DANS LES DEUX ÉTATS
Ainsi qu'on vient de le voir, Marceline a oscillé pendant toute sa vie, depuis dix-huit ans jusqu'à trente-cinq ans, entre deux états psychologiques et physiologicjues que l'on peut désigner sommairement par les mots de dépression et d'excitation. Sur ce point cette malade se rapproche des cas de double personnalité qui ont été souvent décrits et des cas de psychose périodique. Il semble naturel pour analyser ces phénomènes de reprendre séparément la description détaillée de chacun de ces deux états. Malheureusement Marceline présentait de nombreux états intermédiaires dans lesquels une seule fonction pouvait être altérée, les autres demeurant h peu près intactes. Il me semble plus exact de considérer séparément les grandes fonctions qui présentaient le plus de modifications et d'étudier leurs transformations. Je commencerai par l'examen de phénomènes psvchologiques très généraux pour insister sur certaines fonctions dont les modifications furent toujours plus importantes.
Les transformations de l'état mental se manifestaient comme toujours par des changements de l'attitude extérieure. On devinait 1 état de dépression quand on vovait Marceline avancer h petits pas incertains, le dos voûté, les veux fichés à terre, quand elle vous parlait lentement dune voix sans timbre, sans vou-
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loir vous reiïai'der, avec un air étrange d absorption et Je rêverie.
D'ailleurs elle se rendait coiiipte de son état et était à ce moment assaillie par une foule de sentiments pénibles qu'elle exprimait assez bien. Elle répétait « ijuclle éprouvait des malaises et des douleurs de tous les côtés, que sa lôte était douloureuse dans la région du Iront et de l'occiput principalement, au point que le contact du peigne ou le poids des cheveux lui devenait parfois intolérables... Mais que le plus pénible de tout était une douleur moiale continuelle, un désespoir allreux à la pensée (ju'clle retombait sans cesse, qu'elle ne guérirait jamais... un grand dégoût de la vie, un regret de vivre aussi longtemps... un ennui continuel, un dégoût de tout... J'ai horreur de moi-même, disait-elle, j'ai un sentiment continuel de honte, comme si j'avais commis je ne sais quelles abominations. 11 me semble qu'on rit de moi quand je parle-, je ne sais si tous les nerveux se rendent compte de leur état ; mais pour moi c'est là le sentiment le plus pénible... Je deviens ingrate et je reproche à tous ceux qui se sont occupés de moi de m'avoir conservé la vie, car à quoi bon vivre ainsi? »
La plupart de ces sentiments d'incomplétude portaient sur sa propre personnalité qu'elle ne pouvait plus reconnaître et dont elle déplorait la décadence : « La seule chose certaine au milieu de ce gâchis que je ne comprends pas, c'est que je ne suis toujours pas moi-même, c'est que je n'existe plus. Je ne me sens pas vivre... tout me paraît comme dans un rêve et je ne peux pas m expliquer le pourquoi de cette drôle de vie que je mène depuis si longtemps. Je ne puis pas me rendre compte si j'existe ou non; je ne sais pas ce que je fais de mon temps et de ma vie... Au fond, c'est une espèce d'inconscience, je ne comprends rien à la vie que je mène... il faut marcher, parler, travailler, écrire, lire et je suis toujours incapable de dire ce que je fais... ma vie est stupide de ne pouvoir se comprendre soi-même... J'ai une existence de marmotte, une vie d'insensée, ce n'est pas vivre cela, je ne sais pas ce que c'est. » Comme tous les malades de ce genre, Marceline est mécontente de toutes ses facultés et critique sans cesse tout ce qu'elle fait ou tout ce qu'elle pense. Elle se croit incapable de faire aucun travail : « Je suis sotte, vous le savez bien, je suis incapable de rien faire, je suis mal équilibrée. Que voulez-vous que l'on fasse jamais dune espèce d'aliénée...?
