‹ L'état mental des hystériquesChapitre 231 sur 290 · LÉVOI.LTION de la MVL.VOIE · texte numérisé non relu

LÉVOI.LTION de la MVL.VOIE

Les antécédents héréditaires de Marceline sont déjà caractéristiijues et nous montrent dans cette famille une prédisposition aux troubles nerveux et même aux troubles de la (onction de ralimentation qui vont jouer le plus grand lùlechez notre malade. Les antécédents pathologiques sont moins nombreux du cùté maternel, la mère était une brave femme sans troubles nerveux d'aucune espèce, elle a survécu à sa fille. Un oncle de la malade, frère de la mère, eut cependant un accès grave de mélancolie, il resta deux ans dans un asile; puis fut remis en liberté; il finit par se tuer dans un nouvel accès à l'âge de quarante-quatre ans. La grand'mère maternelle fut pendant longtemps à peu près aliénée, elle restait couchée des mois entiers en refusant de manger; elle se rétablissait pendant quelques semaines, puis recommençait.

Du côté paternel les antécédents sont plus curieux : le père présenta depuis sa jeunesse un trouble curieux de lalimentation, il vomissait après chaque repas presque tout ce qu'il venait de manger et par conséquent se nourrissait fort difficilement; il finit par mourir d'une pleurésie tuberculeuse à l'àgc de quaranteneuf ans. Une sœur de cet individu avait exactement le même trouble de l'estomac : elle vomissait constamment et s'alimentait fort peu. Une autre tante de la malade avait encore la même maladie du vomissement; un oncle paraît avoir été bien portant.

Si nous remontons aux grands-parents paternels, nous trouvons de l'asthme chez le grand-père et nous constatons chez la grand'mère cette même disposition aux vomissements continuels compliquée, semble-t-il, vers la fin de la vie par des symptômes de paralysie agitante. Enfin une sœur de celle-ci, grand'tante de Marceline, était épileptique.

Ainsi que le montie le tableau des antécédents héréditaires (fig. 22), nous trouvons donc dans cette famille, sur les huit personnes que nous pouvons connaître : deux aliénés, une épileptique et surtout 5 cas de la maladie du vomissement perpétuel prolongé pendant des années. On a déjà fait observer, si je ne

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rue trompe, que dans certaines laniilles la disposition aux voiuis- Stments est une chose héréditaire ; notre observation est très démonstrative sur ce point car le vomissement va être encore un des symptômes essentiels de Marceline.

Marceline, l'unique enfant de cette l'ainille, lui une enlant débile qui, dès Tàj^e de trois ou quatre ans, se plaignait toujours de maux de tête et cjui était disposée aux saignements de nez à tout propos. Déjii à cet âge elle mangeait dilHcilement et il fallait sans cesse la gronder et la contraindre pour l'alimentei-. Un peu plus tard, elle fut une enfant assez vive et intelligente et elle

grand- piTC astlimati(iue

voinisseincntb

grand'tantc grand'mi're grand-pi-re grand inrre

cpileptiquc vomissenienls mélancolie

paralysie iaiîitante

pcre

voniisseiuents vomissements I tuberculose

3 enfants fille ? garçon ? 3 enfants H Marceline

assez bien portants

FiGtBK J2. — Antécédents héréditaires.

mère oncle

mélancolie suicide

apprenait facilement ce qu'on lui enseignait à l'école. Mais cela ne dura pas : à peu près vers l'âge de dix ans, aux approches de la puberté, elle se transforma peu h peu, elle devint triste ftt méchante; elle se faisait renvoyer de l'école pour son indocilité et son manque d'attention. Assez rapidement elle perdit toute vivacité d'esprit et se comporta comme une idiote, incapable de comprendre l'enseignement qu'elle suivait si bien Tannée précédente. En même temps elle commença à manger encore moins que d'ordinaire malgré des remontrances continuelles et elle eut des saignements de nez deux fois par jour. Vers l'âge de treize ans les troubles nerveux devinrent plus caractéristiques et elle présenta des mouvements choréiques très intenses d'abord d un seul C(Hé, dans le bras et la jambe gauches, puis des deux côtés. Déjà à ce moment il y eut une anesthésie très marquée du côté gauche.

Vers l'âge de quatorze ans la première apparition des règles amena une sorte de détente : Marceline mangea mieux et put

reprendre quelques études primaires. Elle avait retrouvé en grande partie son intelligence et son attention et ne présentait plus de mouvements choréiques, elle restait seulement faible et anémique. Mais à seize ans elle se portait déjii moins bien, elle eut à plusieurs reprises de violentes hémorragies nasales qui se prolongeaient plusieurs heures : on dut même une l'ois recourir au tamponnement.

