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ÉVALUATION DE LA CRÉANCE FRANÇAISE

(en milliards)

Francs-or Francs-papier

En 1919, par M. Louis Dubois

Mai 1920, par MM. Millerand et Loucheur . . . » 210 Décembre 1920, par le gouvernement. . . . . . » 218 Février 1921, par MM. Briand et Loucheur. . . 137 » Février 1921, par MM. Briand et Loucheur. . . 110 171 (?) Août 1921, chiffre accepté par la Commission des

Réparations et par le délégué de la France . . . 85 106 (?)

Donc, conclut Tardieu, le représentant de la France abandonne 94 milliards sur les évaluations de 1919, 112 milliards sur les chiffres de 1920, ou 65 milliards sur les chiffres de février 1921. Et il en demande compte au président du Conseil, lequel a pas mal d'autres comptes À rendre. M. Tardieu demandant des comptes à MM. Briand et Loucheur, c'est beau à voir. Mais ceci est une autre histoire. Il y a de sérieux comptes à demander à ces messieurs, mais quand M. Tardieu se sert de ces chiffres pour les attaquer, il leur fait la partie trop belle.

La question serait de savoir comment la créance française descend de 137 milliards de francs-or à 110 milliards, puis à 85 milliards des mêmes francs, car il s’agit là de grandeurs comparables. Là-dessus, la discussion serait simple et nette. Il n'y aurait aucun moyen d'embrouiller la question. Ce serait là une discussion où apparaîtraient vraiment les seules préoccupations de l'intérêt national. Mais lorsque M. Tardieu éblouit le public avec des comparaisons sur les francspapier, cela ne devient plus qu'une bataille parlementaire, car M. Tardieu sait d'avance que 70 % au moins des parlementaires seront hors d'état de suivre la discussion, et que, au surplus, on peut discuter à l'infini sur les méthodes d'éva- Juation du franc appliquées par M. Loucheur.

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— Vous aviez réclamé 218 milliards de francs-papier ; vous en toucherez 106, dit M. Tardieu. Vous abandonnez donc 112 milliards !

Avec cela, il y a de quoi renverser Loucheur et mettre Tardieu à sa place. 112 milliards, ce n’est pas une mince affaire. Sans avoir le moindre goût de défendre M. Loucheur, il faut dire que ce procédé de discussion est celui de la poudre aux yeux. Ou bien M. Tardieu ne sait pas calculer, ou bien il est de fort mauvaise foi. En effet :

19 Les 218 milliards de francs-papier réclamés par le gouvernement en décembre [920 sont des francs-papiers de l'époque, donc des francs à six sous, si l'on ose s'exprimer ainsi ;

2° Les 106 milliards de francs-papier placés en face des 85 milliards de francs-or réclamés en dernier lieu sont des francs d'après-demain, et même de 1932, donc des francs à dix sous, à quinze sous, à vingt sous, car M. Loucheur les a calculés en supposant que le franc atteindra le pair dans huit ans d'ici, ce que M. Tardieu n'ignore pas, puisque c’est lui qui a provoqué ces explications de M. Loucheur et puisqu il s'y réfère dans sa lettre au président du Conseil.

Donc, ou bien M. Tardieu ne sait pas calculer, oubliant les principes élémentaires de l'arithmétique qui enseignent que l'on ne compare pas des unités de grandeurs différentes : ou bien, il sait calculer et ne cherche qu'à éblouir le public avec des chiffres auxquels le malheureux public ne comprendra rien. Dans les deux hypothèses, la manœuvre de M. Tare dieu est sans intérêt pour le pays.

Mais — mais il reste

LE COMPTE LOUCHEUR — M. Tardieu n'ignore pas qu 1] embarrassera fortement M. Loucheur. Mais ce n'est pas pour les raisons qu'il annonce. En effet, si les comparaisons de chiffres qu'il fait ne tiennent pas debout, il y a, dans sa

lettre, une accusation qui n'est pas sans fondement. I] écrit :

L'adhésion. de la France à une telle fixation implique pour notre pays, aux lieu et place de l'Allemagne, et contrairement au traité de Versailles, 7 milliards d'impôts nouveaux.

Ici, M. Tardieu a raison. Mais 1l ne dit pas pourquoi. Mais il ne dit pas comment cela pourrait être évité.

