Névroses et idées fixes. J^<)^. I, p. i
LAMM:S1L LT la dissociation DIÏS SOUVK.MUS l'AK LKMOTION :i'i3
Iiènc avait uiuqueineiit oublié sa mère, elle n'en déviait pas moins ôtie active, coiilmiicr son tiavail, assurer sa vie. Il est étrange, après tout, (luun oubli, (util ti-ès grave, supprime toute activité raisonnable : c'est (|u'il y a plus et c'est (jue ces malades sont avant tout incapables d'agir volontairement. (( .l'ai la sensation de ne j)as vivre, dit Irène, je marche au hasard, je lais tout machinalement. \ ous me demandez pourquoi je ne fais rien, je ne le sais pas, je ne sais plus aider jjersonne, je ne m'intéresse à rien, j'aimais les Heurs autrefois, je jette maintenant celles cjtie l'on me donne, j'aimais beaucoup ma tante et des amis, je ne les aime plus... Je m'ennuie, rien ne m'intéresse comme cela devrait faire, je ne ressens pas les choses telles qu'elles sont, il me faudrait quelque chose d'impossible pour m'exciter, j'en suis ii souhaiter la mort des gens pour que cela me fasse une distraction... Ce qui m'énerve c'est de vivre ainsi sans but, sans savoir (juoi iaire, ni s'il faut faire quelque chose, c'est de vivre dans l'espace, on il n y a rien à voir, rien à faire, dans un temps interminable. )) Il V a là une aboulie profonde, un défaut d'adaptation au présent que nous n'avions pas assez remarqué dans nos précédentes études sur cette amnésie.
Mais il v a plus à dire, c'est qu'il y a chez elle une aboulie svstématique très caractérisée, une incapacité totale pour faire les actions qui ont un rap|)ort quelconcjue avec sa mère. Il laut étudier à ce propos comme un fait très curieux la conduite de cette jeune fille le lendemain de cette nuit terrible dans laquelle elle a assisté à l'agonie et à la mort.
Une personne raisonnable dans ces circonstances aurait à faire une foule d'actions pressées, ne fut-ce que pour avertir les parents, pour préparer l'enterrement, etc.. Irène, dès l'aube, quitte la chambre mortuaire, et, sans chercher à se reposer, va se promener au hasard dans tout Paris; quelques heures après, comme elle est fatiouée, elle monte chez une de ses tantes et se borne à dire en entrant : « .l'ai très faim, donnez-moi quelque chose à mançrer. » On la satisfait et on lui demande comment va sa mère :
« Bien, répond-elle, elle a passé une bonne nuit. » Après avoir erré de nouveau quelques heures, elle entre chez une autre personne, chez qui elle répète exctement la même chose, demande il manger et donne de bonnes nouvelles de sa mère. C'est parce qu'on est inquiet de son attitude, qu'on la garde et qu'on va chez elle constater ce qui s'est passé.
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Ainsi, ello rst ahsolimiont iiic;i|)al)le clo ilirc à ses tantes chez qui elle entre que sa mère est morte; c est pourtant la première action qu'elle avait h faire. Cette conduite s'explique-t-elle par l'amnésie? En aucune façon, l'amnésie retrooi-ade ne sera constituée que ilans (|uel(jues jours, après l'ciilentMiiciit, après les premières hallucinations visuelles. Irène, quand elle retrouve la mémoire deces sinoulières démarches, sait fort bien (|u elle avait h ce moment le souvenir de la mort de sa mère, mais < il lui semblait inutile d'en parler... tout le monde devait le savoir sans qu'elle ait rien à en dire... » C'est là une explication surajoutée, une de ces agitations de la pensée qui généralise nos propres sentiments. Le fait principal qui reste ici nianileste est lincapacité absolue de faire un acte utile en rapport avec la mort de sa mère.
Non seulement elle ne peut s'occuper de lien pour l'enterrement, mais elle est incapable de |)rendic même la tenue convenable. J'ai déjà raconté que pendant tout l'enterrement elle a des éclats de rire, des sauts, une démarche bizarre qui fait scandale. C'est de l'agitation physique sans doute, mais l'essentiel est toujours qu'elle ne peut pas faire l'acte adapté à la situation. D'ailleurs, elle sait très bien « qu'elle ne pouvait pas prendre ridée que c'était sa mère qu'on enterrait ». Si nous continuons, nous voyons qu'elle ne se conduit jamais comme si sa mère était réellement morte : elle ne prend pas la direction du petit ménage, elle ne dirige pas le père comme faisait la mèie, elle ne sait pas même porter le deuil, puisqu'elle veut à chaque instant aller au théâtre. On dirait qu'elle ne peut rien faire à la place de ces soins excessifs qui ont absorbé son temps pendant six mois. Maintenant qu'elle le pourrait, elle ne sait plus se coucher, et reste encore sans se déshabiller, comme elle faisait dans les deux derniers mois de la maladie. On peut donc dire qu'il y a un défaut complet d'adaptation à une situation qui a été créée par la mort de la mère et qu'il y a une aboulie spéciale comme une amnésie spéciale.
