Charcot, op. cit.. III
4. Cf. Stigmates inentuux des liystéritjiws. i" i-dil.. p. 2it'), 2^" ûdit., p. iHû.
pour la malade les conséquences les plus funestes, sont ceux (jui provoquent le relus d'aliments et (jue Ton range souvent sous le nom un peu vague d'anorexie ou de sitieirgie'. Les délires qui amènent ce résultat sont très variés et demanderaient une étude spéciale que nous ne pouvons lairc ici. Isabelle» reluse de manger parce qu'elle a un souvenir subconscient du déliie de 1 altaque, Marcelle parce que pendant l'attaque elle sent une voix intérieure qui lui défend de manger. Nous avons vu une jeune fille,
Br amenée trop lard à l'hôpital pour pouvoir être sauvée,
mourii- de itiim parce qu'elle avait lévé trop longtemps « aux vilains navels de la pension ».
Enlin il nous reste à insister sur les idées de haine et les idées de persécution qui peuvent se développer jus(|u";i l'ormer de orrands délires à évolution chronique. Voici un fragment d'une lettre que Th... écrivait à une de ses amies. « 11 n'est peut-être
pas de souffrance si horrible que la mienne le voudrais aimer
ma lille. je l'ai aimée, adorée et maintenant cela m'est impossiblf", je n'ose m'exprimer ainsi, je la hais. Oh! ne me méprise pas pour cela, je me rends compte que ce ne sont pas les sentiments d'une mère, je tâche de les repousser, mais je n'y parviens pas; au contraire, cette haine semble s'enraciner dans mon cœur... une mère (|ui n'aime pas son enfant est un monstre... Pauvre petit être, je voudrais t'aimer et tu n'es pour moi qu'un objet de répulsion. » Tout cela était dû à une querelle entre Th... et son mari ii propos delà belle-mère; le petit enfant qui venaitdu mari était détesté par association d'idées. Th..., réconciliée avec son mari, retrouva tous ses sentiments maternels. On a remarqué que les hvstéricjues détestent surtout paiini leurs enfants celui qui ressemble le plus au |)ère ; ce n'est pas là un trait du caractère des hystériques, c'est un accident fréquent à cause des conditions de la vie conjugale. Avec qui une femme est-elle exposée à se disputer le plus souvent si ce n'est avec son mari ?
Quelquefois des incidents de ce genre amènent chez les malades des idées de vengeance, plus souvent des rêves de persécution. Nous les avons déjîi constatés chez Berthe à plusieurs reprises, les voici chez d'autres malades. Is... ne peut plus tolérer les petits enfants, elle prétend (pi'ils la tourmentent conti-
I. Sollier, Anorexie hystérique. Revue de médecine, i8(ji, p. (Wfj.
LES ni-LIRi:S 401
niiolleniput et les ropoussc avec fureur; elle quitte sa famille et inf'ine change de domicile pour ne pas rencontrer d'enfants. C'est le résultat d'iiii irve absolument subconscient relatif à son accouchement clandestin, ainsi t|u'()n le vérifie très facilement quand elle est en somnambulisme. Maicelle surtout, pendant ses crises, r^ve (jue « ses frères lui en veulent... Ma mère nest pas ma mère, mes frères ne sont pas mes frères; ils m'ont enfermée pour me dépouiller..., etc.' ». Maz... gémit d'une façon plus monotone parce que « tout le monde lui en veut, tout le monde la méprise ». Il s'agit toujours d un petit incidrul (|iii a été le germe d'un délire. Beaucoup d'aiilcuis ont signalé des idées de [)ersécution de ce genre épis<tdi(|U('S chez des hvsléri(|ues. M. Séglas décrit en particulier une malade (|ui explicjue [»ar les persécutions des curés et [)ar le poison (pi'on lui fait prendre toutes ses douleurs dues ii des hyperesthésies hystériques.