A dix-sept ans, elle lut atteinte dune lièvre tvphoïde légère et peu de temps après elle assista à la mort de son père : depuis ce moment les troubles nerveux devinrent beaucoup plus graves. Elle eut. toutes les semaines d'abord, puis tous les jours, des attaques hvstériques avec perte de conscience, convulsions, cris et délire pendant plusieurs heures. L'anesthésie réapparut sur tout le côté gauche et le D"^ Bucquov, à qui elle avait été adressée," chercha en vain à faire disparaître celte anesthésie par des douches, des applications de drap mouillé et par l'électrisation. En même temps les saignements de nez recommencèrent fort graves et la malade qui mangeait de moins en moins se plaignit sans cesse de douleurs à l'estomac. Un vomitif qu'on lui lit prendre malencontreusement détermina un nouvel accident : elle se mit à vomir tout ce qu'elle mangeait sans rien garder.

Depuis cette époque, c'est-à-dire depuis l'âge de dix-neuf ans, les crises ont diminué, puis elles ont disparu et ne se sont plus jamais reproduites, et tous les accidents se sont localisés sur l'estomac et sur les fonctions de l'alimentation. La malade refusait de manger, puis, quand à force de supplications et de menaces on était parvenu à lui faire absorber quelque aliment, elle le rendait immédiatement. On essaya de toutes les nourritures possibles, on eut pendant quelque temps une apparence de succès avec les crèmes glacées et le café noir. Puis on tenta de pratiquer régulièrement le lavage de l'estomac : deux fois par jour on lavait l'estomac, puis on introduisait des aliments par la sonde. L'opération était facile, car la malade ne sentait absolument rien dans le pharynx quand on introduisait la sonde et se prêtait à tout ce que l'on voulait : ces opérations furent répétées deux fois par jour pendant un an. Les résultats furent médiocres car Marceline sentait encore moins le besoin de manger ou le goût des aliments et vomissait à peu près tout ce que l'on introduisait. A ce moment un nouvel accident se joignit à tous les précédents : la malade devint incapable d'uriner et dut être sondée, puis apprendre

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à se sonder elle-in^ine, ce qu'elle continua à faire régulièrement.

Deux mois après le début de ce nouvel accident elle tomba dans un état de faiblesse épouvantable et cessa de pouvoir se lever de son lit : On dut se décider à la conduire à l'hc^pital de la Pitié où elle fut traitée par MM. Brissaudet Gilbert. On essava de tous les traitements, des vésicatoires sur.la région épigastrique, des électrisations, des massages, des lavages de Testomac ; jamais on ne parvint à lui faire garder plus de quelques minutes les quelques gouttes de lait qu'on introduisait par la sonde La malade restait dans son lit, au dernier degré de la faiblesse et de l'inanition. Elle était dune maigreur squelettique, elle avait la peau sèche, l'haleine très mauvaise et présentait l'aspect d'une moribonde. Elle était anesthésique sur toute la surface du corps, à peu près sourde et aveugle, elle parlait à peine et semblait fort abrutie.

Mon frère, le D' Jules Janet, était alors interne à la Pitié et s'intéressait aux études sur l'hvpnotisme alors à la mode. Il fut autorisé par M. Brissaud à tenter quelques expériences sur cette moribonde afin de voir s'il serait possible de transformer son état nerveux et de lui faire conserver quelques aliments et il commença à s'occuper de Marceline le 8 juin 1887. Jules Janet avait assisté à quelques-unes des études que je faisais depuis quelques années à l'hôpital du Havre sur des hystériques hvpnotisées et avait souvent discuté avec moi leur interprétation. Je lui avais montré les faits, que j'ai décrits dans la Rei'ue philosophique de 1886, relatifs aux divers états de conscience et aux divers somnambulismes des hystériques. Il avait constaté avec moi que ces malades, dont l'équilibre nerveux et psvchologique est fort instable, étaient susceptibles sous l'action de diverses excitations de changer d'état, d'entrer dans plusieurs états psychologiques en apparence hiérarchiquement superposés. Dans ces états nouveaux elles reprenaient de plus en plus les sensibilités, les activités, en un mot les fonctions qu'elles semblaient avoir perdues. Dans le dernier de ces états que j'avais appelé « le somnambulisme complet » à cause des circonstances qui accompagnaient son apparition et sa disparition, le sujet devenait absolument normal à tous les points de vue. Il revenait à son état de santé naturel et cet état prenait la forme d'un somnambulisme à cause

