CHAPITRE PREMIER
13 juin 1921.
"ÉCHÉANCE s'approche, l'échéance totale, que des ministres imprévoyants ou impuissants ont cru reculer ou annuler, au moins à leurs yeux, en laissant à leurs
successeurs le soin d'y faire face. Or, une mauvaise conduite de la guerre, une mauvaise paix, une folle politique financière font de l'échéance le plus redoutable des problèmes, miais plus redoutable pour les institutions que pour le pays lui-même. Pour les institutions, l'échéance, ce sera la faillite : pour le pays, ce sera l'assainissement, la délivrance. L'échéance, en chiffres brutaux, la voici : 23 milliards de dépenses extraordinaires, 15 à 20 milliards de dépenses dites recouvrables, qui concernent les pensions et la reconstitution des régions libérées, qui sont à la charge de l'Allemagne. Au total, plus de 40 milliards. Contre-partie moins de 20 milliards de ressources normales, ressources qui diminuent dans la proportion où s'élève le prix nominal de la vie. A l'échéance, il manque plus de 20 milliards. Que l'on retourne les chiffres comme l'on voudra, voilà le fait que l'on peut se dissimuler à soi-même, par des artifices, pendant des mois, des trimestres, voire des semestres, mais qui s imposera brutalement, un jour, aux caisses publiques. Sommes-nous loin du moment où il faudra avouer que la
situation est sans issue, dans les conditions absurdes où se pose le problème aujourd'hui? Nous pensons que la redoutable et salutaire échéance n'est plus éloignée. ( Salutaire ), disons-nous, car elle obligera l'État et, avec lui, les citoyens, à sortir de la fiction ruineuse où nous sommes depuis plusieurs années et qui nous rend pratiquement les rudes solutions nécessaires.
Les milliards qui manquent, où les prendre?
À l'imprimerie de la Banque de France? Nous ne reproduirons pas ce que nous avons dit à ce sujet. Chacun sait aujourd'hui que c'est le procédé du débiteur insolvable qui lance de fausses traites en circulation : cela recule l'échéance, mais ne la supprime pas. Elle se reproduit plus tard, aggravée, après que l'opération a engendré mille maux dans le pays. |
À l'emprunt? La France peut évidemment continuer de répondre aux appels de l'État. Mais l'État ne peut recourir à l'emprunt répété sans se créer des charges sous lesquelles il finirait par succomber, tout comme l'industriel qui comble un déficit annuel par des apports renouvelés de capital : le jour vient où l'entreprise, même redevenue prospère, ne peut plus supporter la charge que constitue la rémunération la plus médiocre du capital. — Où en sommes-nous? À une dette qui dépasse 300 milliards, et qui représente une charge annuelle d'au moins 15 milliards. Si l'on: ajoute à cette dette 10, 15, 20 milliards annuels, quelle somme formidable exigera le Service de la Dette dans quelques années? Mais à quel taux emprunterait-on? Mais combien trouverait-on de souscripteurs?
Et c'est ici, au surplus, qu'apparaissent les folles conséquences de la fiction créée par l'État (et qui n’est pas particulière à l'État français, puisque tous les États entrés dans la guerre y ont plongé leurs nationaux). Si l'on comble les
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déficits annuels par l'emprunt répété, on est obligé de respecter scrupuleusement les emprunts précédents ; parallèle ment, on stabilise la monnaie, on peut même l'améliorer ; on crée du même coup les conditions nécessaires à une baisse nominale et absolue du coût de production : alors la matière imposable, augmentant en quantité mais diminuant en prix, fournit à l'État des ressources qui diminuent chaque jour. C’est le phénomène que nous observons partiellement aujourd'hui. Ainsi, plus les conditions de la vie s'améliorent pour le contribuable, plus les recettes de l'État diminuent, plus ses charges s’accroissent. Et dans l'hypothèse d'un retour du franc au pair, et, par conséquent, d'une baisse des prix des deux tiers, l'État se trouverait devant une dette écrasante, dont il serait hors d'état de payer les intérêts annuels.
