UN CAS DHÉMIANOPSIE HYSTÉRIQUE TRANSITOIRE
donc là un trouble complexe, qui nécessite probablement l'intervention de centres de la vision supérieurs. Dans ces conditions, il est important de relever dans l'hystérie des phénomènes simples dont la localisation anatomique soit déjà bien connue d'autre part. C'est à ce point de vue que je considère l'étude de l'aphasie' et celle de l'hémianopsie comme particulièrement intéressantes dans l'hystérie. Aussi me semble-t-il utile de signaler, en quelques mots, une observation nouvelle dans laquelle ce phénomène s'est présenté d'une manière transitoire au cours du traitement d'une amaurose' unilatérale.
Cette observation d'hémianopsie a été prise sur une femme âgée de quarante-deux ans, que j'ai eu l'occasion de soigner récemment pour tout un ensemble d'accidents hystériques.
Jm..., en effet, est une grande hystérique qui a présenté depuis l'âge de seize ans à peu près tous les accidents de la névrose : attaques, périodes d'anorexie, périodes assez longues de délire pendant plusieurs semaines, contractures siégeant sur les membres, sur le tronc, troubles de la digestion, de la miction, anesthésies variées, etc. C'est une longue histoire pathologique que nous ne pouvons étudier ici ; j'indique seulement le dernier accident caractéristique pour lequel j ai dû traiter cette personne. A la suite de diverses émotions, les phénomènes nerveux, qui n'avaient jamais disparu, ont pris une forme particulièrement pénible.
Jm... a éprouvé depuis six mois des douleurs dans le ventre, dans le dos, dans les jambes. Elle est devenue de plus en plus incapable de marcher et n'a plus pu modifier une attitude singulière du corps : elle est, en elVel, penchée en avant et du côté gauche, presque pliée en deux et ne peut se relever. La jambe gauche est complètement raidie dans sa partie supérieure, quoique l articulation du genou et celle du pied soient encore à peu près mobiles. La malade ne peut se servir de ses jambes pour marcher et elle tombe dès qu'elle est debout. Elle souffre encore d'une rétention d'urine, de douleurs violentes à la face, du côté gauche, et de maux de tête.
1. Raymond et Pierre Jancl, .\évroses et idées fixes, 1898, II, 4^7.
i60 ÉTUDES SUR DIVERS SYMPTOMES HYSTÉRIQUES
L'examen de la inalade nous montre qne la plupart de ces accidents sont déterminés par des eonl raclures : contractures des muscles du tronc, surtout dos muscles droits de l'abdomen, contracture de la hanche gauche, contracture du sphincter de l'urètre, contracture des muscles de la mâchoire du cAté gauche, etc. A ces contractures s'ajoutent des phénomènes paralytiques dans la partie inierieiire de la jambe gauche et divers troubles viscéraux sur lesquels il n'y a pas lieu d'insister ici.
L'examen de la sensibilité, important dans celle matière, nous montre, bien entendu, de grandes altérations de la sensibilité musculaire ou kinesthésique, généralisées à tout le corps, une dvsesthésie considérable des muscles des qu'on essaye de les remuer, que nous avons déjà signalée comme un des phénomènes importants des contractures, une diminution notable de la sensibilité tactile sur tout le côté gauche avec aggravation sur quelques régions. L'anesthésie est plus forte à la hanche gauche, presque complète dans la région des adducteurs de la cuisse gauche. Elle est aussi très marquée à la face, dans toute la région de l'œil du côté gauche. Les sens spéciaux, le goût et l'ouïe sont fortement diminués de ce côté ; l'odorat est supprimé dans la narine gauche. Enfin, l'œil gauche, que jious avons particulièrement à étudier, présente une amaurose complète.
