I. L'uiitnnuilisme psychologique, i88((, p i uô
*)i2 ÉTUDES SUR DIVERS SYMPTOMES HYSTÉRIQUES
en étudiant le somnambulisme d'Irène que ce caractère est très variable, que par des légères modifications de l'hvpnose, par une éducation du sujet on peut le modifier et (ju'il n'y a pas lieu de s'en servir pour établir une distinction entre ces malades.
En efl'et, comme il était plus facile d'isoler le sujet et de diriger son attention rendant l'état hypnotique, je forçai Irène pendant cet état à rechercher tel ou tel souvenir, je dirigeai les associations d'idées, j'excitai redort de toute manière. Il y a là à la fois suggestion et excitation de la tension psychologique par 1 elTort que faisait le sujet, pai' l'attention, par la confiance qu'on essaye de lui inspirer. La restauration des souvenirs dans ces conditions est un phénomène très complexe.
Ces expériences de restauration des souvenirs chez les amnésiques étant toujours intéressantes, il faut noter avec soin les difTérentes circonstances qui accompagnent les modifications de la mémoire. J'étudierai particulièrement ici les sentiments du sujet, l'ordre de réapparition des souvenirs, et les oscillations du niveau de la mémoire. Au premier point de vue je constate un fait, qui confirme d'une manière intéressante mes anciennes observations, ce sont les sensations de douleur cérébrale, au moment du changement de la mémoire. Ces douleurs avaient été autrefois chez M™" D..., tout il fait remarquables et caractéristiques, et il était très important d'éviter de les suggérer à ce nouveau sujet. Je ne crois pas que cette expérience de la restauration des souvenirs ait été refaite à l'hôpital depuis plusieurs années, ni qu'Irène ait pu jamais en entendre parler; je suis certain d'avoir pris toutes les précautions moi-même pour n'y faire jamais aucune allusion. Aussi la réapparition de ces souflrances exactement de la môme manière, me porte-t-elle à croire qu'il y a là un phénomène important qui accompagne la modification cérébrale. Pendant qu'Irène fait des efforts pour se souvenir, quand elle commence à retrouver des lambeaux de mémoire, on la voit pâlir, elle porte les mains à la tète, elle gémit, et, au milieu de quelques secousses convulsives et de rires spasmodiques, elle répète : « Cela me casse la tête, c'est comme si on la déchirait, comme si on sortait tout ce qu'il y a dedans, ma tète se fend en deux... » Il faut remarquer que ce sont les mêmes expressions que chez M™" D... : « Ma tête s'ouvre en deux... » Si on insiste trop, la malade a des vertiges et des vomissements et très souvent elle s'évanouit. Il
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est très difficile d'analyser ces douleurs cérébrales, et nirme d'indiquer exactenient leur place. Une fois ou deux la malade désignait le Iront, mais une dizaine de fois elle se plaii^nait de l'occiput et y portait les mains ; le plus souvent la douleur m'a paru siéger au vertex : .« Il y a (juelque chose qui se tord dans ma tête en arrière et au-dessus... on dirait qu'on me prend la tête, qu'on l'ouvre, qu'on tire tout ce qu'il y a dedans en arrière et audessus... ça craque, en haut dans ma tête, quand un souvenir revient... >> Ces douleurs si peu exj)licables d'ailleurs sont particulièrement graves, quand on réveille le sujet après une séance d'elTorts pour retrouver les souvenirs. Tandis que le réveil est d'ordinaire facile et calme, il devient dirtîcile après ce travail de restauration de la mémoire : le sujet se plaint de maux de tête, il a quelquefois des vomissements et des syncopes. Quoi qu'il en soit, les souvenirs se rétablissaient ainsi au moins pendant le sommeil hypnotique et quand la malade avait traversé ces maux de tête ils restaient persistants. C'est-ii-dire qu'à moins d'accidents intercurrents et de rechutes en arrière, comme on en verra, on les letrouvait sans dilTiculté dans la prochaine séance de sommeil hypnotique. Le sujet revenait alors au type de M""" D..., avec souvenirs pendant l'hypnose et amnésie seulement pendant la veille.
Il fallut plus tard une seconde éducation pour réacquérir même pendant la veille ces souvenirs devenus nets et faciles pendant l'hypnose, mais ce second travail fut loin d'être aussi diflicile que le premier.