Cependant chez tous ces malades comme nous le remarquions autrefois, « les idées de persécution n'ont aucunement la cohérence et la cohésion qu'elles ont chez les persécutés vrais. Quand Marcelle parle de ces idées pendant le somnambulisme, elle les allirme avec entêtement, mais ne peut aucunement les expliquer. Elle n'invente pas de raison pour expliquer cette haine universelle, et elle dit à peu de moments de distance, sans se soucier de la contradiction, « que tout le monde lui en veut dans l'hôpital et que tout le monde est très bon pour elle », elle ne paraît même pas comprendre elle-môme la valeur de ses phrases. « Vous aussi vous m'en voulez, me dit-elle. — Vous croyez que je veux vous faire du mal? — Non, je sais bien que vous ne le voulez pas. — Vous avez peur de mcsi ? — Mais non, puisque je viens avec vous toute seule et que cela ne me fait rien. — Alors qu'estce que cela veut dire : Vous en vouloir? — Je ne sais pas. » Ces idées ne s'accompagnent pendant la crise, ni d'orgueil comme chez les persécutés, ni d'humilité comme chez les mélancoliques; elle constate ce mauvais vouloir universel comme un fait auquel elle ne peut rien, ou plutôt elle ne rattache pas cette idée à l'ensemble de ses autres pensées, elle subit cette idée comme une chose étrangère, de môme que le médium ne s'applique pas à lui-même les divagations de l'écriture automatique. »
Nous croyons cependant que l'on peut rencontrer des cas plus
I. \boulic et idées fixes. Revue pliilosophique. i<S<)i, 1, p. 'l'jS.
Ja.net. — Hystérie. 26
402 ACCIDENTS MENTAUK DKS llVSTl'RIOUES
rares, où lo illaornostic devient beaucoup plus délicat, et l'observation suivante nous a intéressé à ce point de vue. Bans..., que nous avons pu étudier dans le service de INI. llanot, se présente au premier abord de la manière suivante. C'est un homme de trente-trois ans, petit et contrefait (ankylose du genou droit et atrophie de la cuisse à la suite d'une tumeur blanche). 11 se plaint et réclame constamment d'un ton à la fois mielleux et arrogant, tout prêt à se mettre en colère si on ne lui accorde pas ce qu'il demande. « Il n'a pas de tisane, il n'a pas de chaise, il est mal soigné et c'est la faute de la surveillante du service. D'ailleurs c'est toujours comme cela, elles me tourmentent toutes, elles me font des misères, elles cherchent toujours à se venger parce que je ne veux pas céder à leurs agaceries, je suis crucifié par les femmes. » Il répète constamment et décrit avec complaisance tous les martyres que les femmes lui font endurer, comment elles lui électrisent les organes et répandent sous son nez « de la pisse de vache qui empeste ». Quand on lui demande la raison de ses tortures, il s'excite et entre dans de grandes déclamations. « Il n'y a plus de religion, plus de justice, plus de conscience, il faut expier les péchés du monde et je porte les péchés du monde, si les femmes me persécutent, c'est que je suis la victime désignée par les évangiles. Un ange me l'a dit et il me le dit encore : « Je te le dis en vérité, rappelle-toi de mes paroles, tu seras « comme Dieu, tu connaîtras tout et ton règne viendra à la fin du « xviu" siècle (sic) ». En réalité on comprend au milieu de ses grandes phrases qu'il est Jésus-Christ, revenu sur terre à l'époque d'une grande corruption comme disent les Ecritures, le moment est bien choisi, quand les ténèbres couvriront la terre, or il fait cette année un temps très triste, c'est évident. Jésus-Christ doit aller de Jéricho à Jérusalem, c'est une métaphore pour dire qu'il viendra de Châlons à Paris comme il a fait. 11 a seul au monde le droit de parler à Dieu son père et de converser avec les anges ; déjà dans le sein de sa mère, il s'en souvient fort bien, il entendait les anges lui prédire cette haute destinée.
N'est-ce pas là presque au complet le tableau des grands délires chroniques, n'est-ce pas une variété du délire de persécution compliqué d'un délire erotique et mystique? La systémation complète de tous les plus petits événements qui sont rattachés au délire, l'orgueil et l'hypertrophie du moi, les hallucinations de l'ouïe s'y rencontrent d'une manière assez nette. Il est vrai que
l'on remarque f|iiclques détails peu ordinaires, des hallucinations de tous les sens et niAine du sens de la vue, ces dernières en petit nombre et peu nettes; il se souvient d'avoir vu des anges, mais il ne précise guère réj)0(|ue. On peut aussi quelquefois, mais rarement, lui montrer les contradictions de son délire, et le (aire hésiter un mnnicnt. Ces caractères peuvent se rencontrer m<^mc dans les délii-es de persécution.
Mais si nous remontons à l'origine de ce délire, notre opinion va être profondément modifiée. Loin d'être très ancien et de prendre son origine dans des troubles de caractère existant dès l'enlance, ce délire est relativement récent, il s'est constitué depuis quelques années à la suite d'accidents tout dlflerents.