Quand je veux examiner la vision de l'œil gauche, Jm... proteste en disant que cet examen est inutile, car cet œil est perdu depuis plus de dix ans, à la suite d'une atrophie du nerf optique. Ce diagnostic, dit-elle, lui a été alTirmé par l'oculiste rjui l'a soignée dans son pays. En insistant, j'apprends de quelle manière bizarre la vue a été perdue complètement dans \'œi\ gauche, quand la malade avait l'âge de vingt-sept ans. A la suite d'une vive contrariété, Jm... a ressenti des suffocations, une vive douleur aux tempes et à la tête, surtout en arrière. Elle n'eut pas une attaque de nerfs véritable, mais resta longtemps très angoissée et la tête endolorie. Quelques mois après, à propos d'un petitbouton (ju'elle dut soigner sur la paupière de r^'i! dioil, elle essaya d'appliquer un bandeau sur cet œil droit et, à sa grande stupéfaction, elle s'apeiçut que, malgré l'ouverture de l'œil gauche, elle était absolument aveugle. C'est à ce moment seulement qu'elle fit examiner
UN CAS DIIÉMIANOPSIE IIYSTÊRIOUE TRANSITOIRE
cet œil gnucho ot {jiio l'on constata une porte complote de la vision, allribué»,-, parail-il (je n'ai sur ce point (jiie l'airirniation de
malade), h une atrophie du nerf optique. En remontant en arrière, Jm... est convaincue, et nous sommes disposé à la croire, que cette amaurose a été déterminée au moment de l'attaque avortée et des douleurs de tète qui s'étaient produites quelques mois auparavant. Depuis quinze ans, cette amaurose, prétend la malade.
i62 ÉTUDES Sim DIVERS SYMPTOMES HYSTÉRIQUES
n'a jamais disparu; au contraire, il y a eu, par moments, une aggravation très étrange.
Toujours h la suite d'émotions, Jm... a cru voir devant ses yeux comme un éclair rouge. Elle a fermé les yeux : quand elle les a rouverts, elle était tout à fait aveugle, aussi bien de l'œil droit que de l'œil gauche. Cette cécité a duré douze jours et a disparu subitement, comme elle était venue. Cet accident si grave s'est encore reproduit une fois, mais la cécité n'a duré que sept jours. Depuis plusieurs 'mois, cet accident ne se reproduit plus et Jm... ne se plaint plus de sa vision. Elle s'est habituée, dit-elle, à la perte de 1 œil gauche et elle voit très bien avec un seul œil. Il est remarquable, en effet, de constater que l'œil droit ne présente actuellement aucun trouble hystérique : l'acuité est normale, les couleurs sont bien distinguées et le champ visuel tout à fait étendu. Nous avons donc, avant tout traitement de la malade, pris un premier dessin des champs visuels (fig. i3) dans lequel l'œil droit a un champ normal de 60° du côté interne et 90" du côté externe, et l'œil gauche tout à fait perdu, a un champ absolument nul.
L'examen de l'œil gauche ne confirme pas le diagnostic que nous suggère la malade. Nous n'avons pu laire examiner le fond de l'œil, mais des signes suffisants nous permettent de mettre en doute l'atrophie du nerf optique. D'une part, le réflexe lumineux est complètement conservé. D'autre part, on peut répéter sur la malade certaines expériences faites sur l'amaurose unilatérale des hystériques. J'ai pratiqué sur elle la petite expérience suivante, qui peut s'ajouter aux expériences de Pitres et de Bernheim. Les deux veux étant ouverts et la malade prétendant ne voir absolument que par l'œil droit, j'appuie avec l'ongle au-dessous de l'œ'il droit de manière à déplacer l'axe visuel de l'aùl, et la malade se plaint naïvement qu'elle voit deux objets au lieu d'un. Il est trop évident que cette duplication des objets par le déplacement d'un œilserait impossible si l'autre œil ne voyait pas. Cette expérience confirme ce que nous supposions déjà par toute l'histoire de la malade et par la conservation des réflexes : c'est que l'amaurose de l'œil gauche est de nature hystérique et ne porte que sur la perception des objets quand l'œil gauche est seul ouvert. Mais, quoi qu'il en soit, l'amaurose est à ce moment complète et, l'œil droit étant fermé, la malade prétend être dans l'obscurité absolue.
