‹ L'état mental des hystériquesChapitre 214 sur 290 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Je dois d'abord ni'oxcuscr de venir vous présenter une petite observation sur un lait en réalité peu important et qui ne nous apprend rien de bien nouveau, cela est excusable dans une séance de rentrée, après la belle étude de M. Bréal et à délaut d autres communications plus importantes. En outre, si je ne me trompe, nous ne devons pas dans nos observations songer uni(juement à nous-mêmes. Nous devons, quand l'occasion s en présente, recueillir les faits 'qui peuvent être instructifs pour d'autres; il n'est pas mauvais de montrer que nous pouvons voir quelquefois de ces phénomènes considérés par bien des personnes comme miraculeux et (|ue nous ne dédaignons pas d'en faire l'analvse. Voici donc une petite observation que j'ai eu l'occasion de faire à la Salpôtrière, il y a déjà deux ans, à propos du fait que les spirites et beaucoup d'occultistes appellent le « Phénomène des apports ».

A cette époque, on amena dans le service de M. Ravmond une jeune fdle de 26 aris, Meb, troublée, disait-on, par des hallucinations très pénibles. Cette malade était conduite par deux dames, sa mère et sa tante, appartenant à la petite bourgeoisie, d'un milieu relativement cultivé. Le père de la jeune fdle, mort depuis quelques années, était un ancien onicier,et la famille avait conservé assez de relations dans un monde de militaires et de commerçants. La malade elle-même était une jeune fille bien vêtue, s'exprimant facilement, ayant évidemment une éducation et une instruction plutôt supérieures à la moyenne.

La maladie qui l'amenait à la Salpêtrière était déjà intéressante et mériterait une étude. Nous ne pouvons nous v arrêter : il s'a-

I. Communication à la société de Psvctiologie du 5 décembre 1901, publiée dans \f Bulle lin de l'Iiislilut psycitoloijique en décembre 1901, p. Sag.

gissait d'hallucinations intenses de tous les sens et de caractère particulièrement erotique. Elle avait rencontré deux ans auparavant, dans une administration, un jeune employé qui avait lait sur elle une vive impression. Cet individu assis à son bureau l'avait regardée fixement, ses grands yeux, sa moustache noire avaient troublé la jeune lille : elle avait beaucoup rêvé à lui, la nuit d abord, puis le jour, tant et si bien que Joseph, c'était le nom qu'elle donnait au personnage, avait fini par lui apparaître à tous moments. Joseph allait et venait par la pièce, il fumait des cigares dont elle percevait l'odeur, il lui parlait, il lui faisait des déclarations qu'elle entendait parfaitement. 11 la taquinait, la pinçait, puis arrivait à la déshabiller et finissait par se conduire d'une manière absolument inconvenante. La conduite de Joseph ne pourrait même pas êtie racontée en latin, et le médecin de la famille s'étonnait non sans raison des ordures qu'inventait cette jeune fille qui se prétendait très chaste. Nous connaissons le degi'é d'obscénité auquel parviennent de semblables phénomènes automatiques.

De telles hallucinations de la vue, puis de tous les sens, systématisés de cette manière, ne se rencontrent guère que dans l'hvstérie. D'ailleurs, on pouvait retrouver, d'une manière très faible, il est vrai, quelques stigmates. Les yeux, ce qui est intéressant, étaient normaux, le champ visuel n'était pas rétréci, mais il v avait une légère hypoesthésie sur tout le côté droit : l'gesthésiomètre donnait 55 à la face antérieure du poignet droit et 25 seulement au point correspondant à gauche. D'ailleurs, on le verra plus tard, la malade était facilement hvpnotisable, il s'agissait donc d'hallucinations complexes chez une hystérique et c'est dans ce sens que j'ai rédigé l'observation de la malade présentée par M. Ravmond dans un de ses cours.