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des périodes maladives qui le précédaient et (|iii le suivaient. Ces étuiles ont lait un peu plus tard l'objet de mon livre sur L'Auto- Dtatistnc iisvcltoloiiiqne. Jules Janet ectnclut légitimement que si l'on pouvait reproduire de pareilles expériences sur Marceline, on devait obtenir chez elle un état plus complet que celui que l'on observait depuis si longtemps dans lequel elle pourrait retrouver ses diverses sensibilités en apparence supprimées et recommencer h manger sans vomir et à uriner.

Il se mit il l'œuvre avec patience en utilisant les procédés que je lui avais montrés, en v ajouta<it d'autres artifices et il arriva après une dizaine de jours à la faire entrer dans un état dill'érent de celui où elle avait été constamment jusque-là. Il y parvint surtout en se servant des procédés classiques pour provoquer le sommeil hvpnotique, en essavant par tous les movens possibles de diriger l'attention sur la perception des sensations et en provoquant des mouvements de diverses espèces. J'aurai à revenir sur ces procédés et sur leurs effets : quoi qu'il en soit, il arriva de cette manière à obtenir un état fort analogue à ce que j'avais appelé le somnambulisme complet de Lucie on de Léonie. Dans ce somnambulisme, Marceline, exactement comme les hystériques que j'avais étudiées au Havre, récupérait tontes ses sensations et tous ses mouvements, parlait clairement et racontait toute sa vie sans aucune confusion. Enfin, ce qui était essentiel, elle reprenait le contrôle de ses fonctions viscérales, elle pouvait manger et déglutir sans difficulté, elle gardait ce qu'elle avait mangé sans aucun vomissement et pouvait uriner sans recourir à la sonde. Le résultat fut très beau, il se résume en un mot : le i"^ juin 1887 cette femme pesait [\'jt kilogrammes, et paraissait une moribonde; le 1 1 septembre 1887 elle pesait 5o kg. 5oo ; en trois mois elle avait engraissé de 8 kg. 5oo et elle travaillait toute la journée dans les salles en aidant les infirmières.

Mais ce résultat ne fut obtenu qu'avec une peine énorme : Jules Janet se croyait au début obligé de réveiller le sujet après chaque séance parce qu'il croyait l'avoir fait entrer dans un état hvpnotique anormal et môme dangereux. Cette opération du réveil, quelle qu'elle fût, avait comme résultat de remettre Marceline exactement dans l'état où elle était quand on avait commencé le traitement. Elle se trouvait totalement anesthésique, engourdie, inerte et sans aucun souvenir de ce qui venait de se passer pendant la séance d'hypnotisme. Mais, ce qui était plus

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giave. elle ne pouvait plus cl«'gliitir une goutte d'eau et quand on introduisait des aliments par la sonde elle les rendait de nouveau imniédiatement, enfin cIN' leconiniençait à ne plus pouvoir uriner spontanément. Pour lui faire absorber correctement un second repas, il (allait lendormir de nouveau, recommencer l'excitation de la sensibilité et 1 éducation des mouvements, la ramener graduellement au somnambulisme complet, puis la faire manger et uriner dans cet état et ensuite seulement pratiquer le réveil.

Jules Janet espérait parvenir à conserver au réveil les fonctions qui étaient réapparues dans l'état artificiel. Il essaya de toutes manières et pendant des mois entiers à conserver au réveil la fonction de l'alimentation. Les suggestions de toutes espèces, les réveils giaduels, la prolongation de ralimentation pendant le réveil, tout fut impuissant. Dès que Marceline était réveillée ou soi-disant telle, elle se retrouvait non seulement amnésique et anesthésique, mais inerte, sans déglutition, avec une intolérance absolue de l'estomac et sans miction. Son médecin, fatigué et dégoûté de ces longues séances toujours les mômes et inévitables, en vint tout naturellement à l'idée de prolonger la période en a|)parence si heureuse de létat artificiel et de renoncera ce prétendu réveil si malheureux. 11 endormit la malade le matin pour lui faire prendre le repas de midi, puis il la laissait toute l'aprèsmidi dans le même état afin qu elle pût diner le soir et ne la réveillait que dans la soirée.