Attendrons-nous l’allégement de nos charges des paiements allemands? Quels que soient ces paiements, nos propres charges demeurent lourdes. Mettons les choses au mieux : l'Allemagne pourvoit à la reconstruction des régions libérées et aux pensions. Pour les régions libérées, que gagnons-nous? Rien. L'Allemagne remplace ce qui a été détruit. Cela ne diminue pas nos charges de guerre. Pour les pensions, la fiction monétaire où nous sommes nous entraîne à des conséquences qui aggravent nos charges. Le chiffre des pensions étant fixé en francs-papier, l'Allemagne nous payant en francs-or, si notre franc actuel s'améliore et tend vers le pair, l'État français aura toujours à payer le même nombre de francs aux pensionnés et en recevra un nombre qui diminuera d'année en année. Ainsi, de ce côté encore, une amélioration des conditions monétaires aggrave les charges de l'État.
Es'-ce à l'impôt que l'État français demandera les mil- * liards qui lui manquent? Théoriquement, c'est bien l'impôt
qui devrait les lui fournir. Quand il s’agit de dépenses de consommation (et non de grands travaux publics), l'impôt et l'impôt seul, à l'exclusion du capital français, doit assurer la vie de l'État. Un État fort, bien administré, ne doit pas hésiter à demander à la nation, par la voie de l'impôt, les plus lourds sacrifices. En fin de compte, quelle que soit la vole prise, directe ou détournée, emprunt, émission de papier-monnaie, cest l'impôt qui fournit les ressources : l'impôt, c'est-à-dire le prélèvement sur la production annuelle d'un pays. Si l'on utilise le capital, le pays se ruine. Il nest pas douteux que les Français accepteraient une charge plus lourde, qui libérerait l'État et les libérerait en même temps. Mais sommes-nous dans les conditions admimistratives nécessaires pour obtenir ce sacrifice temporaire des Français? Nous n y sommes pas : l'administration du pays est, actuellement, un gouffre : l'État est devenu un organisme monstrueux qui prend à la vie productive un nombre d'hommes excessif, dont l'entretien est deux fois trop coûteux pour les services qu'il rend, et dont les entreprises sont gérées en dehors de toute idée du prix de revient et du rendement. Il est organisé actuellement pour dépenser, non pour amortir ses dettes. Dans la situation actuelle de l'État, une augmentation de l'impôt ne servirait pas à l’amortissement des charges de guerre, mais à des dépenses nouvelles, que le mécanisme de la vie politique parlementaire provoque normalement. Il faudrait une réforme profonde dans la vie politique et administrative pour que l'État fran çais puisse obtenir par l'impôt la solution des problèmes qui lui sont posés aujourd'hui.
Le problème général est-il donc insoluble? Nous le croyons insoluble dans les conditions politiques où nous sommes. Quelle que soit la valeur des hommes qui seront appelés à le résoudre, quelle que soit la volonté d'ordre et
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d'économie d'un Doumer, la fertilité d'imagination et l'aptitude à la décision d'un Loucheur, des institutions contraires à la saine administration rendent le travail d'assainissement impossible. La première des conditions du relèvement financier, ce serait une parfaite stabilité politique, assurant l'unité de direction, la continuité de vues, la continuité d'exécution pendant plusieurs années. La remise en ordre des finances françaises exigera plusieurs années de la vie d'un homme, indépendant des fantaisies parlementaires, indépendant des partis, indépendant des groupes financiers, se donnant exclusivement à l'État. L'incertitude de la vie politique actuelle empêchera tout homme disposé à fournir cet effort de faire un plan à longue échéance et de l'exécuter. La vie politique de l'État mettra tout ministre des Finances dans l'obligation de vivre au jour le jour, à la petite semaine. Quel est l'homme, fût-1l de génie, qui, appelé aux affaires, entreprendra le travail d'une année nécessaire pour assainir la situation monétaire, quand il pensera que tous ses efforts auront été vains si, renversé demain par une coalition, son successeur résout le problème, pour quelques semaines ou quelques mois, par une émission de billets de banque? Les moyens de relever nos finances ne manquent pas, et 1l faut être prêt à employer les plus rigoureux, même ceux qui diminueraient notre avoir à chacun, dans la mesure où cet avoir est mobilisable. Mais le premier des moyens, c'est l'existence de conditions politiques assurant la stabilité, l'exécution par le même homme dun plan mûrement réfléchi. Et, dans les circonstances exceptionnelles où nous sommes, il nous faudrait des conditions politiques telles que l’on puisse dire à l'homme qui oserait prendre la responsabilité de l’ordre financier : ( Vous en aurez la plus grande gloire, mais vous vous engagez à réussir, et Vous répondez de la réussite sur votre tête. »