Reprenons en résumé l'histoire de ce malade. Sa mère ne semble pas avoir présenté des accidents nerveux, en revanche son père avait des crises d'étouffements (?) et sa tante paternelle a été enfermée comme aliénée (attaque de nerfs et idées erotiques) ; Bans... a été élevé par des prêtres au milieu des pratiques religieuses, il était maladif et peu intelligent; à huit ans il eut une tumeur, probablement tuberculeuse, au genou droit, qui le rendit infirme. A quatorze ans, on l'envova conduire les bestiaux dans la montagne et il resta des journées entières seul à rêver. Il prit à ce moment l'habitude de la masturbation, à laquelle il ne tarda pas à attribuer une importance extraordinaire. Il enveloppait ses organes et les étudiait constamment, il éprouvait les sensations les plus bizarres et ne tarda pas à constater des troubles variés de la miction ; quelques tentatives de coït normal furent tout à fait infructueuses et à vingt ans, il présente le tableau complet de l'hypocondrie urinaire et génitale, telle qu'elle a été décrite récemment par M. Guyon.
A ce moment survint un nouvel accident, les masturbations de plus en plus pénibles s'accompagnèrent d'angoisse, d'étouffements et de convulsions. La verge devenait le point de départ de l'aura qui remontait dans le ventre et l'étoulVait à la gorge ; il perdait connaissance au moment de l'éjaculation et tombait en convulsions. Mais bientôt, se souvenant des leçons de ses premiers maîtres, il déclamait, prêchait sur les vices du temps etlcs catastrophes prédites par les prophètes aux peuples impies ; la crise se terminait par un sommeil assez prolongé et par l'émission involontaire d'urine, enfin le malade manç-eait un gros morceau de pain « pour faire descendre la boule ». Cette attaque nette-
ment hystérique, comprenant une préilication religieuse encadrée entre une éjaculation et une miction involontaire, est déjà par elle-même assez curieuse. Vers l'âge de vingt-cinq ans les choses se compliquent encore: au réveil d'une grande crise, il s'est souvenu d'avoir vu un ange et d'avoir entendu les paroles qui le charîreaient de sauver riiiimanité, et de la d'M'endre contre les femmes. Il s'agit probablement d'une hailnciiuilion survenue pendant le délire de l'attaque, on ne peut guère le préciser aujourd'hui. En tous les cas, il se mit à méditer sur ce souvenir; bientôt les attaques disparurent, les hallucinations se produisirent pendant la veille, et le délire se développa complètement.
Aujourd'hui le délire est entièrement svstématisé, et il semble avoir supprimé tous les autres phénomènes, le malade n'a plus d'attaques, il ne se masturbe plus, il n'a plus de troubles urinaires. Détail important, il a conservé encore quelques traces des stigmates ; sans être insensible, il est fortement hypoesthésique (90 à l'esthésiomètre appliqué sur la face inférieure du poignet), le champ visuel est rétréci h 60". Le malade prétend qu'il y a peu de temps encore, il ne pouvait distinguer les aliments qu'il mangeait et croyait mâcher du sable. Aujourd'hui le goiH et l'odoiat sont normaux. Il semble que les stigmates hystériques vont en disparaissant, et que le délire systématisé remplacera d'une manière de plus en plus complète tous les phénomènes hystériques. C'est là évidemment un cas bien plus complexe que les précédents, et qui demanderait de plus longues études ; nous nous sommes borné à le résumer pour indiquer le grand développement que peuvent prendre les délires systématisés chez les hystériques.
§ 4- — Rapports du délire avec les autres phénomènes DE l'hystérie.
Les délires que nous venons de décrire ont donné lieu à beaucoup de controverses, leur nature, leur interprétation sont loin d'être clairement déterminées'. 11 y a là certainement un problème obscur, dont la solution ne dépend pas seulement des études sur
1. Pour l'historique de ces discussions, cf. Colin, op. cit., p. 67.
l'hystério, mais encore de toutes les autres lhé()ries relatives aux délires en général et à l'aliénation. La classification dos maladies mentales est encore si vague, remplie de tant de contradictions et d'obscurités, qu'une certaine indécision à propos de délires particulièrement com[)loxes doit paraître excusable.