Cette pratique qui semblait alors singulière n'eut que de très heureux résultats: dans la journée la malade paraissait transformée, elle était gaie, intelligente, active, se souvenait de toute sa vie et trav.iillait dans le service en aidant les infirmières, elle mangeait de bon appétit sans que l on eût à s occuper d'elle et urinait sans dillicultés. Le soir elle était réveillée, c'est-à-dire ramenée h son état inerte et abruti dans lequel elle passait la nuit, immobile, mais sans dormir réellement, jusqu'à ce que dans la matinée on la remît dans son autre existence plus alerte et plus naturelle. Peu à peu, on fut amené à reproduire plus rarement cette opération fastidieuse du réveil qui n amenait que de déplorables résultats et à laisser la malade des journées, des semaines entières dans létat plus heureux que Ion ne cherchait plus à supprimer. Les choses étaient ainsi réglées en janvier 1888, quand la famille de Marceline trouvanh qu'elle se portait fort bien la

552 rilDES SIR DIVERS SYMPTOMES inSTÉRIQUES

retira (.\c 1 liùpiial peiulant qu'elle était dans lune de ses périodes heureuses.

Tout alla bien pendant quelque temps; mais quinze jours après son départ la mère de Marceline la ramena à Ihùpital dans un état pitoyable. A l'occasion des règles, la malade s'était complètement réveillée: elle présentait de nouveau au complet les symptckmes qui avaient été si graves l'été précédent; mais en outie elle avait complètenaent oublié les événements qui venaient de s'écouler depuis un mois, elle ne comprenait pas comment et pourquoi elle avait quitté Ihùpital et ne s'expliquait plus sa situation chez sa mère. 11 laUut évidement la rendormir de nouveau, puisque l'on savait très bien par la longue expérience précédente que l'on ne pouvait pas arrêter autrement ses vomissements et qu'elle allait retomber dans l'inanition. Puis, quand elle lut rentrée complètement dans l'état alerte, quand elle fut maîtresse de toutes ses sensibilités, de tous ses mouvements et de tous ses souvenirs, il fallut la renvoyer chez elle dans cet état en espérant qu'elle y resterait.

En somme, on peut dire qu'à partir de ce moment commence une deuxième période dans le traitement de cette personne. La malade n'est plus traitée régulièrement, on ne lui impose plus des changements d'états à des heures déterminées ; on la laisse livrée à elle-même dans l'état qui semble le meilleur et l'on souhaite qu'elle s'v maintienne le plus longtemps possible. On ne s'occupe d'elle et Ton ne cherche à la transformer que lorsqu'elle vient réclamer du secours et lorsqu'on est obligé de la transformer. Les choses se passèrent ainsi pendant l'année i888 et Marceline sembla s'en trouver assez bien. Elle resta la plupart du temps dans son état alerte, le meilleur, ne se réveillant et ne réclamant du secours, c'est-à dire une nouvelle séance pour la rendormir, que tous les quinze jours ou même toutes les trois semaines. En mai i888 seulement elle traversa de nouveau une mauvaise période, dans laquelle elle se réveillait fréquemmeiU et reprenait alors sa dvsphagie et tous ses troubles. Elle avait alors à chaque réveil des oublis considérables de plus en plus graves, car chaque fois elle retournait en arrière jusqu'au moment de la dernière période correspondante, c'est-à-dire jusqu'au moment où elle était étendue sur son lit à l'hôpital de la Pitié, en y ajoutant seulement les périodes très courtes de réveil survenues depuis cette époque. €n réalité elle avait chaque fois

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une amnésie de plus d'un an dont la limite était toujours très régulière. Après cette période qui dura quelques semaines, ces réveils complets furent plus lares. De temps en temps, a de i-ares occasions, M. Jules Janet déterminait lui-même ce réveil comme il le faisait autrefois afin de montrer à quelques personnes ces curieux chanjifements des fonctions viscérales et des fonctions intellectuelles. C'est ainsi que beaucoup d'étudiants, d'internes des hôpitaux ont eu l'occasion de constater les alternances bizarres que l'on pouvait déterminer artificiellement sur ce sujet grâce aux modifications de la sensibilité ainsi que la manière dont s'effectuaient les transitions. C'est aussi à cette époque que Jules Janet présenta cette malade à la Société clinique de Paris, réunion de médecins et d'étudiants. Ces études et ces démonstrations cliniques à propos de Marceline nontpas été sans Inlliience, si je ne me trompe, sur le développement de doctrines qui ont apparu quelques années plus tard sur llnterprétation de l'hystérie et sur son traitement par la resenslblllsation.