LNE FIiLIDA ARTll- ICIEl.LE 875
Pdiii'vii (juo je lie vieillisse pas, ce serait un tro]» ^raïul malheur pour moi, une grande tristesse pour les miens... Que voulez-vous que je fasse, je n'ai aucune volonté, aucune liberté? J'aj^is comme une machine et sans vous je serais une bètc reléguée dans quelque coin d'un asile... C'est bien j)éiiible de travailler toujours sans rien comprendre :i ce que l'on fait... C'est atroce de ne pas vivre comme tout le monde, de n'avoir de pensée que tout juste pour son travail, de ne pas pouvoir penser :i autre chose... et encore ma pensée ne sulht môme pas pour cela... Je ne comprends rien à ce qu'on me dit, je ne puis pas voir les choses, je deviens pire qu'une aveugle... 11 y a des moments où tout me parait étrange autour de moi. je ne dois pas voir les choses comme elles sont, car elles n'étaient pas si baro(|ues autrefois... ce n'est qu'à force de raisonnement que je finis par me retrouver à peu près, c'est bien pénible... Tout me paraît nouveau, bizaire, j'ai toujours l'impression de passer mon temps h rechercher quelque chose que je ne parviens pas à retrouver... 11 faudrait que je vive toute seule dans un coin et si je m'écarte des gens, je me sens abandonnée, perdue sans savoir pourquoi. Ne suis-je pas la plus malheureuse des créatures?.,. Si j'étais seule, je finirais ma vie, les soullrances morales sont les plus tristes car elles ne tuent pas. »
Inversement l'attitude et les sentiments changent complètement quand pour une laison ou une autre, naturellement ou artificiellement, la pensée s'est relevée et se rapproche de l'état alerte. L'attitude a changé, le corps est redressé, la marche est plus rapide, Marceline consent a. regarder les gens auxfjuels elle parle et semble redescendue des nuages. Elle regarde de tous côtés, car les objets l'intéressent au plus haut point, ils ont des couleurs vives et une netteté qu'elle n'avait pas remaïquées de cette façon; il lui semble que ses yeux s'ouvrent, que ses oreilles se débouchent ; il est vrai qu'elle ressent une grande fatigue dont elle n'avait pas conscience auparavant, mais cela même est plutôt agréable : « Il me semble, dit-elle, que je vis réellement, que c'est une existence nouvelle et je n'ai pas peur de l'affronter. Je suis plus calme, plus tranquille, je laisse tout aller comme cela veut et les ennuis ne me touchent pas... On me dit que j'ai encore été gravement malade, je m'en doute, c'est évidemment ennuyeux. Mais tant pis, puisque c'est fini, tout est bien : on ne s'est aperçu de rien au magasin, c'est l'essentiel. Avec du cou
rage je vais réparer une mauvaise impression, s'il v en a eu une. Je me suis tirée de bien bas et avec un peu d'aide je continuerai lacilement à pouvoir travailler et i\ «Tarder ma place dans la société. » En sortant de chez moi après une séance qui a réussi, elle m'envoie la lettré suivante : « Je sors, je suis très craie et remplie d'espérance. Guérir complètement, quel bonheur! Je me trouve toute chang-ée. Je vais donc être comme tout le monde. 11 me semble que je vis, que je respire librement, ma tête est légère, mes idées sont nettes, on dirait que je vois les choses comme t»)ut le monde ; mon souvenir est très précis et cela me lait plaisir de l'interroger. Si je pouvais être toujours comme cela je pourrais être utile aux miens, j'ai beaucoup d espérance... Il me semble même (jue j'ai faim, j'ai envie d'acheter un gâteau dans une pâtisserie, c'est ma mère qui serait étonnée si elle me voyait faire une folie pareille... Je l'ai mangé de bon cœur et je n'ai rien vomi, qu est-ce que 1 on me disait donc que depuis des semaines je ne pouvais rien garder, vous voyez bien que je suis transformée et guérie. »
Comme je l'ai déjà démontré à plusieurs reprises, ces sentiments des malades, peut-être exagérés dans leur expression, cor respondent à des modifications réelles des fonctions psvchologiques. Il est évident que Marceline passe des périodes d'aboulie complète qui contrastent avec ses périodes d'activité. Dans la dépression il est rare qu'elle reste tout à fait inerte, quoique cela arrive quelquefois; le plus souvent elle continue à faire son travail dans la maison de commerce, mais elle le fait d'une façon indiflérente et tout à fait mécanique. Elle fait toujours exactement le même travail, sans tolérer le plus petit changement et elle est bouleversée si pour une raison quelconque son travail ne doit pas rester exactement le même. « Je n'ai plus de goût à faire ce que je fais, je ne sais plus travailler, il me semble qu'au lieu de penser a ce que l'on me demande, je rêve tout le temps à je ne sais quoi. »
Mais ce qu'il y a de plus frappant c'est qu'elle ne fait absolument rien d'autre en dehors de ce travail nécessaire de son métier. Elle rentre du magasin lentement, tristement, en longeant les murs; arrivée chez elle, elle ne dit pas un mot à sa mère, elle ne mange pas ou a peine et elle se couche immédiatement sans rien dire. Elle va rester dans son lit toute la nuit les yeux à demi entr'ouverts comme si elle n'avait pas la force de les fermer; elle ne dort pas réellement, mais elle ne bouge pas. Elle va se levei
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avant le jour pour retourner au magasin sans avoii' ouvert la bouche. C'est en vain qu'on essave de lui |)arler pour la distraire par quelque autre chose, elle ne répond pas ou seinide ne pas comprendre. Jamais on nOhticnt dolle uj im mot. ni un geste de trop qui ne soit pas absolument nécessaire pour son travail, elle semble avoir réduit l'activité au sti-ict minimum indispensable. Si on insiste beaucoup j)our lui luire lairc (|uelque autre action, on détermine des hésitations interminables, des doutes énormes, elle finit par ne j)lus savoir ce que l'on veut d'elle, ni môme si elle existe. Xaturellement cette aboulie est encore aucfmentée si c'est possible dès que l'action demandée se comj)lique un peu et en j)aiticidier dès qu'il s'agit d'actions sociales où elle doit faire une visite, connaître des personnes nouvelles. Elle ne peut jamais « s'habituer » aux gens qu'elle n'a pas fréquentés autrefois avant sa maladie et elle ne peut jamais se familiariser avec eux, même après des années. Elle reste gênée avec moi au bout de dix ans comme au premier jour, en un mot elle ne s'adapte jamais ni aux circonstances ni aux personnes.