Commençons donc par indi([uer les points qui nous paraissent clairs, afin de préciser ensuite la nature des questions qui doivent à notre avis rester encore pendantes. 11 nous semble incontestable et d'ailleurs il est admis par tous les auteurs, que des délires existent cbez les malades considérés comme hystériques. Ces délires peuvent se présenter, comme riti(li(|u;iit Krafl't-Ebing, sous la forme d'attaques transitoires, de délires prolongés dans l'intervalle des attaques, enfin comme des psychoses chionicjues et définitives. Nous avons constaté chez des hystériques indiscutables des exemples de ces trois formes. Au point de vue pratique, il en résulte que l'on peut compter ces délires parmi les accidents possibles, et môme vraisemblables chez les malades dont on s'occupe. Deuxièmement, les hvstériques qui présentent ces délires, ont-ils dans leur personne ou dans leur maladie antérieure, quelque chose de particulier qui les prédispose spécialement à cet accident? Pouvait-on d'avance leur donner un nom spécial, les appeler par exemple, des dégénérés par opposition aux autres hvstériques qui ne le seraient pas? Nous ne crovons pas que ce caractère spécial existe, les hvstériques prédisposés au délire ont toujours été diagnostiqués après leur délire, auparavant ils étaient confondus avec les autres. Les antécédents héréditaires sont exactement les mêmes chez les deux catégories d'hystériques, chez ceux qui délirent et chez ceux qui ont des contractures. Les signes de dégénérescence physique, si on veut leur accorderde l'importance, se rencontrent chez les uns et chez les autres ; quant à la suggestibilité, à la disposition aux obsessions, aux idées fixes, elle engendre il est vrai le délire, mais elle engendre aussi les paralysies et les attaques, elle est un caractère fondamental de toute hvstérie. Les délires peuvent donc se développer chez des hystériques, et frapper des hystériques quelconques que rien ne désignait spécialement. Voilà deux points qui me semblent difiicilement contestables, et qui pratiquement sont les plus importants.
De f[uel manière faut-il considérer ces délires ? Faut il les considérer ct>mme un accident de Ihvstérie ou faut-il les considérer
i06 ACCIDENTS MENTAUX DES HYSTÉRIQUES
comme une iiiahulii' toiilr dilloronle surajoutée a riivstérie ? La question sans doute est délicate, mais ce n'est qu'une pure question de mots, et la solution variera nécessairement suivant le sens que chaque auteur donnera au terme hystérie. Les maladies mentales ne sont malheureusement caractérisées dune façon si nette, qu'il n'v ait aucune hésitation sur leurs limites.
Certains auteurs ont adopté sur ce point une opinion très catégorique et très simple, ils considèrent l'hystérie comme une maladie à symptAmes physiques, très distincte des maladies appelées mentales, et par conséquent incapable de produire par elle-même des délires'. Aussi, quand ilssonl oljligés de constater des délires chez des hystériques, ils les rattachent à une autre maladie tout à fait difTéiente qu'ils désignent d'une manière assez vague sous le nom de délire des dégénérés. Cette opinion a été surtout soutenue en France dans la thèse très intéressante de M. Colin'; tout en reconnaissant l'importance et la valeur des observations contenues dans ce travail, nous pensons qu'il serait possible de les interpréter autrement.
Une maladie n est pas pour nous une entité immuable, facilement reconnaissable, c'est une classification de svmptômes groupés pour la commodité de notre esprit. L hvstérie n'est qu'un syndrome, un ensemble de faits groupés dans une idée générale. Or ces faits sont tous ou presque tous des faits moraux : ce sont des somnambulismes, des attaques, des idées fixes, des troubles de l'attention, des oublis, des insensibilités qui sont des phénomènes psychologiques. 11 n'y a pas de raison décisive a priori pour refuser de faire rentrer dans ce cadre des délires qui sont d autres phénomènes mentaux. D'ailleurs ces auteurs eux-mêmes n appliquent guère jusqu'au bout leurs doctrines, car ils acceptent le délire de l'attaque et même l'anorexie qui est au suprême degré un délire de longue durée. On peut donc considérer certains délires comme hystériques.
Mais faut-il se précipiter à l'extrême opposé et affirmer que tous les délires qui se présentent chez des malades ayant ou ayant eu quelques stigmates doivent être rangés dans le cadre de l'hystérie ? Cette exagération aurait de grands inconvénients : certains de ces délires ne se distinguent en rien d'autres délires survenus
1. F('n', La famille névropalliirjiie. Arclilves de neurologie, iSHl\, I, p. i.
chez des malades non hystériques, Hiudra-t-il rattacher tous ces phénomènes innombrables à l'hystérie? Ce serait mettre hi confusion chuis l'analyse des symptAmcs de l'hvstérie. Il v a lieu de l'aiie un choix |t;irmi ttnis ces accidents ot de choisir ceux (|iii rentrent dans notre coiice|)lion de ! hystérie.
