaucoup moins. En outre, une monnaie ne valant que si elle peut cesser d'être monnaie pour retourner à une destination industrielle, l'or présente cette supériorité sur l'argent que son utilisation industrielle ne décroît pas. C est ainsi que l'or est le type le plus pur de la marchandise-monnale, qui traverse les mers, et les siècles, sans s'altérer et avec les moindres variations de pouvoir d'échange. Enfin, essentellement, une monnaie d'or ou d'argent, ce n'est pas un disque de métal sur lequel on inscrit un chiffre, c'est un poids déterminé de métal. La valeur d'un louis ou d'un napoléon nest pas déterminée par l'inscription ( vingt francs » que chacun pouvait y lire du temps qu'il en circulait. Effacez l'inscription ; il reste un lingot qui vaut par lui-même. C'est le lingot qui détermine la valeur d'échange de l'unité monétaire nommée franc. Un franc en France, ce n'était pas une | convention ; c'était un poids d'or déterminé, sensiblement | le tiers d'un gramme d'or. C'était ainsi en 1914, et même un
peu plus tard, et théoriquement c’est encore ainsi. Mais 6 pratiquement il n'en est rien : un franc d'aujourd'hui, c'est à peu près la neuvième partie d'un gramme d'or. Si vous voulez vous rendre compte de la valeur de cette méchante petite vérité, faites avec nous le calcul suivant :
Un citoyen de vos amis vous devait, en 1914, un millier de francs ; c'était sensiblement trois cents grammes d'or que, au jour du remboursement, vous pouviez échanger contre une quantité de marchandises mesurées par l'or, notre commune mesure ; ce citoyen s'acquitte envers vous aujourd'hui ;