Inversement on constate des modifications importantes de la conscience, de l'activité en général, de l'action systématique en rapport avec ce deuil dfins les mêmes circonstances qui ont amené, comme on l'a vu, des modifications de la mémoire. En premier lieu, immédiatement après les sommeils hypnotiques dans lesquels s'est eflTectué le retour des souvenirs et surtout quand Irène est parvenue à les exprimer correctement pendant
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1.1 veillf, elle l'prouvc des sontiinents de bien-ôlro tout particuliers. Elle sent un el>:iiio('iii('nl considérable : « Je ne suis plus la même, je repientls une vie nouvelle, ma tète me parait neuve... » Elle a aussi le sentiment (|u'elle perç-oit les choses beaucoup plus nettement qu'auparavant : « Il me semble que je vois les choses pour la première fois... Avant je vovais la même chose, mais c'était comme dans un brouillard, comme dans un rêve lointain... Cest maintenant que je vous reconnais vraiment. . . » Ces senlitiments s'étendent ;i d autres phénomènes, il lui semble qu ellr respire mieux, que son cœur bat plus fort et plus vite, que ses bias et ses jambes sont plus forts, mais qu'en même temps elle sent beaucoup plus fortement la fatigue : « C'est bizarre, quand je vais mieux, que je fais des progrès, je suis toute courbaturée, on ne peut plus me toucher, tout le corps est comme brisé et me fait mal. \u contraire quand je retombe malade, je ne sens plus rien de cette fatigue. »
J'ai déjà eu souvent l'occasion, dès mes premières études sur « l'automatisme psychologique » de décrire "de tels sentiments qu'éprouvent les hvstériques et les psychasténiques dans ce que j'appelais « leurs somnambulismes complets, ou leurs instants clairs », je ne puis revenir ici sur leur interprétation et je me borne à une seule remarque. Sans doute, il est vraisemblable que dans de tels changements qui portent sur toutes les fonctions nerveuses, il y a une augmentation des phénomènes psychologiques élémentaires, des sensations, des mouvements et des images, que ces éléments doivent être plus nombreux et surtout se succéder plus rapidement. Sans nier la vérité de cette remarque, j'ai toujours insisté pour montrer qu'il fallait aussi admettre des modifications dans les fonctions centrales de coordination et de synthèse, que les sentiments d'élévation, d'ascension mentale, étaient dus surtout à une exaltation de ces fonctions supérieures. Le cas présent est plutôt favorable h cette interprétation : dans son état antérieur la malade avait à peine des traces d'anesthésie et le changement survenu dans l'état de la sensibilité, quoique réel, était si petit que l'on ne pouvait pas le mettre en évidence par des mesures. On ne peut pas dire non plus que les images élémentaires des souvenirs aient été excitées et augmentées puisque avant tout traitement elles étaient déjà beaucoup trop fortes et déterminaient de grandes crises d'hallucination. La véritable métamorphose, expérimentalement appréciable, était la modifi-
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cation de la larifi'ur île la eonseienee, ilii luiinhit' des souvenirs dont elle disposait, de la puissanee pins graiule de latteiition et de la volonté.
Voici, en elVet, les modifications vraiment importantes qui accompagnaient ces sentiments d élévation. La conduite a complètement changé : Irène redevient active et pratique, elle travaille, elle reprend son métier sans ennui et même avec intérêt, elle est capable de combiner ce qui lui est nécessaire et d'organiser sa vie, tandis que dans l'état précédent elle restait indéfiniment inerte.
Un autre changement, en apparence assez singulier, a été bien remarqué, c'est qu'elle devient sociable. Elle peut maintenant rester avec d'autres personnes et leur parler sans avoir ces accès de timidité ou de colère qui survenaient à tout moment et qui la rendaient incapable de frayer avec personne. L'aboulie sociale si caractéristique de cette jeune fille tend à disparaître dans ces moments où son niveau mental est relevé.
Enfin, ce que nous avons appelé la conduite spéciale, celle qui est particulièrement en rapport avec la mort de sa mère, devient aussi beaucoup plus correcte. D'abord la réapparition des souvenirs est accompagnée par une perception beaucoup plus claire de la situation réelle dans laquelle se trouve le sujet : Irène sait que son père et sa mère sont morts, elle le comprend maintenant et en éprouve un réel chagrin. Elle se rend compte de son isolement et se demande en pleurant s'il n'aurait pas mieux valu conserver les illusions qu'elle avait pendant sa maladie : « C'est la première fois que je me trouve aussi seule, aussi abandonnée depuis la moit de maman... Je ne peux plus me décider à rester seule chez moi ce que je faisais très bien auparavant. » En outre, elle sait prendre les résolutions pratiques, utiles, choisir une chambre pour elle seule, établir son petit budget; en un mot, elle n'attend plus la direction de ses parents comme elle le faisait auparavant.
Telles sont les modifications de toute l'activité qui, jointes sans doute au développement des fonctions élémentaires de la sensibilité et de la mémoire, déterminent ces sentiments particuliers de force et de bonheur. Il est assez curieux de remarquer que ces sentiments de joie sont cependant en rapport avec des phénomènes douloureux. Non seulement elle se sent à ce moment courbaturée et comme brisée, non seulement elle a d'affreux
L'AMM-:S1I£ LT LA DISSOCIATION DES SOLVIiMKS l'AH 1. CMOTION oM
iraux de tôtr, in;iis encore, comme on vient de le \uir, rllc a de grands cluij^rins moraux. Tout cela n'empêche pas qu Clle n'éprouve une joie inliiiie au moment de ces restaurations douloureuses des fonctions supérieures et qu'elle ne jouisse de ses soufl'rances. Ce petit lait joint à bien d aiities du même genre pourrait nous montrer qu'il ne faut pas trop ct)nfondre la joie et la tristesse, fonctions supérieures avec le plaisir proprement dit et la douleur.
Quoi qu'il en soit, nous constatons non seulement des modilications de la conscience personnelle, mais des changements remarquables de l'action, surtout de l'action présente et adaptée, et nous voyons que ces changements de l'action sont exactement parallèles à ceux que nous avoTis notés dans les fonctions de la mémoire.