(]e choix est extrêmement dilliciie, c'est un idéal (|ue la science iloil chercher à réaliser, mais qui aujourd'hui est loin d'ôtre toujours accessible. H faudrait, pour le pouvoir faire, reconnaître dans un délire deux caractères : i" Ce délire est-il la conséquence d'un phénomène nettement hystérique ? Ce premier caractère est important, il permet d'éliminer les délires fébriles, toxiques ou autres qui peuvent survenir chez les hystérifjues comme chez les autres malades. Nous avons à plusieurs reprises montré (|ue le délire n'était chez certaines malades que l'exagération d'un symptôme antérieur. ISIais ce caractère est loin de suffire, car à notre avis un symptôme hystérique peut en s'exagérant se transformer complètement.
2" Il faudrait constater, même dans le délire, le caractère de l'état mental hystérique, le dédoublement de l'esprit, l'alternance des états de conscience, la formation de phénomènes réellement subconscients. Dans quelques cas, ce caractère se manifestera par des phénomènes analogues à l'attaque ou par la conservation des stigmates. Mais cela n'est pas fréquent, car bien souvent les stigmates hystéri([ues disparaissent pendant les états délirants, comme pendant les somnambulismes et les ivresses ; l hystérie devient larvée, comme le disait INIorel. Ce sont, comme nous lavons montré, des symptômes délicats et mobiles qui disparaissent dès que l'esprit est bouleversé. Aussi cette constatation que nous demandons est dans la plupart des cas extrêmement diflicile, mais elle est quelquefois possible. Beaucoup des malades que nous avons décrits, continuent à entrer en somnambulisme et présentent de l'écriture automatique même pendant leur délire et l'on constate par ces moyens les idées, les souvenirs ignorés par le sujet lui-même qui provoquent et entretiennent le délire.
Une observation à notre avis bien curieuse et qui mériterait d'être étudiée plus en détail peut nous donner un exemple d'un délire qui conserve jusqu'au bout le caractère hystérique. Daill..., un homme âgé de trente-trois ans, est amené à la Salpêtrière au mois de novembre 1891 dans un état lamentable. 11 a la face couverte de sang et de croûtes séchées, car il se
408 Acr.iniîNTs Mi:\T.\r\ oes insiKuuaEs
déchire \;\ fiirurc avec sesonules. il a les veux lia^ards, les lèvres gercées, il ne peiil inarehcr (juaceompairiié et étroitement surveillé. Quanti on l'abandonne à lui-nièine, il cherche ii se sauver et il a déjii lait mille folies : il s'est jeté, les pieils liés ensemble, dans un marécage, ou bien il a été se coucher sur les tombes au cimetière. Il répond mal aux questions précises, mais on comprend son délire au milieu de ses divagations. Il voit le diable devant lui, tout noir avec des cornes et la ligure grimaçante; il enteml un démon chuchotera son oreille des menaces, des damnations, et des conseils pernicieux comme « Buvez du Champagne, c'est la lin du monde » ; il sent un autre démon dans sa poitrine qui le force à prononcer des blasphèmes. Ce sont, comme on le voit, des hallucinations de tous les sens, compliquées par un délire impulsif et par des interprétations délirantes. C'est un beau délire de possession avec agitation maniaque subaiguë.
Et cependant je crois pouvoir démontrer dans ce cas qu'il s'agit d'un délire vraiment hvstériquc. Ce no sont pas les stigmates qui me déteimineront : le malade parait insensible quand il s'égratigne lui-même ou quand on le pince, mais ce n'est pas une anesthésie indiscutable ; quand on attire son attention, on constate qu'il sent de nouveau. Ce qui nous paraît caractéristique, c'est l'évolution du délire et les caractères psychologiques qu'il présente aujourd'hui.
Ce malade appartient à une famille évidemment très tarée : le père était superstitieux et obsédé, le grand-père paternel a lait à plusieurs reprises des fuges difficiles à interpréter aujourd'hui, la mère est faible d'esprit et très alcoolique, ainsi que la grand'mère maternelle. Daill. a toujours été peureux et impressionnable, mais a toujours eu une conduite régulière ; marié de bonne heure, il a une fillette de sept ans qui se porte bien. Il y a un an, il est rentré d'un petit voyage sombre et préoccupé, il parlait peu et refusait d'embrasser sa femme et son enfant. La mauvaise humeur continua et il sembla, dit sa femme, perdre la parole, car il faisait des elTorts pour parler sans y réussir et écrivait ce qu'il désirait. Bientôt il parla un peu mieux, mais il eut des angoisses et des étoufï'emenls tels qu'il alla cofisulter plusieurs médecins. L'un diagnosli(|ua angine de poitrine, l'autre diabète*.