Après avoir constaté la nature du phénomène actuel, j'insistais tout naturellement près des parents pour demander ce qui avait précédé et préparé des hallucinations aussi remarquables. Cette jeune fille, disais-je, n'a-t-elle pas eu autrefois d'autres accidents nerveux, des attaques de nerfs, des sommeils, par exemple? Les deux dames protestèrent avec indignation que la malade n'avait jamais rien eu de semblable. Je demandai alors s'il n'y avait pas eu auparavant d'autres hallucinations visuelles. A ce moment, il se produisit comme un embarras dans la famille : la tante disait oui, la mère disait non. Puis les deux dames se disputèrent et la

mère ré[)(''t;iit : « Miiis c'est todt autre chose, cela ne refrarde pas le médecin. » (]ela piqua ma curiosité, et, eu iuteriogeaut séparément les deux dames et la malade, je parvins ii reconstituer une assez bizarre histoire.

Cette jeune malade, (ille d un père ahsinthique, mort dans un asile, avait toujours été bizarre; en particulier, elle avait toujours eu des halluciiialions. T>es premières dataient de l'enfance : à 8 ans, elle vovait des anj^es, avec de belles r<)bes blanches, qui lui apparaissaient même; «mi plein jour. Au moment de la puberté, de lo à 12 ans, elle fut beaucoup troublée par ces images toujours de caractère religieux. Il s'y mêlait des hallucinations auditives, car les anges lui donnaient oralement de bons conseils et lui apprenaient son catéchisme. Elle prit l'habitude, sans que nous sachions l'oi'igine de cette idée, de baptiser l'un de ses anges du nom de sainte Philomèle et depuis « la petite sainte », comme elle l'appelait, joua un très grand rAle dans sa vie. A l'âge de 19. ans, les règles étant bien établies, les hallucinations ont semblé disparaître jusqu'à 17 ans. A ce moment, difTérentes émotions, un amour contrarié, la maladie et l'internement du père, l'ont troublée, et les hallucinations ont recommencé : en somme, elles n'ont plus cessé juscju'à la maladie actuelle, à l'âge de 26 ans. Nous ne sommes pas surpris de voir des hallucinations d'abord mystiques devenir ensuite erotiques et obscènes : c'est un fait bien connu.

Mais pourquoi donc la mère de cette jeune fille refusait-elle de constater que les hallucinations existaient depuis une dizaine d'années ? C'est que depuis ce moment cette dame, devenue veuve, malheureuse, et probablement prédisposée, était ellemême tombée dans les croyances spirites. Elle avait la plus grande admiration pour les hallucinations de sa fdle et crovait très sincèrement à l'intervention des esprits et des anges dans cette affaire. Elle ne se décidait à considérer comme pathologiques que la dernière hallucination de Joseph, parce que ceUe-ci avait eu des conséquences obscènes qui la révoltaient. Les premières, étant élevées et consolantes, ne pouvaient être de la maladie. C'est un peu l'argument dont se servait autrefois sainte Thérèse pour distinguer les vraies et les fausses extases. Quand j'essavai quelques objections et quand je me permis de comparer sainte Philomèle à Joseph, les trpis dames s'indignèrent et se laissèrent aller à me déclarer « qu'il y avait des arguments démonstratifs de la réalité

:HM F.TUDES SI R DIVERS SYMPTOMES HYSTf.RIQUES

de sainte Philinnèle et des anges. C'était les o/)/ofs (fue la Sainte avait apportés du ciel et que Joseph serait parfaitement incapable d apporter. » C'est ainsi que j'ai appris, à ma grande surprise, que les hallucinations se compliquaient de phénomènes d'apports.

Dans les études d occultisme, on donne ce nom d' « apports » à des objets matériels parfaitement réels (]ui, grâce à l'acliim du médium, mais sans intervention des forces humaines connues, sont transportés d'un lieu à un autre. Il n'est pas de revue du spiritisme où l'on ne parle à chaque instant de fleurs, de bijoux, de tableaux, qui apparaissent devant le médium, tandis qu'on les crovait à des endroits très éloignés et sans que l'on puisse expliquer leur passage mystérieux d'un lieu à un autre. Ce phénomène a remplacé dans beaucoup de séances spirites l'ancienne écriture automatique trop décriée depuis les travaux psychologiques qu elle a provoqués. Le phénomène des apports n'a pas été étudié de la même manière que l'écriture automatique, parce que nous n'avons pas l'occasion de l'observer aussi souvent. Pour ma part, c'est le seul cas que j'aie connu. Aussi ai-je cherché à l'ana- Ivser : je me garde bien de donner mon observation relative à ce fait et mon explication comme vahible dans tous les cas ; les choses peuvent se passer ailleurs d'une tout autre manière moins intéressante ou plus intéressante peut-être. Je me borne à dire comment les choses se passaient dans le seul cas que j'ai j)u voir.