L'argumentation cachée de M. Tardieu fait face à l'argumentation de M. Loucheur. Celui-ci a prévu, dans son évaluation d'avenir des francs-papier, que plus le franc montera, moins nous recevrons de l'Allemagne, nécessairement, de valeurs francs-papier. Le nombre de francs-or ne variera pas ; mais celui des francs-papier baissera chaque année. M. Loucheur ajoute, et 1l a raison, que ce fait n'aura aucune importance puisque, le pouvoir d'achat du franc montant en France même, un nombre moindre de francs-papier sufñra pour couvrir des dépenses qui diminueront d'année en année. Raisonnement juste en ce qui concerne les versements à faire pour la reconstruction des régions libérées, le coefficient de construction baissant dans la proportion où remonte le franc. Mais raisonnement faux en ce qui concerne le paiement des annuités aux pensionnés, aux retraités, aux rentiers, toutes ces annuités étant inscrites, sur les livres de l'État, en francs, sans qu il ait jamais été indiqué si ces francs sont en or ou en papier. On a inscrit francs, sans s'occuper de la valeur du franc, comme l'eût fait un marchand de vins comptant ses tonneaux, sans s'occuper de les distinguer en feuillettes et demi-muids. L'erreur de comptabilité étant faite, l'État aura toujours à payer le même nombre de francs, que Le franc soit à six ou à vingt sous. Et comme, dans l'hypothèse de M. Loucheur, le franc doit rejoindre le pair en huit ans, à ce moment-là, nous recevrons de l'Allemagne un nombre de francs-papier trois fois moins grand qu’en 1921, et, par conséquent, il faudra demander le complé-

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ment à l'impôt. C'est clair, évident, incontestable, et parfaitement absurde.

Comment M. Loucheur se tirera-t-il de là? On imagine que lorsqu'il aura discuté pendant deux heures avec M. Tardieu, lorsqu'ils auront l'un et l'autre terrassé la Chambre avec des considérations sur les francs-or et les francs-papier, sur la valeur du franc-papier en 1929, les députés auront la cervelle en bouillie, et ils voteront, sans s'occuper de savoir comment le problème sera résolu, pour le clan Briand ou pour le clan Tardieu, selon que l’un ou l'autre auront travaillé les chefs de groupes avant la séance. Mais il y a là la matière d'un sérieux coup à tout ministère, présent ou futur, tant que nous resterons dans l'invraisemblable gâchis où nous avons été placés par une comptabilité faite contre le bon sens.

Le service de la dette exigeant plus de 12 milliards, celui des pensionnés 2 ou 3, où prendra-t-on les 15 milliards nécessaires lorsque, le franc étant au pair, les impôts et l'annuité allemande rendront trois fois moins qu'aujourd'hui à

Actuellement, il ny a pas un ministre qui ne soit obligé de s'arrêter court à la tribune si on lui pose la question à fond. Évidemment, on peut s'en tirer à la Chambre, parce que la discussion tournerait rapidement au débat parlementaire, et parce que c'est un jeu de l’embrouiller en dix minutes. C'est peut-être la raison pour laquelle l'effet de M. Tardieu sera raté. Et puis M. Tardieu ne doit pas désirer de poser la question à fond. Ce qui se passera dans quatre ans, ou dans dix ans, on peut considérer qu'il s’en fiche, et M. Briand s'en contre-fiche. Nous sommes convaincu que M. Loucheur ne s'en désintéresse pas, car il voit tout de même plus loin que ces messieurs, au delà de ses ambitions personnelles. Nous

avons assez combattu M. Loucheur pour dire notre sentiment sur ce point. Mais, qu'il s'en préoccupe ou non, présentement, il ne s'est pas placé dans les conditions néces-

saires pour résoudre le problème, lequel n'est pas insoluble, à condition que l'État ose avouer l'erreur énorme de comptabilité qu'il a commise.

L'aventure où nous conduit le franc-papier est de celles qui exigent des hommes d'État un courage qu'ils n’ont pas montré jusqu'ici. L'État a contracté depuis deux ans des dettes avec des francs à six ou huit sous, qu'il devrait payer, si l'on n'y prend garde, avec des francs à quinze et vingt sous. Comme ce serait impossible, il ferait une faillite honteuse, et stupide, parce qu'elle ne résulterait que de l'erreur de comptabilité qu'il a faite. Le moment est venu de chercher les moyens de procéder à la rectification qui s'imposera inévitablement. Il faut prévoir, organiser la rentrée officielle de Son Excellence le Franc-Or, seule base des budgets bien équilibrés et des prévisions raisonnables. Sinon les finances de l'État demeureront le chantier où tous les ouvriers travaillent avec des mètres différents, jusqu’au jour où, devant l'impossibilité de travailler, les ouvriers chasseront le soviet des mauvais architectes.

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