I. Il fil jiisto rl'ajotilnr qu'iiri médfcin do la cnmpagno a diagnostiqm' un peu plus larfl K (lélirr: hystérique » el l'a onvoyé à la Salpèlricre.
P3U rassuré, le malade refusa de quitter son lit et cessa de manger ; il restait immobile, parlait à peine et s'écartait toujours de sa femme et de son enlaiit. Un matin, sans prétexte, il se mit à éclater d'un rire s;il;iiii(iii(' (pii tcrrilia les assistants. Le rire se prolongea plusieurs heures et depuis le malade délire. Depuis six mois il ne parle que des démons, les voit, les entend, les sent en dedans de lui-même et commet mille folies.
Tel est l'aspect extérieui- du malade, c'est-à-dire les événements dont il a conscience et qnil |>eut raconter lui-même quand on insiste. Eh bien, ce malade délirant présente un autre état, dans lequel il expliqrie sa maladie d une façon bien jtlus claiie. Je ne puis raconter ici comment j'obtins des mouvements subconscients et même des écritures automatiques- tout à fait curieuses. Le démon parlait dans ces écritures, comme les esprits dans les expériences spirites, et même refusait de m'obéir. Il cédait quand je le prenais par les sentiments de vanité, en lui demandant une preuve de sa puissance, et alors il déterminait des mouvements ou des hallucinations qu'éprouvait le pauvre délirant sans deviner leur origine. Ces actes subconscients ont pu être transfoi'més en un somnambulisme. Naturellement le malade retrouva dans cet état tous les souvenirs et put nous expliquer les véritables phénomènes psychologiques qui avaient provoqué les différents symptômes si mal compris. Pendant son voyage, Daill. s'était permis de trompei' sa femme et était rentré bourrelé de remords et tourmenté par l'idée dune maladie contagieuse. De là son mutisme et son éloignement de sa femme. Puis il avait rêvé qu'il était fort malade et qu'il mourait, période d'immobilité dans son lit. Enfin il s'était cru transporté dans l'enfer au milieu des démons. A ce moment, le rêve subconscient avait grandi et provoqué des hallucinations dans la conscience normale. Les interprétations du malade avaient fait le reste et déterminé le délire. Nous n'avons pas à ajouter ici qu'un état de ce ocnre était facile à cruérir ; en un mois de traitement le diable était battu et se retirait définitivement'.
Je ne crois pas que l'on puisse considérer un délire de ce genre comme un délire quelconque, identique à tous ceux « des héréditaires dégénérés». Il a des caractères très spéciaux qui ont
I. Nous venons do recevoir une Ir-ttre de Daill. Depuis deux ans la guérison s'est maintenue absolument complète; Cf. Névroses et idées fixes, I, p. 3"5.
précisément été observés tlaiis tous les accidents livslériques ; le délire a été produit ici par le même mécanisme qui amène chez d'autres malades des paralysies, des contractures ou des attaques. Des cas de ce genre ne sont pas rares: on trouve les mêmes caractères dans des mutismes, dans des aiiori'xit^s, des mensonoes, des haines, etc. Ce sont les délires que nous considérons nettement comme hystériques.
Quand les symptômes hystériques s'exagèrent (Micore. il produisent la confusion mentale de Déni. ,1a manie de Par., le délire systématisé de Bans.; s'agit-il encore d'hystérie? Je n'en suis plus convaincu. Il y a dans le dédoublement de la conscience propre aux hystériques une certaine régularité, un équilibre des phénomènes psychologiques, un certain ordre dans le désordre. Cet ordre lui-même semble disparaître, les dernières perceptions s'efiacent, le rêve existe à peu près seul, les idées fixes ont envahi tout l'esprit. Pourquoi ne pas dire que Ihystérie très grave s'est transformée en une autre maladie mentale ? La confusion mentale chronique, la paranoia secondaire peuvent se développer chez des hystériques, elles demandent une étude psychologique nouvelle et n'appartiennent plus à la description de l'étal mental des hystériques.
CllAl'irUK VI L'HYSTKRIE Al l'OINT DK ME PSYCHOLOGIQUE
Les définitions de 1 hvstérie étaient Miiticibis très nombreuses et tout auteur était obligé de passer en revue une cinquantaine de lormules présontéos par ses devanciers avant d'exprimer à son toui' sa propre pensée'. Mais quand une étude plus précise eut montré la variété de ces phénomènes « plus nombreux que les formes de l'rotée et que les couleurs du caméléon », on n'osa plus les réunir dans une même formule.