D'ailleurs, Jules Janet publiait peu de temps après un résumé de cette remarquable observation dans deux articles, l'un paru dans la France médicale du 6 avril 1889 et intitulé in cas d'hystérie grave, l'autre paru dans la Revue scienfi/i(/iie, 1888, I, p. 616, et intitulé Hystérie et somnanihiilisme d'après la théorie dans la double personnalité. Ces études très intéressantes, quoique à mon avis très Incomplètes, indiquaient sommairement l'interprétation à laquelle l'auteur avait été conduit peu à peu. Il comparait justement sa malade à la Felida X. de Azam puisqu'elle présentait comme elle deux états fort inégaux et que, dans l'un d'eux, elle avait un oubli complet de l'autre; mais il ajoutait que c'était une Felida artificielle puisqu'il était le maître de ces deux états et pouvait à son gré faire passer la malade dans l'un ou dans 1 autre. Il comprenait bien (jue cette division apparente du sujet en deux personnalités et en deux formes d existence n'avait pas au fond une grande importance et dépendait des retours delà maladie et des guérlsons momentanées. En somme, il se rattachait sans explications suflisantes à l'interprétation que j'avais proposée de faits de ce genre dans mes articles de la Revue philosophique (1S86-87) et qui devait être développée dans mon livre sur L'Automatisme psychologique, 1889.

A ce moment Jules Janet, préoccupé de ses études de chirurgie

li,^% triDES SIR DlVEl\S SYMPTOMES HYSTÉRIQUES

et de ses reoheroht^s niici't)l»i(tU)i^"i(|U('s. se désintércssitil ilo plus (Ml plus lie cette inahulo purement névropathe et très encMunbrante (lui exin-eait à chaque instant de longues et dilllciles séances pour restaurei' des fonctions (ju'elle perdait ensuite pour le moindre prétexte. 11 lui consacrait le moins de temps possible quand elle revenait et de nouveau elle avait des réveils fréquents avec dysphaoie. vomissements, avec des contractures de tous les côtés, des anesthésies considérables et des amnésies très étendues. Profitant de mon retour à Paris, à ce moment, mon frère me confia cette malade comme un sujet hystéricjue remarquable et à partir de l'année 1889, c'est moi qui ai pris la direction de Marceline jusqu en 1901.

Cette pauvre fille, qui était alors âgée de vingt-trois ans, venait justement de changer de carrière et de situation depuis peu de temps. Elle avait jusqu'alors travaillé comme couturière dans un grand atelier de la rue Miromesnil: grâce à la protection de quelques personnes qui sintéressaient à sa famille, elle parvint à entrer comme emplovée dans une grande maison de commerce; elle avait même réussit à passer un examen nécessaire à l'entrée dans cette maison'. Elle travaillait avec beaucoup de zèle et quelque intelligence quand elle était bien disposée et on était alors satisfait de son service ; mais de temps en temps on lui reprochait sévèrement d'être inerte et « d'avoir l'air bête ». Or elle avait cet air bête quand elle se réveillait. Aussitôt qu'elle se sentait transfoimée et réveillée elle accourait chez moi « pour se faire rendormir ». Au début, pour connaître le sujet et pour avoir quelque prise sur cette singulière maladie, je la laissais faire et je la recevais ainsi deux ou trois fois par semaine. Je reproduisais à peu près les pratiques auxquelles elle était habituée et qui étaient indispensables pour la remettre dans son état alerte; mais j'introduisis rapidement un changement assez important. Craignant que dans ces changements d états, dans ces alternatives de réveil et de prétendu sommeil hvpnoti(|ue il n'v eût une grande part d'éducation et de suggestion, je supprimai totalement l'usage de ces mots. Je ne la considérais plus comme éveillée quand elle se présentait avec tous ses troubles physiques et moraux et toutes

I. .le suis obligé pour pouvoir publif-r sans iiiconvéïiicnts les détails de celte observation de changer quelque peu le milieu dans lequel a vécu la malade et la situation qu'elle a occupée ; mais les faits psychologiques ne sont pas altérés par cette modification.

