QUI PROFITE DE LA DÉPRÉCIATION DE NOTRE MONNAIE
Qui profite de la dépréciation de notre monnaie? En première ligne, l'étranger. D'abord l'étranger débiteur de la France avant 1914, ensuite l'étranger acheteur payant à terme. Et, parmi les étrangers, les banquiers. En même temps qu'eux, un certain nombre de banquiers français.
Comment ? C'est simple et subtil à la fois. Cela crève les yeux lorsque l'on a vu le mécanisme du jeu.
Que chacun se mette bien dans la tête, pour l'intelligence de ce qui va suivre, que les règlements internationaux se font en or, ou sur la base de l'or, et non autrement. L'or est la seule monnaie des règlements internationaux, l'or ou ses équivalents en marchandises.
Ceci dit, considérons que l'étranger nous devait, en 1914, mettons, pour la commodi*é du raisonnement, 30 milliards (le chiffre importe peu; l'essentiel, c'est de savoir que l'étranger était notre débiteur). 30 milliards à 4 %, cela faisait 1.200 millions à nous verser annuellement. Mais en or. Si l'étranger, usant de la facilité que lui offre le cours forcé en France où, légalement, un billet de 20 francs vaut une pièce d’or de 20 francs, nous dit aujourd'hui : « Je vous dois chaque année 1.200 millions de francs ; les voici, en papier », que nous donne-t-il en or? En chiffres ronds, de 400 à 500 millions or. La France est purement et simplement volée.
Exemple de vol : une banque étrangère, que nous ne nommons pas, a emprunté en France, avant la guerre, pour des obligations d'une société de son pays, 10 millions de francs. À cette époque chaque Français obligat ire a versé par obligation 500 francs-or. Pendant la guerre, la société dont il
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s'agit n'a pas payé les intérêts, pour raison de force majeure. Ses obligations sont tombées en France à 250 francs. Aujourd'hui, profitant de la situation actuelle, et d'accord avec une banque française, elle rembourse, avec une prime sur le cours français, à 320 francs-papier. L'obligataire, croyant faire une bonne affare, accepte le remboursement. Vous voyez ce qui se passe : pour rembourser ses 10 millions qu'elle a reçus en or, la banque va verser 320 francs-papier par obligation, soit 6.400.000 francs-papier, soit un peu plus de 2 millions-or. Bénéfice pour l'étranger et perte pour la France : 8 millions d'or ! Vous pensez bien que la banque française qui aide à faire le remboursement recevra une honnête commission sur cette merveilleuse affaire. Voilà un fait qui fait comprendre d'un seul coup comment et pourquoi le régime de la déprécation monétaire sous le cours forcé est littéralement l'âge d'or des banquiers.
Autre exemple : le paiement des coupons de valeurs étrangères. Ici, le jeu est le suivant ; ou bien des sociétés ou des banques étrangères qui devraient payer leurs coupons en francs-or les paient en francs-papier et réalisent ainsi un bénéfice de 200 %, — ou bien des banques françaises ou établies en France touchent les coupons de leurs clients en francs-or à l'étranger et les paient à leurs clients en France en francs-papier, ou avec une prime de l'or tout à fait insufhsante, Dans le premier cas, la France et les porteurs de valeurs sont volés ensemble ; dans le second cas, seuls sont volés les porteurs detitres, mais en même temps la France, si l'opération est faite par une banque étrangère établie en France et qui envoie ses fonds à son siège central à l'étranger.
Bref, la dépréciation de notre monnaie, masquée par le régime du cours forcé, permet aux débiteurs de la France de liquider leurs dettes à 301% de leur valeur. Mais il y a plus : en exploitant cette dépréciation et l'instabilité de la monnaie,
l'étranger trafiquant avec nous trouve le moyen de réaliser un sur-bénéfice, aussi bien à la vente qu'à l'achat, c'est-à-dire quil nous fait payer ses marchandises au-dessus de leur valeur et qu'il achète les nôtres au-dessous de leur prix. Ceai demande quelques explications, car il nous faut saisir comment ce jeu se produit, d'une part par les manœuvres frauduleuses des cambistes, d'autre part par l'exploitation des majorations de salaires.