Je dois dire, pour être exact, que mon enquête n'a pas pu être continuée avec les trois personnes du début. Ma curiosité, d'apparence sceptique, a malheureusement indisposé la mère qui s'est fâchée contre moi et n'a plus voulu me donner aucun renseignement. La tante a été de meilleure composition ; mais elle a fini par s'éloigner aussi quand elle a vu, disait-elle, que je ne prenais pas les choses au sérieux. Ce qui fait qu'en somme les renseignements et documents me viennent du médium lui-même qui s'est montré dans cette circonstance beaucoup moins crédule que ses propres admirateurs.

Cette jeune fille pour me convaincre m'a apporté une collection des objets donnés miraculeusement par la Sainte. J'en ai une boîte pleine : ce sont, comme vous pouvez voir, des plumes d'oiseau, surtout du duvet, qui provient probablement d'un édredon, quelques fleuis desséchées, des cailloux colorés bizarrement,

qiielcjiips fragments de verre et qiiclcjues bijoux cornmuiis en argent, comme ce petit ange aux ailes déployées, qui semble un morceau d'une broche cassée. Meb avait, disait-elle, des tiroirs pleins de ces objets, elle les conservait précieusement, parce qu'elle croyait sincèrement qu'ils avaient été non pas créés, mais transportés par le pouvoir de la Sainte. Toute sa lamille, une cousine surtout, et quelques amis, vénéraient ces reliques et |)artafifeaient la mt^me conviction.

Je dois vous dire d abord que, à tort ou à raison, je suis disposé à croire à la sincérité de cette jeune fille. Je l'ai connue pendant un an, je l'ai vue hallucinée et malade, mais je n'ai eu aucune raison pour croire qu'elle a simulé quelque chose volontairement. En outre, elle s'est mise à ma disposition- avec une très grande naïveté pour m'aider à trouver les procédés dont se servait sainte Philomèle. Elle m'a aidé à mettre l'erreur en évidence, elle a été très étonnée quand je la lui ai montrée et n'a pas demandé mieux que d'y renoncer. Aujourd'hui, dans ce groupe de spirites, il n'y a plus que la mère qui soit restée croyante, mais elle est indéracinable.

Meb. ma d'abord raconté aussi exactement que possible comment les choses se passaient. De temps en temps, n'importe à quel endroit, mais surtout dans l'escalier, dans l'appartement, dans sa chambre, elle trouvait des objets qui n'étaient pas du tout à leur place. C'est là le fait essentiel : objets à une place anoimale et bizarre, par exemple des cailloux brillant dans l'esscalier, sur le palier du second étage, des [)lumcs d'oiseau sur la table de la salle à manger, un petit bijou inconnu au milieu de son édredon, des plumes et des morceaux de verre rangés de manière à former une croix sur une petite table de sa chambre à coucher. Ces objets, ou plutôt la j)Iace de ces objets, l'étonnaient et alors elle ne tardait pas sans trop savoir pourquoi à être saisie par la croyance que la Sainte les avait apportés là. Elle ne savait pas toujours d'où venait la croyance, mais elle la possédait fermement. C'est alors qu'elle la communiquait aux autres. Quelquefois les choses se passaient même en public et tout le monde éprouvait le môme étonnement : ainsi, pendant un diner de famille, des plumes étaient réellement tombées du plafond sur la table, la surprise fut générale, et tout le monde fut d'accord, avant môme qu'elle ne parlât, pour dire (jue ces j)lumes n'étaient pas venues naturellement et devaient avoir été apportées par la Sainte.

r^M KTIPES SIR HIVERS SYMPTOMES IIYSTÉRIOUES

Pour aller |)liis loin, j'ai cherché à raviver les souvenirs du sujet de toutes les manières, pendant la veille d'abord, et ensuite pendant le soniiUL'll hvpnotique. Il sulllsait de diiigei' l'altention avec soin sur les instants qui avaient précédé ou suivi la découverte des objets. Meb a retrouvé des souvenirs avec étonnemenl et i ai pu constater que chez elle les apports ne se faisaient |)as toujours de la même manière. Il faut distinguer trois formes du phénomène qui se rapprochent l'une de l'autre d'ailleurs avec une com[flication croissante.