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ses amnésies, mais simplement comme une malade qai présentait tel ou tel accident et je me bornai à traiter et à supjjrimer les accidents sans expiimcr dOijinion sur l'état d'ensemble où la plaçaient ces translonnations. Peut-être en raison de ce cbanfirement de métliodc peut-être tout simplement en conséquence du changement de la personne qui la diiigeait elle resta presque toute cette année dans un état assez mauvais. Elle refusait presque constamment de manrrer et présentait à chaque instant des phénomènes de dysphagie, des vomissements, de la dvsurie, elle avait des contractures de la bouche, du pharvnx, de la langue, ou bien des jambes et malgré mes efforts son poids diminuait. Les amnésies se reproduisaient fort souvent suivant la forme précédente, c'est-à-dire quelle oubliait les périodes d'état alerte et se retrouvait transportée en arrière aux premiers temps de son tiaitement.

Les année suivantes, en 92 et 98, les choses s'améliorèrent. Marceline s'habitua davantage à moi et se laissa transformer plus facilement et plus complètement. D'autre part, elle eut quelques satisfactions dans son travail et cela exerça une très bonne influence sur son étal mental. Sous ces diverses influences elle se porta beaucoup mieux, elle n'eut que rarement des accidents hvsriques et presque jamais d amnésies : aussi ne vint-elle me retrouver pour la transformer que d'une manière irrégulière et assez rarement, tous les mois à peine ou toutes les six semaines. En réalité elle passa ces deux années à peu près complètement dans l'état alerte.

Il n'en fut malheureusement pas de même les années suivantes: Marceline dut changer d'occupation dans la maison de commerce où elle était et travailler pendant (juelque temps dans un magasin éloigné de la maison principale que nous placerons lue Réaumur. Là elle dut faire pendant plusieurs mois un service pénible de surveillance de nuit qui la fatigua beaucoup. Enfin, plusieurs employés de la maison moururent tuberculeux, ce qui l'affecta vivement en lui rappelant la mort de son père.

Affaiblie par ces diverses influences elle baissait sensiblement et recommençait à présenter les mêmes troubles qu'autrefois. Cela détermina des démêlés avec l'administration de la maison : tantôt on remarquait qu'elle boitait à cause de quelque contracture mal dissimulée, et l'on prétendait qu'elle avait une coxalgie, tantôt ou la surprenait dans une période d'amnésie et l'on faisait

5o6 ÉTUDES SUR DIVERS SYMPTOMES HYSTÉRIQUES

un rapport sur elle en disant qu'elle était atteinte d'aliénation mentale: enfin tout en reconnaissant son zèle et sa compétence on lui déclarait que l'on trouvait son état de santé très insunisant et on la menaçait de la renvoyer. Naturellement ces démêlés achevaient de lu bouleverser complètement. Elle eut de nouveau des contractures de la bouche, du pharynx, du tronc, des jambes, elle recommença les vomissements incoercibles, les troubles urinaires, les saignements de nez énormes surtout au moment des règles, etc., et naturellement elle eut aussi toutes sortes d'accidents mentaux et en particulier de grandes amnésies. Je dus la soigner continuellement et bien souvent, comme elle était incapable de venir chez moi, je dus aller chez elle à la hàtc afin de détruire un accident trop visible et de la mettre en état de retourner dans son service sans attirer trop l'attention. Bien souvent j'étais inquiet de la responsablité qu'une femme semblable pouvait avoir dans une maison de commerce importante. Je n'avais pas le droit de violer le seciet médical et elle me suppliait de ne pas lui faire perdre son gagne-pain. Je me suis borné à la retenir chez elle toutes les fois que j'avais quelque inquiétude et à la rétablir le plus complètement possible quand je la laissais rentrer. Avec des alternatives déterminées par le traitement sans cesse répété, la plus grande partie de l'année fut remplie par des périodes de dépression.

L'année suivante, iSçjô; j'ai pu réussir à organiser sur cette malade une série d'études précises relatives à la nutrition que je désirais faire depuis longtemps. J'étais très étonné de voir une personne de ce genre continuer à vfvre et même à faire continuellement un travail assez dur tout en absorbant des quantités incroyablement petites de nourriture, tout en restant des semaines entières à peu près sans aucune alimentation. D'un côté je voulais constater s'il n'y avait pas là quelque supercherie et de l'autre je voulais analyser cette nutrition bizarre. Grâce à l'obligeance de M. Charles Richet (jui a bien voulu me donner sa précieuse collaboratl(in, j'ai pu installer Marceline au laboratoire de physiologie de l'Ecole de médecine une lois pendant trois semaines et une autre fois pendant six semaines. Elle fut pendant celte période soumise à une surveillance rigoureuse de jour et de nuit. Son alimentation fut pesée exactement et tous les excréta furent analysés tous les jours. La respiration fut aussi l'objet d'une étude intéressante. J'indiquerai plus tard en parlant plus complè-

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