Maïs, d'abord, éliminons une idée qui fausse l'observation et l'analyse : on dit communément que l'étranger à change élevé nous achète nos marchandises trois fois moins cher parce que sa monnaie vaut trois fois plus que la nôtre. C'est une illusion ; exemple : le citoyen des États-Unis qui déjeunait sur le boulevard en 1914 dans un restaurant moyen payait son repas ? francs, soit, alors, | dollar. Aujourd'hui il le paie encore un dollar, mais, en francs d'aujourd'hui, le même repas est chiffré 15 francs. Le bénéfice de l'Américain ne vient donc pas de ce que le dollar vaut 15 francs, puisque cela ne lui donne pas droit à une pomme de terre frite de plus, le prix de nos marchandises s'étant tout naturellement élevé dans la mesure où notre monnaie perdait de sa valeur. Le bénéfice de l'Américain vient d'une autre cause, à savoir que les salaires et bénéfices aux États-Unis se sont élevés absolu ment, en or, pendant la guerre ; un ouvrier, un employé, un commerçant, un industriel américains touchent plus de dollars et de vrais dollars en 1920 qu'en 1914. Ceci vient des bénéfices que l'Amérique a réalisés pendant la guerre, et des prix quelle nous a fait payer pour ses fournitures depuis la guerre. L' Américain a plus de dollars à dépenser chez lui et chez nous qu'en 1914, parce qu'il a produit pendant que nous nous battions. Prix, salaires et bénéfices se sont auzmentés absolument chez lui : c'est ce qui lui assure un avantage lorsqu'il vient acheter chez nous. Il faut donc dire que,
ayant plus produit que nous, ayant moins dépensé, ayant de moins lourdes charges d'État que nous, tout citoyen américain a entre les mains plus de moyens d'échange que chacun de nous. Si notre monnaie était parfaitement saine, l'Americain se trouverait devant nous avec les mêmes avantages.
En ce qui concerne les échanges de marchandises, ce n'est pas la dépréciation de notre monnaie qui permet à l'étranger de nous dépouiller, ce sont les fluctuations d'une monnaie instable qui fournissent aux pays à monnaie stable le moyen de faire leurs règlements à bon compte et de majorer les nôtres.
Mais qu'est-ce qu'une monnaie instable, et quelles sont les causes de son instabilité?
La monnaie instable, c'est essentiellement une monnaie de papier non convertible en monnaie métallique aux guichets des banques, soumise au cours forcé et dont la valeur change entre les mains de son possesseur, sans altération visible. Une monnaie d'or est, par définition, stable ; l'État peut l’altérer, en changer le titre, mais il ne peut altérer que les pièces qu'il tient dans ses coffres. Les pièces qui se trouvent chez les particuliers lui échappent, et, s'il veut les traiter comme les pièces altérées, il reste toujours aux particuliers la ressource de les convertir en lingots de métal ayant leur pleine valeur. Il n'en est pas de même de la monnaie de papier, qui peut être altérée, dépréciée, même lorsqu'elle se trouve dans les coffres des particuliers, par les moyens d'inflation artificielle que nous avons décrits. Mais il y a une autre voie de dépréciation qui se produit automatiquement par l'élévation nominale du prix du travail.
Explications : pendant et depuis la guerre, le prix de la vie a augmenté absolument : |° parce que la production a coûté plus cher, 2° parce que les frais généraux nationaux ou charges publiques, incorporés au prix des choses par les cent
voies de l'impôt indirect, réduisaient le pouvoir d'achat de chacun. Devant ce fait, on a réclamé des augmentations de salaires. L'augmentation ne pouvait être obtenue que par un seul moyen : augmentation du travail patronal et ouvrier aboutissant à une augmentation de la production, ayant comme conséquence une répartition des frais généraux particuliers et nationaux sur un plus grand nombre d'unités produites, donc, diminution des prix de revient, des prix de vente et augmentation du pouvoir d'achat de la monnaie (à condition que celle-ci soit stable).
On a fait l'inverse, ou plutôt, on a vécu dans la fiction. Si nous avions eu une monnaie stable, nous nous serions aperçus que l'augmentation des salaires sans augmentation de production ne pouvait être qu'une fiction. Avec une monnaie instable, personne n'a vu au début ce qui se passait.
