CHAPITRE II
9 mai 1921.
blique et d'être condamné selon la juste ou l'injuste
rigueur des lois, nous ne cesserons désormais de désigner l'inflation fiduciaire, faite dans les formes où elle s’est produite, sous son véritable nom : fabrication de fausse monnaie. Dans les écoles, petites ou grandes, de ladite République, on nous a appris à blâmer les rois et princes qui altéraient les monnaies. Nos maîtres avaient bien raison : que l'altération des monnaies soit faite par une Majesté, une Altesse sérénissime ou un Conseil d'Excellences, elle est tou- Jours un fait condamnable. Et la fabrication de la fausse monnaie est un fait encore plus grave que l’altération de la monnaie: quand les rois et princes grattaient un peu d'or ou d'argent sur les pièces qui rentraient dans le Trésor, on netardait pas à s'en apercevoir à la sortie, et les pièces étaient prises immédiatement pour leur vraie valeur. Quand les États modernes mettent en circulation du papier-monnaie qui ne représente n1 métaux précieux ni marchandises, le public ne s'en aperçoit que longtemps après, et, comme c’est l'ensemble de la monnaie qui se trouve altéré (y compris les billets qui sont dans les poches des particuliers), le fait engendre une succession de troubles qui mettent l'État en péril, Nous
À U risque d'être poursuivi par les tribunaux de la Répu-
nous tenons donc au jugement qui nous a été enseigné sur les bancs de l’école : l'altération des monnaies est déshonorante pour tout souverain qui s y livre. Ce n'est pas notre faute si l'enseignement que nous avons reçu nous porte aujourd'hui à nous élever contre une erreur dont le régime du cours forcé voudrait faire une vérité.
Depuis les temps les plus anciens (au moins depuis que la monnaie existe) jusqu à nos jours, tout a été dit sur les catastrophes qu'’entraîne inévitablement l’altération des monnaies ou la mise en circulation de faux signes monétaires. L'histoire de ces crises est connue ; on sait comment elles se terminent, — fort mal,surtout pour les banques, au moment de la catastrophe finale. Tout a été dit, mais, dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, tout est à redire, surtout de nos jours, où beaucoup d'esprits, qui se croient forts et ne sont que fermés, pensent que le monde a changé de base et que l'expérience historique ne vaut pas pour des paroissiens qui possèdent des automobiles, le cinématographe et la télégraphie sans fil. Tout de même, on est étonné que des hommes qui se sont faits eux-mêmes les guides de l'opinion publique, et qui sont instruits, et qui sont compétents, continuent de propager l'erreur. C’est Le cas de M. Léon Chavenon, le directeur de l'Information.
M. Léon Chavenon a donné à son journal plusieurs articles sur l'inflation. Il est (inflationniste ». Il considère l'inflation comme un moyen de salut. Il l'a écrit dans une lettre à M. Yves Guyot :
« L'inflation monétaire a sauvé le pays. La prospérité publique seule, qui fournit l'aliment de l'impôt, permettra de satisfaire aux exigences budgétaires et de diminuer la circulation : or, la prospérité publique est inconciliable avec une déflation rigoureuse. L'augmentation modérée et permanente de la circulation monétaire est de plus une nécessité
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moderne, » [Ça ne pouvait pas manquer : voilà la nécessité « moderne ).]
Frottons-nous les yeux: nous ne rêvions pas, et c'est dans un journal financier, économique et politique que sont imprimées ces choses. Mais discutons.
DisriNcuons. — Ne confondons pas augmentation de la circulation monétaire normale et inflation fiduciaire. La confusion nous paraît faite dans le texte ci-dessus. La première est, en effet, une nécessité, non moderne, mais de tous les temps, lorsque les nations sont prospères et en croissance. Dans un pays possédant du Papier-monnaie sain, l’'augmentation de la production, le développement correspondant du crédit entraînent nécessairement une augmentation de la circulation monétaire.
a) Je produis pour 100.000 francs de marchandises que je vends aux détaillants à trois mois.
J'a besoin de mobiliser ma créance pour payer mes ouvriers et continuer ma fabrication. Les détaillants acceptent mes traites, que j'escompte à la Banque. Les billets de banque que la Banque me donne sont Ja représentation de mes marchandises, Papier sain, qui vaut de l'or, en dehors de toute encaisse métallique de Ja Banque. Trois mois plus tard, les traites viennent à échéance ; les billets sont passés chez les détaillants qui les remettent à la Banque en échange des effets de commerce qu'ils ont acceptés. Circulation saine.