Lasègue, qui était cependant bien convaincu de 1 existence de lois rigoureuses dans les manifestations hystériques, n'essaye plus de définir cette maladie. « La définition de l'hystérie, dit-il, n'a jamais été donnée et ne le sera jamais. Les symptômes ne sont ni assez constants, ni assez conformes, ni assez égaux en durée et en intensité pour qu un tvpe même descriptif puisse les comprendre tous". » Il préfère se borner « à étudier isolément chacun des groupes syraptomatiques ; après ce travail préalable, on réunira les fragments et on recomposera le tout de la maladie ^ »
Le conseil donné par Lasègue a été suivi et les auteurs les plus compétents ont évité de se prononcer sur la définition générale de cette maladie. Ils se bornent pour la plupart à montrer un certain nombre de caractères qui permettent de reconnaître la nature hystérique d'un phénomène ^.
Peut-être quand on déclare impossible la définition de l'hystérie, s'est-on fait de la définition une idée trop ambitieuse.
1 . Voir la longue préface, intéressante d'ailleurs, de Braclicl, Tniité de l'hystérie, 18^7, et son chapitre sur les définitions, p. aoj.
2. Lasègue, Hystéries péripliériques, 1878, Etiules médicales. H, p. 78.
3. Lasègue, De l'anorexie hystérique, 1878, Etudes médicales. H, p. ^5.
'(. Bahinski, Delà migraine opiitalmique hystérique, .ircliives de neuroloijie, 189T, extrait, p. 81. — Pitres, op. cit., I, p. !^.
Nous sommes évidcmiiu'nt IncapaMiN clans ce cas eomiiic dans tous les antres, de l'aire connaître la nature véritable, l'essence d'une chose, ni l'explication dernière d'aucun phénomène. Mais une délinition sauf dans les sciences purement rationnelles comme les mathématiques, n'a jamais donné ni essence ni explication. Nos définitions ne sont ([ue des idées générales, des résumés qui doivent seulement contenir le plus grand nombre de laits possible. Une délinition serait parfaite si elle embrassait dans une même formule absolument tous les faits que l'on peut observer à propos d'un objet. Elle est irréalisable, puisque nous ne connaissons pas tous ces faits. Une définition serait excellente si elle résumait seulement tous les faits connus, mais cela est encore un idéal difficilement accessible. Une définition est suffisante quand elle exprime dans une seule phrase la majorité des faits connus. Sans doute une pareille formule, comme toute théorie scientifique, est provisoire, puis([ue les faits connus augmentent incessamment et la rendent bientôt trop étroite. Mais on ne supprime pas une semblable définition en montrant simplement que tel ou tel fait de détail n'y est pas compris ; il faut pour la rendre inutile lui opposer une autre définition plus simple et plus générale embrassant non seulement les faits compris dans la première, mais d'autres encore. Si l'on s'en tient à cette conception modeste de la définition, a-t-on le droit de dire qu'une définition suffisante de Ihystérie est aujourd'hui impossible? N'y a-t-il aucun caractère commun qui rapproche la majorité- des faits qui ont été recueillis de tous côtés. S'il en était ainsi, l'hystérie n'existerait pas et ne mériterait pas d'être étudiée comme une maladie distincte.
§ I. — L'htstérie, maladie tar représentation.
