CONVERSATION AVEC ALCESTE
MOI. — Alceste, la patrie est en danger. Le peuple, qui sait que votre pensée est honorée par ceux qui le conduisent, attend que vous disiez le devoir de chacun. Il sait que, dès que vous aurez parlé, on agira en suivant votre parole. Alceste, nul ne pense qu'il faille recourir à des hommes savants dans l'art financier pour trouver le remède à ses maux. Il n'attend son salut que d'un chef qui commandera au lieu de parler. Et comme il sait que son vœu n'est pas absolument conforme à l'esprit de votre philosophie, qui est la sienne, il craint ou que vous vous refusiez à voir la situation afin de ne pas aboutir à la même conclusion que lui, ou que vous vous refusiez à prononcer une parole gui paraîtrait contraire à votre enseignement.
ALCESTE. — Le peuple a raison : il faut un chef. Car jamais l'assemblée de ses représentants ne pourra prendre les décisions qui sont nécessaires au salut public. Cela n'est point douteux.
MOI. — Pourquoi ne le dites-vous pas, Alceste? Est-ce parce que cela contredit un peu votre doctrine ? Mais ne peut-on considérer, dans le temps où nous sommes, que ce qui est en question, c'est la nation et non votre doctrine ni la mienne.
ALCESTE. — Je le pense, et je sais que vous pensez comme moi sur ce point. Nous ne sacrifierions pas la patrie à nos principes, ni Vous ni mot.
MOI. — Alors, je ne comprends pas.
ALCESTE. — Le vœu de la nation ne peut être réalisé. Le peuple pense que l'assemblée de ses représentants ne le sauvera pas ; ses représentants pensent comme lui, et ses gouvernants ont la même pensée, et moi qui vous parle, je suis en accord parfait avec tous et chacun. Il faut un chef, qui aura pleins pouvoirs pour prendre librement les décisions salutaires que chacun
désire et que l'on ne peut pas prendre dans le tumulte des assemblées. Mais l'existence de ce chef est impossible, parce que la loi ne l'a pas prévue.
MOI. — Alceste, je ne crois pas que beaucoup de citoyens soient arrêtés par cette considération, et vous-même...
ALCESTE. — Je crois que le salut public est la loi suprémeà Je le reconnais. Mais j'ajoute que, parce que la loi n'a pas prévu ce chef, l'existence du chef sera rendue impossible parce que les mêmes hommes qui font appel à ce chef lui opposeront la loi des qu'il sera en fonction. Le chef sera là ; mais l'assemblée lui reprendra aussitôt, morceau par morceau, les pouvoirs qu'elle lui aura donnés la veille ; la nation protestera contre les mesures qu'elle aura elle-même demandées : les fonctionnaires n exécuteront pas les ordres du chef, et le chef devra se retirer avant d'avoir agi. Alors ce sera la fin de tout.
MOI. — Mais l'Italie, l'Espagne.
ALCESTE. — Chez des peuples moins exercés que le nôtre à la liberté, le chef peut agir. Chez nous, non. Encore, dans ces deux pays, le chef est-il obligé de donner des compensations au peuple qui accepte sa dictature : il les trouve à l'extérieur.
MOI. — C'est la marche vers la grandeur : ne serait-ce pas la un but, plutôt qu'un moyen?
ALCESTE. — Ce n'est qu'un moyen. Or un chef n'aurait
pas chez nous ce moyen. Îl serait donc sans moyens d'action.
C'est pourquoi l'assemblée se tournerait contre lui. À moins qu'il n use contre elle de l'exil et de la prison, ce qui lui serait également impossible.
MOI. — Ce serait au moins à éviter, chose possible, car le vœu du pays est si fort, les volontés sont si tendues, que le chef trouverait dans le peuple un concours irrésistible : aucune assemblée ne pourrait rien contre cette association du peuple et du chef, et si quelque petit corps de mauvais serviteurs de l'État refusait l'obéissance, il serait écrasé par un mouvement popu-