Je double ma production, et Je produis 200.000 francs de marchandises. Les acheteurs ont eux aussi doublé leur production, donc doublé leur faculté d'achat. Mêmes opérations que ci-dessus. Mais J'escompte 200.000 francs de traites. Je fais sortir de la Banque 200.000 francs de billets. Augmentation de la circulation parfaitement saine. S;
: gne de prospérité.
b) J'ai produit pour 100.000 francs de marchandises. J'a escompté mon papier de commerce. Mais l'État, qui n’a plus d'argent, qui ne veut pas recourir À l'emprunt et qui a besoin de mes marchandises, se fait avancer par la Banque 100.000 francs qui ne représentent ni or ni marchandises ni travail. La quantité de marchandises mises en circulation n'a pas augmenté ; la quantité de signes monétaires a doublé. Le souverain a mis en circulation des coupures de traites qu 1l substitue aux miennes. Si personne ne s'aperçoit du jeu, il achètera mes marchandises avec ses 100.000 francs de billets, et il restera en circulation 100.000 francs d’autres billets qui, ne représentant plus rien du tout, ne vaudront rien. Pratiquement, ce n'est pas ainsi que les choses se passent. Les signes monétaires, doublés, diminuent de 50 A de puissance d'achat.
Circulation malsaine, parce que, littéralement, on a créé de la fausse monnaie.
Je suppose bien que M. Chavenon fait ces distinctions comme nous. Mais il n'était pas mauvais de les rappeler. Passons à ce que M. Chavenon appelle le litige actuel.
L'INFLATION FIDUCIAIRE EST-ELLE UNE NÉCESSITÉ POUR L'ÉTAT? — M. Chavenon écrit : «Si l'augmentation de la circulation fiduciaire apparaît pour l'État une nécessité inéluctable, elle n'en est pas moins déplorable à nos yeux. La meilleure solution actuelle serait la stabilité. Encore un coup, nous ne disons pas : faites cette augmentation, nous disons, si vous ne vous y résolvez pas, que ferez-vous ? »
Donc : l'inflation est un mal, mais un mal nécessaire. Nous avons perdu un bras, perdons-en deux. La morphine est un poison, mais elle devient un poison nécessaire pour le morphinomane. Accordons à M. Chavenon que l'État est bien dans la situation du morphinomane. Il est parfaitement
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exact que, lorsque l'on est entré dans la voie de l'inflation
fiduciaire, il est prodigieusement difficile d'en sortir. Si l'on s'arrête, troubles, comme chez le morphinomane privé deson poison. Mais si l'on continue, on marche au pas gymnastique vers la catastrophe, c'est-à-dire vers l'avilissement total de la monnaie de papier. Alors? L'inflation étant une nécessité de malade qui aggrave la maladie, il faut chercher la guérison par les moyens rigoureux.
COMMENT L'ÉTAT S'EST MIS DANS UNE SITUATION QUI S'OP- POSE A L'AMÉLIORATION DE LA MONNAIE. -— Vous voulez donc faire remonter le franc ? dit M. Chavenon. Prenez garde : vous ruinez l'État : « Sur la base du franc au pair, le revenu annue de la France ne dépasserait guère une trentaine de milliards et le rendement rationnel de l'impôt ne pourrait s'élever aus delà de six ou huit milliards. Voilà la vérité, qu'il serait c1minel de ne pas dire.» Et encore :( Le retour du francau Pal tout en réduisant le chiffre nominal des revenus généraux € . des recettes possibles, conduirait à payer en francs-0f UP dette contractée sur la base du franc-papier, ce qui serait /? ruine de l’État au profit de ses créanciers. »
Parfaitement exact. Situation absurde. L'État ayant 77 prunté des francs, sans jamais tenir compte de la valeur 9€ ces francs, a tenu une comptabilité folle de ses dettes. Il doit 300 milliards. Si le franc revient au pair, tous les prix b ront de deux tiers, les ressources de l'État diminueront Gene la même proportion, nominalement. Mais, le chifre de se dette n'ayant pas changé, l'État ne pourra pas pue créanciers. Nous ne cessons de faire cette démonstration: L'intérêt de l'État est que le franc ne revienne pas 44 Pr. Est-il possible de faire cesser cette opposition de l'État 4 vant les particuliers ? Oui : stabilisons la monnaie, où a sons la comptabilité de l'État, et, en même temps, GENE
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particuliers. Grosse entreprise ? Évidemment. Mais croit-on que les choses s’arrangeront toutes seules? Il faut barrer la route à la catastrophe, organiser les événements et ne pas les
subir.
Sy L'INFLATION MONÉTAIRE A SAUVÉ LA NATION. — Ceci est écrit en toutes lettres dans la lettre de M. Chavenon à M. Yves Guyot. Ne nous indignons pas. Examinons.
En premier lieu, bref historique. L'effondrement du franc et l'ascension des prix datent de 1919. L'inflation fiduciaire est bien antérieure. Pourquoi n’a-t-elle pas produit ses effets avant 1919? Parce que, pendant la période de solidarité financière des Alliés, les avances de la Banque de France à l'État français se trouvaient garanties par le Fonds commun dans lequel la Trésorerie américaine constituait une garantie de premier ordre. La solidarité cessant, la garantie s'évanouit. Les avances de la Banque à l'État ne sont plus garanties que par les possibilités de remboursement de l'État français : ledit État étantdéficitaire, les possibilités de remboursement sont nulles, la valeur du papier émis antérieurement tombe à zéro, le franc s'effondre. L'État continue l'inflation : nouvel effondrement, et nous arrivons en 1920 avec un franc qui vaut six à sept sous d'or.