Il n'était guère possible au début de constater l'ordre dans lequel réapparaissaient les souvenirs, car ils semblaient revenir confusément et pour ainsi dire tous à la Ibis : « Il y a trop de choses qui arrivent à la fois... Je ne puis pas me rendre compte de ce que je pense... Il me semble que je revois tout ensemble, que je mêle le tout... Les souvenii-s sont trop bizarres, cela vient vite et cela disparaît... Cela saute d'un bout de phrase à un autre, je ne peux même pas vous les dire... »
Cette période de confusion dura peu et Irène exprima des souvenirs précis ; voici d'une manière générale l'ordre dans lequel ces souvenirs ont réapparu avec précision. Nous constatons d'abord l'application de la loi de M. Ribot, c'est-à-dire la réapparition des souvenirs en commençant par les plus anciens. Irène retrouve d'abord les souvenirs du début de l'Exposition au mois de mai,
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puis l'acciileut de la passerelle sur laquelle elle se trouvait eu juin, les premiers signes de la maladie de sa mère en janvier, mars et avril. Ces souvenirs relatifs à la mère sont loin de réapparaître et)mplels, même cjuand ils sont aneiens, car il est impossible de préciser les taits ni il évoquer la (ioure de sa mère. Puis nous obtenons non sans peine le souvenir des événements (|ui ont remj)li les premiers jours de juillet, c"cst-;i-tlire (pii ont eu lieu quelques jours avant la catastrophe. Mais ici la loi cesse de s appliquer correctement et il est impossible de continuer l'évocation des souvenirs suivant l'ordre du temps. Malgré tous les elVorts possibles, les souvenirs des derniers jours, de la mort, de 1 enterrement ne peuvent réapparaître consciemment. Le sujet soulVre trop, il tombe en svncope ou commence des crises d'hystérie dans lesquelles les souvenirs cherchés se manifestent automatiquement d'une tout autre manière. Au milieu de ces ellorts, le sujet commence à retrouver le souvenir des événements postérieurs à cette époque, il semble que la conscience a sauté involontairement une dizaine de jours. Voici les querelles avec le père ivrogne qui ne voulait pas mettre un crêpe à son chapeau, voici la visite des oncles, les promenades à l'Exposition, la maladie qu'Irène commence à avoir elle-même, les diagnostics bizarres des médecins, ses consultations à l'hôpital, enfin tous les faits des mois d'août, de septembre et d'octobre. Mais voici de nouveau une pierre d'achoppement : je ne puis lui faire retrouver le souvenir de son entrée à la Salpêtrière, ni celui d'un cours de M. Raymond dans lequel elle a été présentée, ce qui l'a fort émotionnée. Elle passe encore par-dessus pour en arriver facilement aux événements postérieurs.
Un peu plus tard il y a encore le souvenir d'un changement momentané de salle qui lui a été très pénible et qu'elle ne peut pas retrouver. Puis elle arrive assez vite à tous les événements récents que d'ailleurs depuis quelque temps elle retenait plus facilement. En un mot il y a une exception fort remarquable à la loi de réapparition des souvenirs suivant l'ordre du temps : les événements qui ont déterminé de violentes émotions ne réappalaissent pas à leur place. Ce n'est que lorsque la malade est beaucoup plus avancée dans la restauration qu'elle peut revenir en arrière et atta(|uer la restauration de ces pensées émotionnantes. Depuis deux mois déjà, Irène pouvait raconter tout l'hiver 1901 et même son entrée à l'hôpital en décembre 1900 quand elle
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r'iissit il peine et très péniblement à retrouxer pendiint I état hypnotique la mémoire des derniers jours de sa mère en juillet 1900: « Je vois son ombre, je vois ce quelle faisait, quand elle devenait méchante avec moi, mais je ne la vois pas bien ; il laul encoif (jue je lui r<»nipose une tôte... » Puis, après bien des malaises et des petites crises avortées, voici qu'apparaissent tous les souvenirs de lagonie et de la mort. La pauvie fille recommence à raconter toute cette nuit (liaiiialiquc (ju elle avait si souvent décrite et même jouée dans ses crises ; mais pour la première fois elle la raconte en conservant une certaine conscience d'elle-même et en pouvant en même temps parler à une personne auprès d'elle. Les rires convulsifs reviennent quand elle « aide sa mère :i cracher son poumon, en retirant quelque chose de rose qui l'étoulle dans sa bouche ». Puis le progrès continue : « Tenez,
je l'enferme papa, il ne viendra itlus me déranger, il est saoul
maman avait froid, elle demandait tout le temps l'heure qu'il était... oh, ma tête, je suis trop fatiguée, j'ai mal au cœur. » Puis elle passe au souvenir de l'enterrement, se rappelle qu'elle était au premier rang, riant comme une folle et refusant de rentrer ou de monter dans une voiture pour faire cesser le scandale : « Je ne pouvais pas comprendre, je ne sentais pas que c'était maman qu'on enterrait, je ne pouvais pas penser qu'elle était morte et quand j'essayais de le penseï-, cela m'agitait, me faisait rire à me tordre... J'ai pourtant suivi à peu près comme tout le monde, mais je n'y étais pas. » C'est après l'enterrement, elle peut l'expliquer maintenant, que l'agitation a augmenté, qu'elle courait dans lescalier malgré ce qu On lui disait et quelle a vu sa mère lui apparaître pour la première fois, lui parler et lui conseiller de mourir. « C'est depuis ce moment qu'elle a tout oublié et qu'elle a cessé de faire des efforts pour comprendre et pour retenir... » Enfin un dernier progrès s'obtient très dilllcilement, c'est l'évocation de l'image visuelle de sa mère. Cette iraasre se formait évidemment peu à peu, Irène voyait déjà depuis quelque temps l'ombre, lattitude et même le costume de sa mère, mais elle ne parvenait pas à voir sa figure : « c'est comme si elle était voilée, comme si elle n'avait pas de tête... » Tout d'un coup, elle pousse un cri, elle sanglote et se met à pleurer, ce qu'elle ne pouvait pas faire depuis un an : « Ah ! j'ai vu maman, je peux la revoir, cela me fait drôle, j'en ai eu chaud dans tout le corps de l'avoir revue un moment. » Après quelques jours d'efl'orts de
ce genre elle put tout retrouver sans diUîcullé et cdlc grande amnési»^ était entièrement ellacée.
