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UN PROJET D INFLATION DÉGUISÉE

On ne trouve plus de défenseurs de l'inflation directe Tous les inflationnistes sont des inflationnistes honteux : leur effort ne tend qu à chercher des moyens de faire de l'inflation déguisée.

À la fin de 1921, la Grande Revue a lancé un projet d'inflation déguisée, présenté par M. A.-F. Durand. Le projet a été saisi par nos inflationnistes du Parlement, et ils l'ont répandu, au printemps de [922, avec une préface de M. À. de Monzie, qui appuie nettement le projet de M. Durand. Il semble que ces messieurs croient tenir un excellent moyen de faire décider par le Parlement une nouvelle inflation, présentée cette fois comme une opération saine et placée sous le patronage du baron Louis.

M. A.-F. Durand ne défend pas l'inflation : il la condamne avec autant de vigueur que les partisans de la monnaie saine. Mais, dit-il, l'inflation cesse d'être un mal lorsqu'elle est gagée. Il est évident que si, par exemple, la production et la circulation des marchandises s'élevaient de 200 ou 300 %, la circulation des effets de commerce s'augmenterait d'autant, et, par conséquent, 1l y aurait plus d'effets de commerce remis à l'escompte, donc plus de billets de banque en circulation ; mais cette inflation de l'émission des billets serait saine. Or, ajoute M. Durand, il y a pour la

Banque d'autres gages que les effets de commerce, et c'est là-dessus qu'il va construire son projet d'inflation gagée.

Je vous passe toutes les considérations accessoires pour arriver à l'essentiel, que je résume 1c1 :

— Qui paie ses dettes s'enrichit ;

— La politique d'emprunts continus nous amènera à la banqueroute (incontestable) ;

— Au contraire, si l'État rembourse ses dettes, le problème financier sera résolu (c'est le grain de sel sur la queue de l'oiseau) ;

— Avec quoi l'État peut-il payer ses dettes, qui se chiffrent par centaines de milliards? (voilà toute la question) :

— C'est très simple ; l'État créera

Une caisse d'amortissement qui procédera au rachat des rentes en Bourse :

Les fonds de la caisse seront fournis par la Banque de France, qui fera les avances nécessaires au rachat des rentes et qui recevra en garantie les titres de rente eux-mêmes :

Les avances de la Banque seront consenties à 0 fr. 65 AE la Banque, recevant les titres en garantie le jour même de l'achat, continuera de toucher les coupons jusqu'à complet remboursement de ses avances. La différence entre le taux d'intérêt des avances (0 fr. 65 %) et le revenu des rentes

3, 4, 5 et 6 % suffira en vingt-cinq ans pour rembourser le capital.

Et voilà comment l'État aura procédé au paiement de ses dettes.

En d'autres termes :

Pierre, seigneur brigand, doit 100.000 francs à Jean, marchand, à qui il est obligé de payer 5,65 % l'an :

Pierre oblige Antoine, banquier, à lui prêter 100.000 francs :

Antoine n'a pas d'argent ; Pierre l’oblige à tirer de faux billets sur Jacques, laboureur ;

Pierre se libère à l'égard de Jean avec les faux billets sur Jacques et remet sa créance à Antoine :

Pierre lève sur Jean, Jacques et Antoine un impôt de 5.650 francs l'an ;

Pierre verse à Antoine, chaque année, ces 5.650 francs. Antoine garde pour lui 650 francs et, avec les 5.000 francs restants, rachète peu à peu les 100.000 francs de faux billets mis en circulation. Au bout de vingt ans, Pierre est libéré à l'égard d'Antoine. Il n’a plus de dettes.

Vous avez bien vu ce qui s’est passé? C'est ceci :

Le capital initial n'a été remboursé par personne :

Jean a perdu sa rente ;

Jean et Jacques ont payé chaque année l'amortissement du rachat des faux billets créés par Antoine.

Voilà ce que l’on appelle l'inflation gagée. C’est un moyen long et coûteux de faire banqueroute frauduleusement. Il vaudrait mieux faire faillite tout de suite.

Quand on a vu le vrai mécanisme de l'opération, on peut se dispenser de discuter les arguments apportés par M. Durand. Mais lorsque l’on sait que ces arguments deviennent ceux de parlementaires influents, quand on sait que ce sont ceux de personnages qui comptent dans l'État (nous avons entendu ces messieurs les exposer dans les couloirs à la Semaine de la Monnaie), on est obligé de se donner la peine d'une discussion.

Toute l'opération repose sur ceci :

Que si l'inflation pure et simple est une folie, l'inflation gagée sur les avances sur titres est sérieuse et honnête :

€ Les avances sur titres, notamment sur les rentes françaises, (sont considérées par tout le monde comme) des placements de tout repos », écrit M. Durand.

Donc, continue-t-il, la Banque de France étant autorisée à faire ces avances, toute l'opération que je propose n'est

qu'une grande avance sur titres, opération bancaire prévue, régulière et absolument saine.

Il se trouvera bien quelques étourneaux (il s'en est trouvé) pour se laisser prendre à ce raisonnement. Îl est indispensable de montrer qu'il nous conduirait à une belle catastrophe.

Il suffit de faire observer que, pour faire de l'avance sur titres dans des conditions parfaitement saines, une banque, quelle qu'elle soit, ne peut faire ces avances que dans la limite de ses propres disponibilités, dispombilités qui sont limitées nécessairement aux réserves des banques, aux dépôts des clients, c'est-à-dire en somme au montant total de l'épargne flottante, ce qui correspond à des marchandises effectivement créées.

Les avances totales sur titres ne peuvent excéder ce disponible liquide. Elles sont donc très limitées. Supposez que les porteurs de titres industriels veuillent se faire avancer 50 % de la valeur de leurs titres par les banques : l'opération sera absolument impossible, parce que les capitaux investis, immobilisés en constructions et machines, sont de beaucoup plus importants que les capitaux circulants.

Supposez maintenant que l'on vienne présenter aux guichets de la Banque de France, pour des avances sur les titres, 50 % seulement des titres de rente et des Bons de la Défense, la Banque sera dans l'absolue nécessité de limiter les avances à ses dispombilités, c'est-à-dire à fort peu de chose, quelques petits milliards devant la grosse centaine qu'on lui demandera. Si on l'oblige à passer au delà, on l'oblige à mettre en circulation des billets de banque qui ne sont gagés par rien, ni par des dépôts, n1 par des marchan-

dises, ni par des réserves de métal. On l'oblige à faire de l'inflation pure et simple, c'est-à-dire de la fausse monnaie.

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