‹ L'état mental des hystériquesChapitre 215 sur 290 · AMNÉSIE ET LA DISSOCIATION DES SOUVENIRS PAR LÉ.MOTION · texte numérisé non relu

AMNÉSIE ET LA DISSOCIATION DES SOUVENIRS PAR LÉ.MOTION

Il nesl pas inutile de recommencer une étude déjà ancienne à propos de nouvelles observations, c'est un inovcn de vérification et de correction. J'ai eu l'occasion, il y a quelques années, d'étudier les j)hénomènes de l'amnésie rétrograde et de l'amnésie continue déterminées par l'émotion sur une malade qui a acquis quelque célébrité". M"" D... présenta à la suite d'une violente émotion une amnésie rétrograde de plusieurs mois et, ce qui est plus étrange, une amnésie continue tout à lait complète qui la rendait tout à fait incapable de conserver même quelques instants le souvenir des divers événements de la vie.

Dans j>lusieurs études j'ai cherché à montrer le rapport de cette amnésie remarquable avec l'idée persistante de l'accident initial et avec l'émotion du début que cette idée contribuait à entretenir. J'ai j)u montrer les métainor[)hoses singulières de cette amnésie qui a pris h la longue la forme peu connue de la mémoire retardante : le sujet semble oublier tous les événements de sa vie au fur et à mesure qu'ils se |)rodL]isent, mais il finit toujours par en retrouver nettement le souvenir un certain temps, huit jours ou deux mois plus tard. Tout en retrouvant en définitive tous les souvenirs, il conserve toujours une amnésie rétro-

1. Étude publiée dans le Journal de psycholoific normale et pulholorjirjue de septembre Hjo'i, p. ^i']; un extrait de cette étiide a été communiqué à l'Académie de médecine dans sa séance du ■>A') juillet ifjo3.

2. A propos de cette malade M""' D..., voir les études suivantes: Charcot, Sur un cas fl'amnésic rétro-anléroiLTade, Hruiie de Médecine, fév. i8ç)'i, p. 8i. — Souques, Essai sur l'amnésie rélro-antérograde dans l'hystérie, les traumatismcs cérébraux et l'alcoolisme chronique, fiecue de Médecine, mai i8<)2, p. •\(\'j. — Pierre Janet, Communication au congrès de psychologie; expérimentale réuni à Londres le icr août 1892, Revue générale des Sciences, 3o mars 189.'}, pp. 167-179. !\évro.ses et idées fixes, 1898, I, p. 109.

L'AMNÉSIE ET LA DISSOCIATION DES SOUVENIRS l'Ait L'ÉMOTION 507

(iTiHlf (les tit'rnii'ics [KTiodes de la vie : ce Iroiiblr [icisiste on giaiidr pa ilie eiKMiif aujourd htii aprrs douze ans do uialadio. l tic porlurl)atioii aussi profonde de la in<'-iMoiro et de rornanisalioii des souvenirs survenant subitement et |teisistanl douze ans après une seule violente émotion me parait un fait des |)lus remarquables qu'il faut étudier pour essayer de comprendre le mécanisme de l'émotion. Un phénomène de ce pjence me semble bien plus fjjrave, bien plus eonsitlérable dans la (-((nstilution mente de l'émotion ([ue les (|url(|uos troubles res|)iratoiif'S et les quohpies jtalpitations cardiaques que Ton veut troj) souvent considérer comme l'essentiel de l'état émotit. Quoique les amnésies émotionnelles se présentent assez souvent sous des formes imparfaites, des cas aussi remarquables que celui de M""' D... sont rares, et dans la première étude je ne pouvais rapprocher de celle-ci que quatre cas assez incomplets. J'ai eu l'occasion dans ces dernières années d'étudier un cas nouveau d'amnésie émotionnelle très comparable dans ces grandes liones à celui de M""' D..., quoit|ue présentant des différences intéressantes de détail. C'est à propos de ce cas que je voudrais reprendre l'étude de certaines modifications de la mémoire que peut déterminer l'émotion.

1. Antécédents. — Irène est une jeune fille de vingt-trois ans, qui a présenté pendant deux ans, à la suite des émotions causées par la mort de sa mère, un état hystérique très grave caractérisé essentiellement par des crises de somnambulisme avec hallucinations et par une amnésie très profonde. Ce sont ces deux phénomènes que je désire étudier particulièrement : aussi je me borne ii signaler rapidement les antécédents et les autres troubles qui évidemment prédisposaient cette personne aux accidents névropathiques.

IjC père était un al)oniinable ivrogne qui se faisait entretenir par sa femme et par sa fille et qui certainement a contribué à la mort de l'une et au délire de l'autre ; il a fini par mourir il y a peu de temps d'une pneumonie qui s'est ajoutée Ix un état de délirium pour lequel il était traité dans un asile. La mère était une psvchasténique tout à fait typique : elle a présenté pendant toute sa vie de la clausti'ophobie de la manière la plus singulièic. L'agitation mentale déterminait chez elle une représentation très vive, tout à fait imagée des dangers qu'elle courait en restant dans sa chambre : il lui semblait que l'eau ou la neige envahissait

o08 ÉTUDES SUR DIVERS SYMPTOMES IlYSTfiRIQUES

la pièce et qu'elle était forcée de oijmjxM' sur les meubles, de nager, eulin cju elle était étoulVée contre le plafond'. Vers l'àj^o de quarante-neuf ans, cette femme a été atteinte de tuberculose pulmonaire à marche rapide.

J ai iléjà eu l'occasion d'insister à ce propos sur un lait curieux, très important à mon avis, pour la théorie des phénomènes [)sychasténiques. Quand \:\ tuberculose détermina chez elle cette excitation particulière que l'on observe dans cette maladie et surtout quand elle amena un petit état de fièvre presque continue, les obsessions et les phobies qui avaient rempli constamment toute la vie de cette femme disparurent définitivement et pendant les six derniers mois de sa vie, celle-ci fut au point de vue mental à peu près complètement normale ".

Sous cette double in(hicnce héréditaire, il n'est pas surprenant que l'enfant ait présenté de bonne heure toute es[)èce de troubles nerveux : il paraît que dès ses premières années elle avait perdu le sommeil normal ': incapable de dormir correctement, ou bien elle restait éveillée toute la nuit, ou bien elle dormait les veux grands ouverts, ou bien elle entrait dans des crises de somnambulisme. De même elle n'a jamais su manger correctement, refusant presque toujours toute nourriture, ou bien, principalement quand elle était à la campagne, dévorant toutes les deux heures sans jamais se rassasier. La puberté aggrava ces dispositions et chaque époque menstruelle était l'occasion de grands évanouissements. Enfin, on peut signaler un singulier trouble de la nutrition : cette jeune fille au milieu d'une abonbondante chevelure noire présente deux mèches blanches, un peu au-dessus du front, du côté gauche. On prétend dans sa famille que ces mèches seraient apj)arues subitement à l'âge de huit ans, un matin après une nuit de cauchemars dans laquelle elle aurait rêvé à la mort de sa mère ; détail curieux, la peau qui supporte les cheveux blancs est encore aujourd'hui ancsthésique sur la surface de deux pièces d'un franc, tandis que le reste de la peau du crâne et du front reste presque toujours sensible.

I.e caractère de cette jeune fille était également anormal : toujours triste, inquiète, mécontente d'elle-même, elle avait constamment le sentiment qu'elle n'arrivait au bout de rien, que ses

1. Obsessions et psychasténie, obs. de Nac, I, p. 2o5, II, p. 206.

Page 1