Il s en lallait de beaucoup cepenilant que la niénioiie lut iuiinédiatenuMil reconstituée d'une façon définitive : ces souvenirs rétablis d'abord pendant le somnambulisme, puis pendant la veille étaient au début très instables. Il sulllsait de laisser écouler un certain temps sans une séance nouvelle de somnambulisme et d excitation de la mémoire pour voir les souvenirs récemment acquis s'effacer de nouveau. Pendant qu'elle garde les souvenirs, elle a à peu près constamment ce mal de tête du début; puis, quand le mal de tète s'en va, les souvenirs disparaissent et, pres- (jue toujours, quand les souvenirs conscients se sont edacés, les hallucinations, au moins celle du visage de la mère, recommencent. Souvent cette rechute se fait graduellement, Irène qui était à son aise au début, se sent plus fatiguée et de plus mauvaise humeur les derniers jours, puis au milieu de la nuit elle est réveillée par un cauchemar et se sent tout autre, les souvenirs sont de nouveau disparus et elle ne peut plus se rendormir si ce n'est d'un sommeil incomplet et fatigant. On reconnaît ici tous les faits que j'ai décrits autrefois à propos de l'influence somnambulique et du besoin de direction chez les hvstériques ' ; le sujet retombe rapidement dans sa faiblesse qui est ici une amnésie, et il a besoin d'être remonté de nouveau.
A côté de cette descente régulière, ce qui est surtout caractéristique, ce sont les rechutes déterminées régulièrement par les émotions. Celles-ci amenaient toujours de la manière la plus nette un retour en arrière et une perte de ces souvenirs qui avaient été récemment retrouvés et qui avaient été les plus difliciles à conquérir.
Ainsi, quelques semaines après ce retour complet des souvenirs que je viens de décrire, la pauvre fille fut encore tourmentée par son père qui, pour trouver quelque argent, se mit à vendre les quelques meubles et les objets qui avaient appartenu à sa femme. Irène, à ce propos, perdit non seulement l'image de sa mère, mais encore le souvenir de sa mort, et il nous fallut un mois d'efforts pour réparer cette nouvelle amnésie, l^e même accident se reproduisit un peu plus tard d'une manière moins grave à
I. Névroses et idées fixes, i8(j8, I, chapitro xii : I/iiiilufncf; somnambulique <l \<- bnsoin do direclion.
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propos de la nioit duii petit «^art-oii (|ui étnil son lillciil. Au mois de septembre i()<>v, trois mois apn's sa sortie dr l'hôpital. (|iiaiKl elle semblait être complètement létablie, elle apprit assez brusquement que son père*avait|rini j)ar mourir lui aussi dans un asile à la suite d'un accès de delirium tremens et d'une pneumonie. Irène eut de nouveau une denses anciennes crises avec hallucinations et l'état amnésique se rétablit aussitôt. Cette nouvelle émotion détciinina une coilainc amnésie relative au père et une amnésie rétidorade du mois précédent, mais ce «pii est remaicpiable, c'est qu'elle ramena d'une laeon complète l'amnésie précédente pres(pie aussi étendue : on peut voir cette rechute de l'amnésie sur le schéma (np;. ai), (domine cette amnésie s'accompagnait de nouveau des mômes crises hallucinatoires, la malade a dû rentrer à l'hôpital en novembre 1902. Le même traitement dirigé uniquement contre l'amnésie, la fit disparaître plus facilement et plus rapidement que la première lois, et eut les mômes efTcts thérapeuli([ues.