UN CAS DIIliMIANOPSIE IIYSTÉRIQIE TRANSITOIRE 463
Je résume rapidement le traitement qui a été appliqué aux contractures du tronc et de la hanche gauche. Ce traitement est bien connu. Il réussit en général facilement, surtout ((u;iiul les malades sont hypnotisables et suggestibles. J'ai insisté sur les principaux points de ce traitement dans une communication à la Société de Médecine de Paris'. La malade étant hypnotisée, j'ai cherché par le massage et la mobilisation des parties contracturées à lui rendre le sentiment clair de ces parties et de leur mouvement; puis, je l'ai dressée à les mouvoir elle-même en apportant une très grande attention à ces mouvements et aux sensations qu'ils déterminaient. J'ai rencontré au début une dilliculté singulière et intéressante. La malade retrouvait très vite et d'une manière remarquable le mouvement du côté gauche, mais, h ce môme moment, elle perdait en grande partie les fonctions intellectuelles et restait dans un état demi-délirant. Je ne pouvais faire disparaître ce délire qu'en laissant les contractures et les paralysies se rétablir. J'ai déjà souvent insisté sur ces équivalences dans l'hystérie. Je les avais étudiées déjà, en iSSq, à propos d'une jeune lille atteinte de vomissements incoercibles, qui tombait dans un état de délire complet dès que l'on supprimait les vomissements et qui ne retrouvait la raison qu'en recommençant à vomir. Il semble que l'hystérique dispose d'une quantité totale de force nerveuse, insudîsante pour subvenir simultanément à toutes les fonctions et qu'elle ne puisse rétablir une fonction qu'en en perdant une autre. Quoi qu'il en soit, j'ai pu triompher de cette ditliculté en rétablissant plus lentement les mouvements du côté paralysé et en habituant la malade à reprendre possession de son côté gauche, en modifiant et en supprimant les idées fixes qui rappelaient les émotions les plus graves. Après cinq à six semaines, toutes les fonctions motrices étaient bien rétablies.
C'est à ce moment que je me suis préoccupé de modifier l'état
I. P. Janet, La France médicale, 6 décembre iSgS, et Névroses et idées fixes, I, p. 347.
de l'œil sjauche. malp;ro l'opinion de la malade qui persistait h le croire incurable. J ai appliqué à cet œil des procédés déjà décrits depuis longtemps par les auteurs des théories sur l'at-sthésiogénie. Ces pratiques me servaient autrefois à provoquer ce que j'appelais le somnambulisme total, c'est-à-dire un état dans lequel les hystériques retrouvaient toute leur sensibilité et tous leurs souvenirs. Ces procédés consistent essentiellement à attirer l'attention du sujet sur une partie du corps par un procédé quelconque*. Dans un cours à la Salpêtrière, je mettais le lait en évidence par cette expérience simple qui consiste à coller un pain à cacheter sur la main anesthésique d'une hystérique et à la forcer à le conserver. Au bout de quelques minutes, cette main que la malade a regardée et qui la préoccupe est redevenue sensible. Par des procédés de ce genre, je forçais Jm... à faire attention à son œil gauche dont je touchais les paupières et que je massais légèrement. Comme il arrive souvent dans ces cas, quoique ce ne soit pas régulier, le retour de la sensibilité fut annoncé par des souffrances. Jm... se mit à crier qu'elle souffrait dans son œil, dans la tempe, que l'œil grossissait, qu'il allait éclater. En même temps elle souffrait dans la tête, sans que j'aie pu parvenir à obtenir une localisation bien précise de cette souffrance cérébrale. La malade souffrait, disait-elle, dans le côté malade de la tête, c'est-à-dire pour elle le côté gauche. Au bout de quelque temps de ces souffrances, elle fut étonnée de constater que la vision revenait, très confuse d'abord, ne permettant de distinguer que le jour et l'obscurité. A la troisième séance d'exercices, la vue fut plus nette et permit de reconnaître les objets, surtout lorsqu'ils étaient placés à une petite distance de son œil, car il y avait un spasme permanent de l'accommodation. C'est à ce moment que se produisit un fait inattendu, que je n'avais pas encore observé dans des circonstances semblables. Jm..,, qui avait toujours l'œil droit fermé, se plaignait de ne voir que très mal de son œil gauche et me dit spontanément qu'elle ne voyait que la moitié des objets. En l'interrogeant avec plus de précision, je constate que c6t œil ne voit que la moitié droite des objets (par rapport à la malade) et ne voit aucunement la moitié gauche. Un objet que je tiens à la main et qu'elle voit à sa droite disparait quand, il dépasse de
I. Revue philosophique, 1887, 1888. a Automatisme psychologique, 1889, pp. 87, fj5 et passim. Névroses et idées fixes, 1898, I, p. 237.