Le premier cas est le plus simple : l'objet se trouve réellement à sa place, par hasard. C'est un caillou brillant sur un trottoir ou sur 1 escalier ; il déterminerait chez tout le monde un instant d étonnement ; il frappe davantage la malade dont l'esprit est préoccupé par ces objets h place bizarre. Cela détermine une émotion, et, à la suite, une sorte de petit étourdissement, d'abaissement du niveau mental, dans lequel elle se rend moins compte de la réalité et se trouve de nouveau au milieu d'hallucinations. La Sainte apparaît, et c est elle tout simplement qui allîrme avoir placé là ce caillou pour leur faire plaisir. L'idée des apports qui préoccupe la malade, en raison de son milieu spirite, donne naissance à un phénomène subconscient qui amène l'hallucination visuelle et auditive. Cette transformation de l'idée en hallucination a comme conséquence de faire naître la conviction dans l'esprit de cette hystérique suggestible. La conviction est contagieuse et tout le petit groupe est en admiration devant ce caillou trouvé par hasard.

C'est là le cas le plus simple : une complication survient quand il s'agit d'objets étranges dans la chambre même de la malade. Ici les choses se passent le plus souvent pendant la nuit. Meb est une somnambule, personne n'en doute, c'est elle qui se levait la nuit en dormant, cherchait au fond d'un coffret une petite pierre bleue en forme de cœur et la cachait dans la poche d'un tablier, ou bien disposait les morceaux de verre en croix sur la table, avec des plumes tirées de l'édredon, ou faisait deux marques sur l'édredon qui ressemblaient à deux ailes. Au réveil, la malade était stupéfaite de ce qu'elle voyait, et, que Philomèle intervînt ou n'intervînt pas par hallucination, la même croyance s'imposait.

Enfin dans le troisième groupe l'attaque de somnambulisme était diurne, la malade hypnotisée s'en étonne elle-même : «Mais c'est

UN CAS DU PHÉNOMÈNE DES APPORTS 50o

vriii, c'est inui (jiii ;ii clierché ce petit iiuge en ar<^ent dans un vieux cod'ret ii bijoux, c'est moi qui l'ai apporté au milieu de la chambre, c'est trop Tort, c'est moi qui prenais des |)lunies dans l'édredon et qui les ic-pandais sur l'escalier... » ,Ie lui lais retrouver le souvenir d'une scène très curieuse. Avant le dîner de famille, elle se voit monter sur la table, y placer un tabouret pour s'élever plus haut et coller des plumes au plafond avec un peu de farine mouillée d'eau, puis elle est descendue tranquillement, a tout mis en ordre, et est rentrée dans sa chambre pour s'habiller sans aucun souvenir de cette mauvaise plaisanterie. Au dîner, quand les j)lumes, décollées peut-être par la chaleur de la lampe, sont tombées, elle a été sincèrement stupéfaite. « Mais, dit-elle, comment se fait-il que j'allais faire ces choses? » Et, en fait, on peut se demander pourquoi dans ses petits somnambulismes elle cherchait ainsi à se tromper. L'explication est fort simple : il sufïit par suggestion de faire recommencer la scène devant nous. Elle a ainsi apporté des cailloux au musée de la Salpêtrière et a préparé la surpiise avec une grande conviction. Pendant ce travail, elle a une ligure digne et souriante, elle répète de bons conseils, ou des phrases de catéchisme ; en un mot, elle se croit sainte Philomèle. Non seulement la malade avait des hallucinations de sainte Philomèle, mais elle avait encore spontanément, pendant peu de temps, il est vrai, de ces changements de personnalité aujourd'hui bien connus et se transformait ellemême en sainte Philomèle.

Depuis plus d'un an, sainte Philomèle et Joseph sont exorcisés. T>a malade en a soulVert d'abord, car, ainsi qu'il arrive souvent, elle a commencé à ce jnomcnt seulement à présenter d'autres troubles hystériques, attaques, et troubles de l'estomac; tout cela s'est terminé presque complètement. Je vous répète en terminant qu'il peut exister d'autres phénomènes d'apports ; je me suis borné à en décrire un seul assez intéressant.

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