Dans l'état alerte cette conduite change évidemment: Marceline est plus gaie, plus ouverte, elle connaît mieux les gens, elle ne s'efi'rave {>lus aussi lacilement. l'Ile ;iccej)te des invitations, fait des visites. En rentrant de sa maison de commerce elle cause avec sa mère et entreprend une foule de petits travaux ingénieux qui viennent s'ajouter au labeur obligatoire. Il est évident qu'en dehors des sentiments qu'elle exprime l'activité est extrêmement difTérente dans les deux états.
Comme je l'ai déjà souvent fait remarquer, les modifications du sommeil sont j)arallèles à ces changements de l'activité volontaire. Dans les période de dépression Marceline dort à peine une heure ou deux ou même ne dort pas du tout; elle reste immobile sur son lit les veux à demi ouverts, rêvassant d'une manière vasfue mais ne dormant pas réellement. Dans les bonnes périodes, quand elle vient de me quitter, par exemple, elle dort profondément toute la nuit et a de la peine l\ se réveiller à l heure le matin. Mais cela ne dure guère qu'une semaine et elle retombe vite dans ses somnolences ou ses insomnies.
11 en est exactement de même si on considère le fonctionnement
général de l'intelligence: Marceline était primitivement une
femme assez intellisfente, elle avait lecu une bonne instruction
primaire, elle était capable d'observation et de raisonnement. Les
Ja.nf.t. — llvslério. 'À-
remartiues qu'elle faisait quelquefois sur les dillerents services Jaus lesquels elle a passé et même sur les chefs (jui lui coniniandaient ne sont pas d une sotie. 11 était raie (|ue dans les périodes de dépression elle perdît tout à fait cette intelligence et devint complètement confuse. Je lai vue cependant à deux reprises rester huit jours sans rien comprendre, dans un état apparent d'idiotisme, ne sachant plus lire ni écrire, ne sachant même plus dire le nom des objets. Le plus souvent il n'en est pas ainsi et elle conserve les connaissances générales acquises auparavant.
Mais elle éprouve beaucoup de j)eine à s'en servir: « Travailler avec une cervelle d'tiiseau, c'est bien pénible: je perds le goût, Tordre, je ne sais plus faire mon travail... tout devient diilicile p(»ur moi, même ce qui est simple pour une autre... Je souffre dans la tête et je ne puis plus me guider dans mes pensées, je confonds tout, je brouille tout... » En elTet, elle ne peut plus prêter aucune attention aux événements extérieurs, elle reste à rêver les veux fixes sans percevoir ce qui passe devant elle ou en oubliant immédiatement ce qu'elle vient de percevoir. De là des distractions perpétuelles, surtout fréquentes quand elle est au dehors, dans la rue, car elle s'abandonne encore j)lus quand elle a quitté son travail. Elle se trompe de chemin pour rentrer, elle se trompe d'omnibus, se perd dans les rues de Paris ou recommence trois fois la même course en croyant ne l'avoir pas faite. Mais les troubles sont surtout considérables dès qu'il s'agit d'écouter une personne ou de lui parler. Elle semble écouter, mais elle ne comprend pas ce qu'on lui dit: «Il me semble que je suis abrutie en entendant parler : les paroles, les raisonnements vont trop vite pour moi, je ne les suis pas. » J'entends causer et je me demande si c'est à moi que l'on parle. Aussi répond-elle d'une façon vague sans trop de rapport avec ce qu'on lui a dit, ce qui la fait prendre pour une bête ou pour une folle.
Une modification remarquable de l'intelligence qui joue un grand rôle dans toutes les dépressions, c'est la disp()sition aux idées fixes et aux obsessions, car chez elle le phénomène prend les deux formes. Dès qu'elle rentre dans cet état, elle recommence à se tourmenter à propos de quelque ancienne |)ensée qui a pris naissance dans une des périodes de dépression précédente. Par exemple, elle est honteuse de revenir me voir, d'avoir encore besoin d'être soignée et elle se fait à ce propos des scrupules interminables... Elle se représente de nouveau la mort de