II. — Les tkoubles des fonctions viscérales
Le plus grand trouble pathologique, celui qui a peut-être déterminé tous les autres et qui indirectement a été la cause de la mort, a été certainement le trouble de la fonction de l'alimentation. L'anorexie et le refus des aliments a été grave dès l'âge de treize ou quatorze ans, il a débuté probablement plus tôt, car déjà dans l'enfance il était dilRcile d'obtenir une alimentation
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raisoniiablf; ; ces syniploiues ont persisté jus(ju;i la lin de la vie : L^ i"jiiiii i()()i , Marceline, cHVayée par les progrès de la phtisie, manj^eait un peu plus et je la lélicitais de ce quelle pouvait maintenant manf^er plus lacilenient : « Ce n'est pas plus facile, me répondit-elle, c'est toujours un supplice pour moi. S'il ne fallait plus me forcer pour manger et pour boire il n'y aurait plus d'enfer pour moi. »
Ce trouble complexe comprenait plusieurs faits in-téressants à analyser. En premier lieu on peut constater (jue sauf de rares moments dans l'enfance, l'alimentation n'a jamais été agréable à cette personne : il n'y avait jamais de tendance, de désir qui fût satisfait j)ar le repas, jaintils le sujet laisse à Itii-niéine n'cn'ail faim ott «ot/'d'une manière naturelle. Tout au plus de temps en temps, à l'époque des règles, la soif apparaissait un peu, mais la faim ou l'appétit ne se montraient jamais. Les sensations qui jouent un rùle dans l'alimentation, le goût, l'odorat, la préférence pour tel ou tel aliment étaient presque toujours complètement supprimés. La mère de Marceline nous a souvent répété que « sa fille dans son enfance n'a jamais rien aimé comme font les autres enfants, n'a jamais recherché aucune friandise, n'a jamais ou très rarement déclaré qu'une chose était bonne ou mauvaise ». Il était facile de constater que presque toujours, si on examinait le sujet à l'improviste, sans une période de préparation spéciale, elle ne distinguait pas les substances mises dans la bouche et ne savait pas discerner ni du sucre, ni du sel, ni même du sulfate de quinine. Déjà à l'âge de treize ans elle se plaignait « que tous les aliments fussent sans aucun goût et qu'on lui fit manger de la terre pilée ». Dans ces conditions ralinicntation ne se faisait que par l'ordre des parents et par un ellort d obéissance : il en a été ainsi toute la vie jusqu'à la mort.
De bonne heure d'autres troubles se sont ajoutés à celui-là : cet acte volontaire de l'alimentation devenait pénible et dillicile. Au moment de manger, Marceline éprouvait une envie de pleurer, un abattement énorme et en même temps un besoin de se lever, de se remuer, de se contorsionner. Si elle résistait et continuait ses efforts pour s'alimenter, il y avait des spasmes et des crampes dans tous les muscles du cou, du thorax et de I abdomen : « La seule vue d'un verre d'eau ou d'une cuiller de soupe me donne des secousses dans l'estomac et des resserrements douloureux dans tout le ventre. » En un mot l'acte toujours
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incomplet se résolvait en dérivations dans tons les or<;anes. Kniin on a vu qu'une foule d'idées fixes se sont développées à la suite de tous ces troubles, idées relatives à l'inutilité de l'alimentation, au caractère inconvenant, immoral de cet acte, etc., et le sujet en vint tout naturellement vers l'âge de quinze h seize ans à refuser avec obstination de s'alimenter; on sait (juelles ont été les conséquences.
Sans doirte, grâce au sommeil hypnotique, à la suggestion, aux excitations de la sensibilité, on parvenait à restaurer en partie cette fonction : Marceline arrivait h manger assez raisonnablement. Quand Jules Janet s'occupait d'elle deux fois par jour, les choses marchaient à peu près bien. Mais quand on ne s'occupait d'elle (ju'à des intervalles écartés la restauration de l'alimentation a toujours été fort défectueuse. Les idées fixes se supprimaient assez facilement, mais l'alimentation restait extrêmement artificielle et fragile. Quoi qu'en pensent certains auteurs, certaines idées fixes sont souvent la partie la moins grave dans les accidents hystériques. Marceline comprenait la nécessité de l'alimentation et employait toute sa bonne volonté à manger ce qu'on lui avait prescrit, les idées fixes sur ce point et les refus obstinés ne réapparaissaient que dans les grandes rechutes. On supprimait éoalement les spasmes et les contractures au moins pour quelque temps. Mais il était extrêmement dilTicile de rendre le goiît d'une façon normale et de donner au sujet le sentiment de la faim et de la soif. C'était un grand succès en somme assez rare dans mon observation, quand on arrivait à faire persister un peu d'appétit pendant une semaine. Bien vite le besjoin de manger disparaissait : « J'ai bien envie, disait la malade, de remettre au lendemain cette opération fastidieuse, d'autant plus que j'ai mangé hier comme je l'avais promis. 11 parait que cette besogne fait plaisir h bien des gens, pour moi c'est un singulier supplice, je voudrais bien me nourrir puisqu'il le faut, mais manger ne peut pas entrer dans mes habitudes » ; et le sujet, s'il n'était pas pf'rpétuellement excité, retombait vite dans son anorexie perpétuelle. Les choses ont continué ainsi jusqu'à la mort.