C'est cette opération qui a, selon M. Chavenon, sauvé la nation. Si l’armée française avait sauvé la France de la même manière, il y a longtemps qu'il y aurait un gouverneur alle-
mand à Perpignan.
Rappelons les conséquences de l'effondrement du franc et
de l'inflation renouvelée :
19 Les prix s'élevant proportionnellement à la dépréciation monétaire, troubles dans toute la nation : revendications ouvrières pour l'élévation des salaires, élévation nominale prise pour uneélévation absolue et qui, nécessairement
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réalisée, fait croire àtous les salariés qu'il n'y a qu'à gueuler fort pour gagner plus ; croyance chez les mêmes salariés que, puisqu on leur donne si facilement plus de francs, c’est qu'ils ont été volés jusque-là ; suite naturelle : poussée révolutionnaire. Puis, déception des salariés qui constatent qu'un nombre accru de francs n’augmente pas leur pouvoir d'achat. Exaspération. Troubles sociaux incessants.
29 Devant l'ascension des prix, détraquement du mécanisme économique. Affolement des producteurs qui ne savent plus comment établir leurs prix de revient. Bénéfices exagérés, destinés à garantir les producteurs contre les hausses ultérieures. Affolement de tous les acheteurs qui, VOyEt leurs francs perdre de puissance d'achat chaque Jour, achètent des marchandises sans compter. D'un seul mouvement, tous les acheteurs du marché intérieur donnent une fausse indication à la production. Achetant au-delà de leurs besoins, ils font croire à la production que le marché intérieur peut tout absorber.
Ainsi, en 1919 et 1920, la France a fait exactement le contraire de ce qu'elle devait faire :
Elle devait se restreindre ; elle a consommé sans mesure ;
Elle devait travailler pour le marché extérieur, afin de payer ses dettes, afin d'augmenter son pouvoir d'achat à l'étranger ; elle a travaillé pour son marché intérieur ; elle a mangé le produit de son travail au lieu de le vendre. ;
Heureusement, elle n'a pas tout mangé. Elle a stocké. Mais elle a stocké bien au delà de ses besoins. Tout comme” çant, tout industriel prévoyant, se croyant très Sn ses magasins de marchandises et de matières premil le un an, dix-huit mois, deux ans. Il est arrivé ur ee de magasins ont été pleins partout. Alors, arrêt gene ; achats. Et comme tous les producteurs avaient employé
toutes leurs disponibilités, réalisations des stocks à tout prix. Effondrement des prix.
Donc, mécanisme de la production faussé. Crises successives de travail affolé et de chômage brusque.
30 Le franc s'effondrant, toutes les créances de la France sur l'étranger, chiffrées en francs, perdent automatiquement le quart, le tiers, les deux tiers de leur valeur. Perte : des milliards.
4° Les rentiers, dont les créances sur l'État ou les particuliers étaient chiffrées en francs, ont été dépouillés des deux tiers de leur revenu. Les gros rentiers se sont tirés d'affaire. Mais les petits, ceux qui avaient juste de quoi vivre? Misère. Suicides.
50 Même aventure pour un nombre énorme de propriétaires. Conséquences : arrêt du bâtiment : crise du logement.
Ainsi, ces crises, ces secousses, ces troubles sociaux, ces mouvements révolutionnaires, ces ruines individuelles et nationales, fruits directs, certains, de l'inflation fiduciaire, ce serait cela qui aurait sauvé la nation ! Comment M. Chavenon ne voit-il pas que la France s’est sauvée, jusqu'ici, malgré l'inflation fiduciaire ?
Et qu'est-ce que l'État a gagné à ce jeu-là? Il y a gagné, nominalement, les 26 milliards qu'il a demandés à la Banque de France. Mais ces 26 milliards, qui n'ont coûté que le prix du papier de Rives et les frais d'impression, ont fait perdre à la France la moitié de ses créances sur l'étranger. En outre, comme l'inflation entraînait l'élévation des salaires et traitements, l'État a vu tripler ses dépenses normales. Cain final : zéro. Et l'État s'est mis dans la situation absurde que nous avons définie plus haut.
Mais LE CRÉDIT? — L'inflation est un mal, répète M. Chavenon, mais, dans les circonstances présentes, une
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augmentation de la circulation stimulera les affaires et la production et rouvrira les crédits, trop resserrés aujourd'hui. C'est un autre problème. Si on veut le lier à l'inflation fiduclaire, nous demandons que l’on réponde d'abord à la question que nous posons ici :
Par quel miracle l'impression de deux, trois, quatre, cinq, dix, cinquante, cent milliards de francs de papier augmentera-t-elle le crédit des Français et de leur État