Les augmentations de salaires ont été faites en francspapier. Qu'en est-il résulté? Une dépréciation de la monnaie, tout simplement, comme on le comprend aisément par un calcul très simple :
Imaginons que les salaires soient augmentés de 100 % sans que la production augmente parallèlement. Quelle sera la valeur de l'ensemble des produits fabriqués? La valeur absolue n’en sera pas changée d’un centime ; mais la valeur nominale en sera augmentée d'autant. Ce qui était chiffré 1 franc sera chiffré 2 francs, mais la monnaie de papier avec laquelle on paiera diminuera de valeur, absolument, de moitié. On s’en rendra difhcilement compte à l'intérieur. Mais à l'extérieur, le change le marquera instantanément, car aucun pays étranger ne consentira à nous payer un sac de blé deux fois plus qu'il ne vaut. L'étranger ne nous donnera jamais autre chose qu'un sac de blé contre un sac de blé. Avant l'augmentation, un sac de blé vaut 30 francs en France et 6 dollars en Amérique ; après l'augmentation des salaires, le
sac vaudra 60 francs en France et toujours 6 dollars en Amérique. Le sac s'échangera toujours contre un sac. Mais 30 francs ne s'échangeront plus que contre 3 dollars. Rien de changé, sinon la valeur de la monnaie, Mais les conséquences de ce changement sont immenses et ruineuses pour le pays à monnaie instable.
Si tous les règlements internationaux se faisaient au comptant, cela n'aurait pas grande importance. Mais un grand nombre se font à terme, parfois à long terme. Et voici les conséquences :
Un étranger vous achète en France 1.000 francs de marchandises, payables à trente jours. Il doit à la France. 1.000 francs d'or. Une dépréciation de 10 % se produit entre l'achat et l'échéance : il ne verse à la France que 900 francs d'or, qui sont convertis en 1.000 francs de papier par son
RE créancier.
Inversement, vous achetez à l'étranger,chezlui, |.000francs de marchandises. Après cette dépréciation, vos 1.000 francs représentent 900 francs d'or. L'étranger vous débite en francs. Une remontée du franc se produit avant l'échéance : alors, au lieu de verser 900 francs-or, c’est 950 ou 1.000 que la France donnera.
Ainsi l'étranger à monnaie saine et stable, surtout l'étranger dont la monnaie est au pair de l'or, a le plus grand intérêt à faire baisser le franc tant qu'il est notre débiteur et à le faire monter s'il devient notre créancier. De là les mouvements baroques et inexplicables du change, de là les manœuvres de l'étranger pour appuyer et entretenir chez nous l'agitation pour l'augmentation nominale des salaires qui détermine directement l'inflation fiduciaire. Cela continuera tant que l'étranger aura quelque chose à acheter chez nous : marchandises, terrains, titres, usines, etc. Chiffrez un peu avec nous pour vous représenter ce que ces manœuvres
signifient : imaginez (ce qui est d’ailleurs indiqué par la réalité) que l'étranger veuille acheter chez nous pour [0 milliards de terrains, d'usines et autres choses. Il traite et fait son prix au moment où le dollar est à 10 francs. Il demande un règlement en plusieurs échéances. Au moment du traité, cela lui fait 5 milliards-or à donner à la France. Peu après, il déclenche une agitation révolutionnaire : les salaires montent, le franc baisse, le dollar monte à 15. Au règlement il paie bien 10 milliards en billets, mais seulement 3.300 millions en or.
Ainsi sommes-nous victimes de tous côtés des manœuvres de la finance étrangère ; les pays qui détiennent l'or, et qui ont conservé une monnaie intérieure convertible en or, donc stable, nous tiennent à merci en jouant sur l'instabilité de notre monnaie de papier. Avec ce jeu, plus nous vendons, plus nous nous ruinons. Exporter dans ces conditions, c'est faire un métier de dupes. Nous avons gagné la guerre, mais maintenant nous payons un lourd tribut à ceux qui se sont enrichis pendant que nous nous battions. Notre instabilité monétaire nous livre à la ploutocratie internationale qui prélève sur nous, depuis 1918,un impôt formidable. Or l'État français, maître de notre monnaie, est seul capable de nous défendre. Voit-il? Sait-il? Veut-il agir ? On demeure confondu devant son inaction.