On comprend que dans ces conditions la nourriture de Marceline ait toujours été très bizarre. D'abord il était impossible qu'elle eut lieu en présence de quelqu'un : depuis l'âge de quinze ans jusqu'à l'âge de trente-trois ans jamais Marceline n'a mangé une fois en société. J'ai toujours répété que la forme
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sociale était le deinicr perfectionnement que prenait une fonction en se développant et que cette forme disparaissait la première dans toutes les altérations de la fonction. Marceline, qui n'était même pas capable de manger avec plaisir, était encore moins capable de manger devant quelqu'un : il fallait toujours qu'elle fût seule pour absorber les quelques aliments qu'elle se forçait à manger. Ces aliments étaient peu nombreux et peu variés, car ils lui était-nt tous également indifférents et elle les prenait à peu près an hasaid en espérant (jue tantùt l'un, tantùt l'autre passerait plus facilement. Du lait, du pain rassis, du cacao, ilu café, de la bière et quand j'insistais beaucoup un peu de viande râpée ou tle la poudre de viande, des jaunes d'o'ufs composèrent tout son ordinaire pendant vingt ans. Mais un point très extraordinaire, à propos duquel furent faites les rechercbes au laboratoire de l'Ecole de médecine, c'était la quantité étonnamment petite de ces divers aliments que cette personne absorbait dans la journée : 200 grammes de lait, 100 grammes de pain, i'2~) grammes de café et un ou deux morceaux de sucre, tel était son menu le plus ordinaire pour la journée pendant des années. Il fallait considérer comme une bonne période celle pendant laquelle elle absorbait une bouteille de lait par jour. C'est par extraordinaire et pendant quelques journées seulement que j'aiTivais à un litre et demi de lait avec un peu de farine et un jaune d'(ouf : mais alors survenaient d'autres accidents dont il nous reste à nous occuper.
Ces aliments étaient très difficilement dégrlutis en raison de divers spasmes de la mâchoire, du pharynx, de l'œsophage. Il semblait vraiment dans bien des cas que Marceline eût complètement oublié comment on s'y prend pour avaler. Elle gardait indéfiniment des aliments dans la bouche sans pouvoir les faire descendre, il fallait qu'elle les v oubliât pour que le mouvement de déglutition se fît d'une manière subconsciente. Quand on voulait la faire manger, il fallait lui rapprendre à déglutir, attirer son attention sur chaque sensation et chaque mouvement, les lui rappeler à chaque bouchée. On ne se figure pas combien cette éducation de la déglutition est importante chez certains malades : de même que Ion rééduque la marche d un tabétique, il faut, plus souvent qu'on ne le croit, rééduquer la déglutition des hystériques ou des psychasténiques pour détruire les spasmes des premiers et les phobies de la déglutition des seconds qui Janet. — Hvslérie. 3G
correspondent aux paralysies de la déghitition chez les hystériques.
Les aliments une fois avalés, tout n'était pas lini ; il fallait les faire rester dans l'estomac et empêcher le sujet de les vomir, ce qui n'était pas une petite afTaire. Dans les mauvaises périodes Marceline vomissait presque immédiatement après avoir dégluti et dans ce cas on pouvait observer que le lait était lendu tel qu'il avait été avalé, sans qu'il fût caillé. Je crois que dans ce cas la déglutition n'avait pas été complète et que, en laison d'un spasme de l'œsophage ou du cardia, les aliments n'avaient pas pénétré dans l'estomac. Quand on avait obtenu une déglutition plus complète, quand le sujet était dans un meilleur état général, le vomissement était retardé, il ne survenait qu'une demi-heure ou une heure après le repas. Alors il n'était plus aussi facile, il s'effectuait avec effort et douleur et le lait était rendu caillé. Même quand les vomissements étaient supprimés par tout un dressage, il v avait à la place des hoquets, des secousses de la région épigastrique et du ventre. Après une bonne séance, quand toutes les fonctions avaient été bien rééduquées, les vomissements pouvaient disparaître pendant dix ou quinze jours, quelquefois pendant un mois. Mais à propos du moindre trouble, pour la plus légère émotion, les vomissements réapparaissaient immédiatement après le repas et la malade ne conservait plus rien des maigres aliments avalés avec tant de peine.
Quand les aliments n'étaient pas vomis, leur digestion était très difficile et très pénible. ^larceline se plaignait de souffrir cruellement pendant les heures qui suivaient un repas, elle désignait un point précis juste au-dessous de l'appendice xiphoïde ou la douleur était toujours la plus tenace. La digestion était certainement très lente, car souvent trois ou quatre heures après un repas elle le rendait à peine modifié. Le souvenir de ces douleurs s'ajoutait encore à son anorexie pour augmenter son dégoût des aliments et pour lui faire reculer l'heure du repas suivant. Dans certains cas la digestion n'arrivait pas à se faire : quelques heures après le repas des diarrhées profuses dans lesquelles les aliments étaient encore reconnaissables venaient en quelque sorte remplacer les vomissements cjue l'on avait supprimés. Ces diarrhées étaient soudaines et la volonté avait très peu d'influence pour les arrêter. Quoique le fait ait été rarement signalé chez les hvstériques, il lui est arrivé de ne pas pouvoir se retenir et de