Une définition, comme on sait, ne peut résumer des faits qu'en les groupant autour d'un phénomène « dominateur », c'est-à-dire en mettant an premier rang un caractère déclaré par hypothèse le plus important et en montrant aussi clairement que possible que tous les autres faits dépendent de ce caractère. Dans les définitions anciennes, le caractère choisi le plus souvent comme essentiel était un caractère physique, une modification réelle ou supposée des phénomènes physiologiques élémentaires. Pendant
L IIYSTKRIE AU POINT DE ME PSYCHOLOGKjUi: 413
très longtemps, les piomeiUKles de 1 utérus à travers le corps, ses altérations, ses douleurs ont été le centre autour duquel gravitaient tous les autres symptômes. Ces définitions ne réunissaient qu'un nombre très restreint de phénomènes, c'est le seul reproche que nous leur adressons. IMus taid, un autre phénomène, que 1 on considérait aussi comme un lait imi(|uement physicjue, l'attaque, devint prédominant et 1 hvstérie lut essentiellement une maladie convulsivante. « L'/nsfe/ie, disait Brachet, est ujw névrose (lu système nerveit.v ccrcbral (jui se manifeste pins ou moins brusquement par des crises de convulsions cloniques géne'rales et par la sensation d'un globe ascendant dans le trajet de l'œsopliagc, à l'eA'trcmité supérieure duijuel il vient se fixer pour y causer une menace de suffocation \ » Ces définitions étaient un peu plus compréLcnsives (jue les précédentes, les phénomènes (|ui se rattachent ii l'attaque étaient certainement plus nombreux que ceux qui dépendent des modifications utérines. Mais elles présentaient une grande lacune, elles laissaient à peu près complètement de côté les accidents interparoxystiques qui sont si nombreux. Puisqu'un grand nombre d'auteurs n'avaient pu réussir à grouper des symptômes autour d un phénomène physique, on a peu il peu changé de point de vue et on a cherché si, parmi les phénomènes cérébraux, psvchologiques, que l'on avait observés depuis longtemps dans cette maladie, ne se trouverait pas un symptôme plus important, capable de coordonner un grand nombre de faits. Les définitions de l'hvstérie se sont transformées et sont devenues psvchologiques.
Le livre de Briquet (1809) est à ce point de vue très important; il constitue pour ainsi dire un intermédiaire entre les conceptions purement phvsiques et les interprétations morales de l'hystérie. « L'hystérie, dit-il. est une névrose de l'encéphale dont les phénomènes apparents consistent principalement dans la perturbation des actes vitau.r qui servent à la manifestation des sensations affectives et des passions-. » L'hystérie devient une maladie éniQtionnelle., et sans doute on peut facilement rattacher un très grand nombre de symptômes à des phénomènes d'émotion. Malheureusement, l'émotion est assez peu analysée par Briquet et l'explication des principaux symptômes est fort vague.
T. Braclicl, Traité de l'hystérie, 1847, P- ^o^-
i. Briquet. Traité clinique et thérapeutique de l'hystérie, i85g, p. 3.
Un point surtout entre be;uKM)uj) ilautrcs était embarrassant : l'émotion est un phénomène en apparence accidentel et momentané, comment lui rattacher des svmplômes permanents qui durent pendant des mois et des années? Et comment supposer la permanence de l'émotion quand le malade parait tout à lait calme et indiflerent? Néanmoins l'étude île Briquet peut être considérée comme le point de départ des recherches psychologiques sur les hystériques.
Cette étude n'a commencé d'une manière précise qu'avec les travaux de M. le P"^ Charcot à la Salpêtrière sur les accidents traumati(jues des hystériques, les paralvsies, les contractures, les mutisraes ou les anorexies. Partout, comme nous l'avons vu, il montrait l'importance de l'idée fixe qui produisait et entretenait l'accident, la reproduction de faits identiques par la suggestion, le traitement par l'isolement et les influences morales qui modifiaient, non l'état physique, mais l'état mental pathologique de l'hvstérique. Il restait à généraliser un peu plus cette conception et à rap[)liqucr h l'hystérie tout entière. Ce fut, croyons-nous, le rôle de M. Mœbius. Cet auteur rend hommage de la façon la plus courtoise aux travaux de M. Charcot, il les a complétés d'une façon intéressante. « Une opinion, dit-il, tend de plus en plus à s'établir, c'est que l'hystérie est une psychose et que la modification essentielle qui la caractérise est un état maladif de de l'esprit'. » Elle n'est cependant pas identique à toute aliénation : les mouvements de l'aliéné ne sont qu'indirectement en rapport avec son délire ; c'est le malade lui-même qui remue et qui veut remuer pour obéir à un ordre imaginaire. Dans l'hystérie, le rapport le plus immédiat, la pensée se transforme en mouvement sans l'intermédiaire de la volonté du sujet. Ce fait est caractéristique et il a servi à M. Mœbius pour formuler une définition de cette maladie : « On peut considérer, dit-il, comme hystériniies toutes les modif cations maladives du corps qui sont causées par des représentations-, » Le discours de M. Strumpell exprime des idées analogues : « Ce qu'on appelle la nervosité est, au point de vue scientifique, une disposition surtout spirituelle et non corporelle Certaines représentations trop fortes, certaines
1. Mœbius, Ueber flon liogrifT dcr Ilystoric, aus dcm Cenlralblall fur Ncrvenlieilkunde, von D. Ericnmayer, XI, 1^88, n" '/>.